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La Chine est sortie de l’ombre.
Dans un effort pour construire un récit historique qui mêle dans une même chronique, autour de la résistance contre le Japon, le KMT, l’APL et le parti communiste, des vétérans du KMT ont cette fois encore été invités aux cérémonies.
Sous l’égide de Xi Jinping dont le père était un compagnon de Mao, la 5e génération des « princes rouges » est donc sortie de l’ombre pour affirmer avec force face au reste du monde et singulièrement face aux États-Unis la « spécificité » de la Chine et sa puissance. Cette nouvelle assurance qui est aussi un durcissement stratégique, se développe depuis 2010, année du retour des tensions récurrentes avec le Japon, avec une accélération en 2012 articulée par le nouveau Secrétaire Général autour du « rêve chinois » et de la « rénovation de la Nation ».
Elle s’exprime par une étonnante séquence d’attitudes et d’événements, depuis les aigreurs entretenues avec Tokyo sans cesse sommé de reconnaître ses crimes de la 2e guerre mondiale, jusqu’aux inquiétantes affirmations de souveraineté en mer de Chine du sud et sur l’Himalaya face à New-Delhi, en passant par la grande vision des « nouvelles routes de la soie », élan commercial et financier, assorti de grands projets d’infrastructures financés par de nouvelles banques portées à bout de bras par Pékin. Imaginée par les stratèges chinois, la manœuvre est clairement une riposte à la bascule stratégique de 2012 du Pentagone vers l’Asie et aux projets américains d’accords commerciaux avec l’Asie et l’Europe.
…et tente la reconstruction d’un « mythe national » unifié.
Le défilé du 3 septembre à pékin qui célébrait le 70e anniversaire de la victoire contre le Japon impliquait 12 000 hommes, accompagnés par un millier de troupes étrangères appartenant à 17 pays – une première - (dont la Biélorussie, Cuba, l’Égypte, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Cambodge, la Mongolie, le Pakistan, le Mexique, la Serbie, la Russie), 500 équipements terrestres, et 200 aéronefs et armements modernes dont l’emploi est autant offensif que défensif, tels les missiles balistiques anti-navires DF 21-D, en gestation depuis plusieurs années ou les matériels de débarquement et de projection de forces. (1)
Mais en commémorant le 70e anniversaire de la victoire sur le Japon par une parade militaire de très grand style, le Parti a aussi « revisité » l’histoire pour tenter de reconstruire un « mythe national » autour des affres de la seconde guerre mondiale et du rôle de la Chine contre l’envahisseur japonais où, dans la narration officielle, la résistance des forces nationalistes du Généralissime Tchang Kai Chek se confond avec celle de l’armée populaire libération de Mao.
Assimilant l’Armée Rouge au peuple chinois, Xi Jinping a rehaussé le rôle du Parti contre l’envahisseur japonais qui fut surtout combattu par Tchang Kai Chek et auquel le coup de grâce avait été infligé par les deux explosions nucléaires américaines d’Hiroshima et de Nagasaki. « C’est bien le peuple chinois qui a combattu le plus tôt et le plus longtemps contre l’agression japonaise » a affirmé le n°1 chinois dans son discours du haut du balcon dominant la place Tian An Men.
L’intention de synthèse historique qui envoyait aussi un signal de solidarité chinoise au Kuomintang à Taïwan, s’est également traduite par la présence à la cérémonie d’anciens de l’armée de Tchang Kai Chek qui voisinaient avec les vétérans américains des « flying Tigers », dont Anna Chen Chennault (90 ans), la veuve d’origine chinoise du général d’aviation Claire Lee Chennault, fondateur et commandant l’escadrille américaine qui combattit le Japon aux côtés des troupes de « generalissimo » de la fin 1941 à juillet 1942.
Renaissance de la Chine et nationalisme.
En arrière plan flottait aussi le principal ingrédient du nationalisme chinois moderne : la mémoire de la « renaissance » du pays après le siècle d’humiliations subies par la Chine entre 1842, date du premier traité inégal imposé par le Royaume Uni et 1949, année de l’accession au pouvoir de Mao et du Parti, en passant par la catastrophique bévue de la conférence de paix de Paris en 1919 qui attribua au Japon les concessions allemandes du Shandong : « la victoire contre le militarisme agressif du Japon a rétabli le rôle majeur de la Chine dans le monde et permis sa “renaissance“. Perpétuant la civilisation chinoise vielle de 5000 ans, elle lui a valu le respect de tous les amoureux de la paix ».
Certes, dans son discours Xi Jinping qui, comme ses prédécesseurs, avait revêtu « la veste Mao », a chanté les louanges de la paix et de la coopération et mis en avant une baisse d’effectifs de 300 000 hommes dans l’APL (2), cherchant à rassurer ses voisins et les États-Unis sur les intentions de Pékin : « nous Chinois, nous aimons la paix et, quelle que soit notre puissance, nous ne chercherons jamais l’hégémonie ou l’expansion. Jamais la Chine n’infligera à d’autres nations ce qu’elle a subi par le passé ».
