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Reconnaissant les risques des contrecoups nihilistes, l’appareil appelle à nuancer la spirale de l’émulation par les excès de travail

« Et si on s’allongeait tous, là, maintenant, et qu’on prenait le temps de réfléchir à ce que l’on veut vraiment, loin des diktats de la société ? » C’est ainsi qu’Isabelle Thireau sociologue et sinologue du CNRS interprète le mouvement Tang Ping 躺 平 (faire la planche) apparu sur les réseaux sociaux pour dénoncer le surmenage de la culture ultra-compétitive de l’émulation. Aujourd’hui, force est de constater que l’appareil, ayant entendu ce message, corrige la trajectoire de l’efficacité compétitive par toujours plus de travail.


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Le 22 mars, sur son site d’apprentissage du Chinois Andrew Methven pointait du doigt une étonnante initiative du pouvoir politique.

Alors que depuis des décennies, la vie dans les entreprises technologiques et manufacturières chinoises s’articule à la culture « 996 » - travailler de 9 h à 21 h, six jours par semaine, ou pire encore, « 007 » de minuit à minuit, sept jours sur sept, soit tout le temps, sans interruption [1], le gouvernement vient d’introduire l’obligation de lâcher du lest.

La décision a pour but de lutter contre ce que les sociologues chinois appellent la 内卷 neijuan – l’involution -, spirale frénétique d’émulation sans limites qui nourrit elle-même une culture de travail excessive négligeant la saine respiration du repos hebdomadaire et même des pauses dans la journée.

A l’origine, l’appel à desserrer l’étreinte de l’excès de zèle compétitif n’avait que le but pragmatique de libérer du temps pour en consacrer plus à la consommation en berne dans les grands centres urbains. « L’idée est simple : quand les gens travaillent moins, ils ont plus de temps pour sortir et dépenser leur argent. »

Mais ce qui pouvait apparaitre au départ comme une bienveillance sociale matinée d’humanisme est en train de se transformer en une campagne politique avec son lot d’injonctions comminatoires du parti et parfois de sanctions.

En décembre 2024, lors de la Conférence centrale sur la situation économique, le gouvernement avait déjà lancé une chasse aux pratiques de travail excessives « involutives ». Il l’a ensuite renforcée en février 2025, lors d’un symposium sur la concurrence loyale 公平竞争 [2] présidé par l’autorité de régulation des marchés où les grandes entreprises comme Alibaba ont fermement été invitées à limiter les heures supplémentaires de leurs employés.

Au-delà de l’empirisme intéressé soucieux de développer la consommation, l’appareil réagit également à la multiplication des symptômes qu’une partie de la jeunesse n’est plus sensible aux slogans de l’efficacité au travail et de la dévotion sans limites à l’entreprise.

L’un des pires effets pervers de cette culture proche de l’esclavage dont les grands patrons comme Jack Ma tirent profit tout en l’assimilant à une vertu culturelle chinoise, contrastant avec celle des « étrangers 外国人 » jugés « lents et paresseux »- 又慢又懒 », est la simulation.

L’habitude dont cependant personne n’est dupe, met en scène l’assiduité par la surenchère des dépassements d’horaires consentis parfois jusqu’à 23 heures, avec des conséquences psychiatriques délétères pouvant, par l’épuisement au travail, conduire à de graves dépressions nerveuses ou à de préoccupantes agressivités dans les relations sociales.

Depuis plusieurs années les mouvements rejetant la servitude professionnelle se sont multipliés. Par exemple, déjà au sortir de la crise pandémique (2019-2020) avait surgi une épidémie de nihilisme touchant les jeunes urbains que QC a plusieurs fois documentée (lire : Le très faible enthousiasme pour la « politique des trois enfants »).

Les signaux d’alerte sur les réseaux sociaux et la réaction des grands groupes.

