›› Politique intérieure
Les mises en garde des intellectuels.
Le 11 mars 2013, lors de la 12e ANP, Sun Liping, 孙立平, qui fut le professeur de sociologie de Xi Jinping à Qinghua, dressait de l’état de la société et de ses relations avec le pouvoir, un tableau inquiétant et publiait sur son blog un court article intitulé « La troisième phase de la déroute du pouvoir - 权力溃败的第三阶段 Quanli Kuibai de Di San Jieduan – » qui constatait l’échec social et politique du précédent Bureau Politique.
Sun expliquait que le mandat de Hun Jintao et Wen Jiabao avait commencé sous le signe encourageant de l’ouverture politique et de l’État de droit, qui fit naître de grands espoirs. En 2003, le pouvoir mettait fin aux procédures policières qui autorisaient les forces de l’ordre à arrêter puis à renvoyer dans leurs provinces d’origine les migrants sans permis ; la même année eut lieu une vaste remise en question des rapports du pouvoir avec la société civile après la crise du SRAS et l’omerta officielle, assortie du limogeage du ministre de la santé et du maire de Pékin, remplacé par Wang Qishan, actuellement membre du Comité Permanent, en charge de la lutte contre la corruption.
La remise en ordre s’était poursuivie en 2006 par l’arrestation du n°1 de Shanghai Chen Liangyu, membre du Bureau Politique, accusé de corruption. Mais, s’étonnait Sun, le pouvoir s’est de manière inexplicable arrêté là, adoptant un « schéma politique de type nord-coréen, où la priorité n°1 est devenue la préservation de la stabilité sociale -维稳 -Wei Wen – ». L’explication réside peut-être, ajoute Sun Liping, dans la manière extrêmement crispée dont le Parti a abordé la période des Jeux Olympiques, à quoi s’ajoutent les hésitations d’un Bureau Politique très peu sûr de lui et la persistance dans les esprits des anciens réflexes de gouvernement.
L’extrême prudence politique avec laquelle le régime a considéré le grand événement des JO eut une influence considérable sur la suite, marquée à la fois par l’alourdissement de la main du pouvoir et sa déroute, dans un contexte où les plus riches ont aujourd’hui de plus en plus la parole, tandis que le succès des jeux donna libre cours à des fantasmes régressifs de puissance et de concentration des pouvoirs.
Dans cette ambiance, l’argent et la fortune attisèrent l’arrogance et l’arbitraire, mettant à rude épreuve la patience du public, favorisant le retranchement des intérêts catégoriels et provoquant de considérables injustices. Relativement démuni face à ces dislocations sociales, le régime a limité ses solutions à la préservation à tous prix de la stabilité. Ces choix ont maintenu la Chine dans une ornière politique. Pas seulement parce qu’ils ont contribué aux injustices sociales, mais aussi parce que les mécanismes du fonctionnement normal de la société ont été détruits.
Mais, il y a pire. Sun Liping ajoute que la priorité absolue donnée à la stabilité sociale a favorisé chez les cadres une mentalité où la fin justifie les moyens, leur accordant un blanc seing pour s’affranchir de la morale « 作恶授权 - zuo e shouquan - Littéralement « le droit de faire le mal » », tandis qu’on justifiait la suppression ou l’affaiblissement des organes de contrôle du pouvoir, capables d’en freiner les excès, par le souci d’efficacité et de stabilité socio-politique.
La nouvelle direction politique, dont il est légitime de penser qu’elle considère les analyses de Sun Liping, proche du Président, comme une contribution pertinente et utile, se trouve donc placée devant l’urgence de raccommoder un tissu social mis à mal par les inégalités et de rétablir une relation entre le pouvoir et la société civile que la persistance des stratégies de suppression ont saccagée. Depuis plusieurs années, les sociologues chinois n’ont cessé de mettre en garde le pouvoir sur ces deux thèmes.
En 2009, déjà Sun Liping expliquait que ce qui menaçait la société chinoise n’était pas l’instabilité, obsession univoque du régime, mais la sclérose et, à terme, la nécrose et la décomposition. (Lire notre article L’obsession de stabilité sociale, principal obstacle au développement d’une société civile dynamique et responsable).
Fin août 2011, lors d’un séminaire d’intellectuels organisé à Pékin, Yu Jianrong, de l’Académie des Sciences Sociales, dont l’analyse sociale est voisine de celle de Sun Liping, se plaignait des restrictions du droit d’expression depuis 30 ans et de la mise sous le boisseau de tous les débats sur les valeurs universelles. « Le système politique et la philosophie du pouvoir n’ont jamais été remis en question (…). Mais quels recours pour le peuple si le Parti contrevient lui-même à sa propre conception d’un état de droit ? ».
Il recevait le renfort de Zhang Weiying (52 ans), ancien Doyen de l’Ecole de gestion de l’Université de Pékin, révoqué en 2010 pour ses vues jugées trop radicales : « le Parti n’a jamais mis en œuvre qu’un seul principe de la constitution : celui qui affirme absolument son « rôle dirigeant » ».
La verve critique de Sun Liping avait même attiré l’attention du Monde diplomatique dans sa livraison de juin 2011 (Lire Des chercheurs chinois réclament des réformes dans leur pays), qui résumait les appels de Sun pour une refondation des relations entre la société civile et le pouvoir.
Enfin, sur les inégalités et le grippage de l’ascenseur social paraissait à la mi-janvier 2012, dans le magazine Caixin, un article signé de Madame Guo Yuhua, titulaire d’un Doctorat d’anthropologie, elle aussi, professeur de sociologie à Qinghua qui analysait le phénomène de stagnation sociale porteur d’amertume et de découragement.
Son argumentation résumait l’essentiel des ressentiments d’une partie de la classe moyenne, d’autant plus dangereux que le Parti a toujours considéré ce segment de la population comme sa base politique la plus fiable. Selon Guo, la désillusion prenait racine dans le décalage entre les discours publics sur la « naissance d’une nation puissante » et la faiblesse des progrès individuels dans une société de moins en moins ouverte. Elle ajoutait « Ce ne sont toujours pas la connaissance et les diplômes qui ouvrent les portes, mais les réseaux, les appuis et le statut de la famille ».
Dans ce contexte, chacun comprend que, même le branle bas contre la corruption récemment sonné par le Bureau Politique et mis en œuvre par Wang Qishan, mais que beaucoup d’observateurs continueront de considérer avec méfiance aussi longtemps que la justice ne sera pas indépendante, ne parviendra pas éradiquer les défiances et à redonner vie à un débat constructif avec la société civile.