Il reste qu’à côté de la longue liste des 49 invités dont 30 chefs d’États ou vice-présidents présents à la parade, l’absence des Occidentaux et de quelques grands voisins asiatiques exprimait un malaise.
Absence des chefs d’État et de gouvernements occidentaux et de quelques grands voisins asiatiques.
Les plus remarqués à la tribune furent Vladimir Poutine, symbole très applaudi de la résistance à Washington, Park Geun-hye, la présidente de Corée du sud (3), Ban Ki-moon le SG des NU, l’Egyptien el-Sisi, Jacob Zuma le sud-africain, qui côtoyaient les anciens premiers ministres britannique et japonais Tony Blair et Murayama, avec l’ancien chancelier allemand Schroeder et, un peu plus loin, Omar Hassan al-Bashir, le président soudanais dont toute la presse occidentale, spéculant sur le « cynisme chinois » mais oubliant la « realpolitik » à la morale variable des occidentaux, n’a pas manqué de rappeler qu’il avait été mis en examen par la Cour pénale internationale sur des accusations de génocide.
Venant d’Europe : les présidents serbe Lukachenko et bosniaque Dragan Covic, le Tchèque Milos Zeman, la polonaise Małgorzata Kidawa-Błońska, présidente du parlement. En revanche, absence de l’Espagne et du Portugal, de l’Europe du nord et des pays baltes, de la Turquie et de l’Iran, d’une grande partie des pays africains dont seuls l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, l’Afrique du Sud et l’Algérie étaient représentés (Alger avait envoyé le président de l’Assemblée Nationale), tandis qu’aucun des pays de la péninsule arabique n’avait fait le déplacement. L’Amérique latine était représentée par le président Maduro du Venezuela, Jacques Wagner, le ministre de la défense brésilien, Amado Boudou, le vice-président argentin et 70 militaires mexicains qui participèrent au défilé.
Enfin, s’il est vrai que le Pakistan, la Mongolie, l’Asie Centrale (sauf le Turkmenistan) et tous les voisins indochinois, y compris le Vietnam étaient représentés à leur plus haut niveau, la France, l’Angleterre, l’Italie, l’Inde, le Brésil (2 partenaires essentiels de la Chine dans les BRICS), l’Australie et la Nouvelle-Zélande n’ont envoyé qu’un ministre, tandis que tout le monde aura remarqué l’absence d’Obama et d’Angela Merkel (représentés par leurs ambassadeurs), du premier Ministre Indien Narendra Modi, du Japonais Shinzo Abe, des présidents indonésien et philippin ainsi que du premier ministre de Malaisie Najib Razac qui, comme le Singapourien Lee Hsien-Loong, s’était fait représenter par un envoyé spécial.
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Une profusion de cibles dont certaines furent manquées.
Refonder le « mythe national » en tentant une synthèse entre l’histoire du KMT et celle du Parti Communiste ; attester le rôle de la Chine et le prix payé par le peuple chinois dans la guerre contre l’occupant japonais ; réaffirmer le « rêve chinois » et, par un déploiement de puissance, attiser le nationalisme, ingrédient de la stabilité du régime, à quoi s’ajoute, selon Zhang Lifan, ancien chercheur de l’Académie des Sciences Sociales, la volonté de Xi Jinping de consolider sa main sur l’armée après la violente purge contre les corrompus. Tels furent les nombreux objectifs de cette parade militaire célébrant la victoire contre le Japon. Si on les complète par la volonté exprimée d’adresser un message de paix aux voisins et au monde, l’idée surgit d’une profusion excessive de cibles dont certaines ont été manquées.
Si le régime souhaitait éloigner le rival américain de sa zone d’intérêt stratégique direct, il vient, en diffusant un malaise aux alliés de Washington dans la zone, de faire très exactement l’inverse de ce qui serait judicieux : apaiser et rassurer. Commémorer la victoire sur le militarisme nippon est légitime, d’autant qu’au Japon même l’opposition aux initiatives de Shinzo Abe se développe, comme l’atteste la présence aux cérémonie de l’ancien premier ministre Tomiichi Murayama (91 ans) qui fut à la tête du Cabinet entre juin 1994 et janvier 1996.
Mais à la parade du 3 septembre, c’est l’image martiale de puissance qui a pris le dessus. Comparée à la dernière grande manifestation militaire de ce style organisée par Hu Jintao en 2009 lors du 60e anniversaire où le Parti avait noyé les militaires dans un vaste défilé de 100 000 civils, l’exercice de 2015 a très nettement aggravé le sentiment d’inquiétude des voisins de la Chine qui s’interrogent sur ses intentions. Par les temps qui courent où le monde à besoin de plus de solidarité pour faire face aux défis qui le guettent, l’exercice tombe assurément à contretemps.