Publiée conjointement en 2016, par l’OMS et l’Organisation Internationale du Travail, la carte faisait le point du nombre de décès sur 100 000 habitants du aux habitudes de travail excessif, objet de la campagne socio-économique du Parti Communiste Chinois

En Eurasie, avec des taux allant de 15 a 22 sur 100 000, les records sont détenus par l’Asie de l’Est (à l’exception du Japon et de la Corée du sud), l’Asie du sud et du sud-est et le Moyen-Orient. En Afrique, la Lybie et l’Afrique du Nord-Est sont les plus touchés. Aux Amériques, ce sont le Venezuela et la Bolivie.

En Chine, le taux moyen est de 12 sur 100 000 mieux que l’Inde (15), mais moins bien que l’Amérique du Nord, l’Europe le Brésil, le sud de l’Afrique et la partie méridionale de l’Amérique latine.


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Le malaise s’exprime sur le NET par des expressions désabusées comme 摆 烂 – bai lan – « laisser pourrir » ; ou 躺平 tang ping « faire la planche » - ou encore 摸鱼 mo yu [taquiner le poisson] pour « se relâcher, laisser aller », « traînasser » ; ou encore 糊弄学 hu nong xue pour «  simuler l’étude ».

La dernière expression diffuse une culture de l’illusion ou de la dissimulation, sorte « d’art du bluff » dont certains aspects creusent un fossé générationnel avec les parents. Ainsi, les enfants « bluffent » en laissant croire aux parents qu’ils se sont rendus à un rendez-vous avec un futur conjoint arrangé par eux ; les adultes, on l’a vu, simulent une assiduité professionnelle en restant au travail jusqu’à très tard le soir.

Enfin, dans certaines professions commerciales où l’attention patiente au client est une exigence, il arrive que des personnels suremployés perdent leur sérénité face à des clients agressifs.

Andrew Methven raconte qu’à l’été 2024, plusieurs serveurs de café de la célèbre chaîne MANNER au développement commercial rapide qui se donne des airs de modernité et pratique des prix cassés, mais que les réseaux sociaux accusent d’imposer des horaires abusifs à ses employés, ont, presque en même temps, perdu leur calme dans trois établissements différents.

Sur les vidéos de surveillance ayant fuité sur les réseaux sociaux, on voit par exemple des clients agressifs malmenés par des serveurs qui les giflent ou leur jettent à la figure des bols de café ; un autre client qui s’était introduit sans autorisation dans la zone réservée aux personnels a provoqué une bagarre générale déclenchée par un serveur irritable qui, au lieu de l’éconduire poliment, l’avait d’emblée agressé physiquement.

Dans cette nouvelle ambiance socioprofessionnelle où l’appareil réagit à une vague de rejet des anciennes habitudes d’émulation au travail par la surenchère à la fois factice et pesante, un des premiers grands groupes à se plier aux injonctions du gouvernement a été MIDEA, 美 的, le géant multinational de l’électroménager et des climatiseurs, basé à Foshan dans la province de Canton.

Le 10 mars, le groupe connu pour avoir réalisé son expansion planétaire par une très agressive stratégie de fusions acquisitions (lire notre article : La nouvelle agressivité des groupes chinois à l’international mise en perspective) [3], annonçait des mesures visant à réduire les heures supplémentaires, obligeant tous les employés à quitter le bureau avant 18h20 et leur interdisant de revenir au bureau après le dîner.

La décision était accompagnée d’un communiqué affirmant que le Groupe entendait bâtir une culture de travail plus saine en réduisant les horaires, en rationalisant les processus et en supprimant les formalités inutiles.

A cet effet Midea a également interdit les présentations PowerPoint, jugées trop exclusivement porteuses d’une culture de l’efficacité sans considération de l’environnement personnel des employés ; il a restreint les réunions en dehors des heures normales et prohibé les slogans vides de sens (喊口号) dans les groupes de discussion.

En même temps il a supprimé les divertissements extravagants offerts aux clients, tels que les sorties KTV cultivant une culture purement masculine favorisant les excès d’alcool et allongeant sans mesure les horaires des cadres.

Midea n’est pas le seul groupe à tourner le dos à l’esclavage du suremploi sans limites.

Le fabricant de drones DJI (大疆) a récemment lui aussi introduit une politique similaire, interdisant aux employés de rester au bureau après 21 heures et réduisant les bonus payés aux heures supplémentaires pour inciter ses employés à ne pas rester tard.

Haier (海尔) un concurrent de Midea dans l’électroménager, est allé encore plus loin, en imposant des week-ends obligatoires de deux jours et en plafonnant les heures supplémentaires à trois heures par jour, et encore uniquement après accord préalable de la direction.

Toutes ces remises en question piétinant les anciens codes de l’excellence par toujours plus de travail, surviennent quelques semaines seulement après que de nombreux lycées chinois aient commencé à imposer des week-ends de deux jours à leurs élèves.

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Passée sous le radar de nombre de commentateurs, la campagne politique de l’appareil qui tourne le dos à l’esprit de féroce compétition, s’inscrit d’abord dans le mouvement général de mise au pas des grands groupes industriels dont la puissance a d’abord été considérée comme une menace politique.

Ce n’est pas tout.

Comme le signalait en 2021 Jean-Paul Yacine, dans la 2e partie de son article (Faces cachées et risques de la mise au pas des groupes numériques) « Une société saturée de compétitions  », la rectification visait aussi à répondre aux nouvelles aspirations de la jeunesse, dont un segment de plus en plus important, attentif aux critères de qualité de vie, est rétif à la vieille et étouffante culture de la performance.

« Très attentif à la jeunesse qu’il cherche à rallier politiquement, le Parti a noté que, sous la surface, sont récemment apparus des mouvements et façons de penser plus tout à fait en phase avec l’ambiance ultra-concurrentielle, fond de tableau impitoyable de la nébuleuse des affaires privées. »

Vu sous cet angle, on perçoit aussi un autre objectif à la mise au pas en 2020 de Jack Ma, ardent défenseur de la culture du travail sans limites qu’il assimilait à une qualité de la culture chinoise. Elle était aussi un coup direct de l’appareil contre les surenchères d’enrichissement rapide ignorant les effets sociaux indésirables de l’obsession compétitive nourrissant le « stakhanovisme » du « toujours plus ».

Note(s) :

[1En 2019, Jack Ma lui-même considérait ces pratiques de travail forcené comme une bénédiction « Les entreprises technologiques comme Baidu, Alibaba et Tencent en Chine 今天中国BAT这些公司 ont aujourd’hui une culture de travail 996 - 能够 996 –, je crois que c’est une bénédiction que notre peuple a construite par sa persévérance 我认为是我们这些人修来的福报 »

[2公平竞争 est également la traduction chinoise du film « Fair play » produit aux États-Unis en 2023, dont la distribution en salle avait été décevante avant d’être diffusé par Netflix. Le sujet était la dégradation des relations au sein d’un couple de « traders » Emily et Luke travaillant pour un fond spéculatif.

Fiancés en secret, leur relation se brouille gravement quand Emily est promue. Pour mémoire, Fair Play est également le titre d’un film français de Lionel Bailliu, auteur de téléfilms. Son thème est la violence des rapports de compétition et de soumission en entreprise, y compris dans les PME.

[3Entré à la bourse de Shenzhen en septembre 2013, Midea avait en 2017 proposé d’acquérir plusieurs segments du fabriquant bavarois de robots industriels Kuka (pour Keller Und Knappich Augsburg) manifestant une agressivité commerciale – il mettait sur la table 4,5 milliards d’€, deux fois le chiffre d’affaires de l’entreprise - qui provoqua des tensions politiques en Allemagne.

A l’époque, les États-Unis, déjà dans une féroce stratégie antichinoise refusèrent la prise de contrôle par Midea de la filiale américaine de Kuka et exigèrent - comme ils le feront pour Tik Tok – qu’elle soit vendue au géant AIT (Applied Integrated technologies).

Au même moment Midea prenait une participation de 80% dans la branche électroménager de Toshiba. Il y a tout juste un an, le groupe achetait pour 760 millions d’€, la branche climatisation du suisse Arbonia.


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