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Au milieu des tensions avec Pékin, quelles chances pour Gou ?
Si on fait abstraction des handicaps humanitaires et moraux soulignés par les ONG des droits [2], force est de constater que sa plateforme politique consistant à apaiser la relation dans le Détroit en reconnaissant le « Consensus d’une seule Chine », n’est pas différente de celle de - Hou You yi, 侯友宜 candidat du KMT ou de Ko Wen-je 柯文哲, du Parti du Peuple Taïwanais, l’autre candidat de la mouvance des « Indépendants ».
Dès lors, sa nouvelle irruption dans le jeu politique de l’Île, peut-être motivée par le sentiment égocentrique de rattraper l’humiliation de 2019 qui divise encore plus l’opposition au DPP, ne peut que paver la voie à l’élection de William Lai. C’est en tous cas l’opinion de Yen Chen-shen, chercheur à l’Université Nationale 國立政治大學 qui considère que la candidature de Gou « accompagnera la victoire du Vice-président. »
Depuis la Pennsylvanie, Zhu Zhiqun, 57 ans, sino-américain, Docteur en sciences politiques et Président du département de Relations Internationales de l’Université Bucknell, dit la même chose : « Si la campagne de Gou se poursuit jusqu’au bout et qu’aucune alliance d’opposition n’est constituée, la victoire de Lai du DPP est garantie ».
Au passage, ce n’est pas la première fois qu’un défaut de cohésion au sein du KMT ouvre la voie à la victoire du DPP. En 2000, la candidature indépendante de James Soong, pourtant issu d’une famille de militaires du KMT, lui-même proche de Jiang Jingguo, avait divisé la mouvance pro-réunification et permis l’élection de Chen Shuibian.
Raidissement taïwanais et surenchères et sino-américaines.
Alors que les derniers sondages d’opinion dans l’Île continuent à donner un avantage de près de 40% des suffrages à Lai Qing De, très en avance sur ses concurrents, Pékin vient de lui apporter une aide objective directe en publiant à la fin août – le porte-parole rappelle qu’il s’agit d’une « routine » annuelle - la carte de ses revendications territoriales dont le premier effet a été de fédérer contre Pékin la réaction des Philippines, de l’Inde et de la Malaisie.
A Taipei, le gouvernement de Tsai Ing-wen, voyant que, comme d’habitude, la carte englobait Taïwan et les îles du Détroit à l’intérieur de la ligne en neuf traits en forme de « U » couvrant toute la mer de Chine du sud et le Détroit, a réagi avec vigueur : « L’Île n’a aucun lien avec la République Populaire de Chine. ».
A cette assertion déjà frontalement opposée au projet d’apaisement de Terry Gou, le MAE taïwanais ajoutait un commentaire incendiaire qui ne pouvait qu’attiser la colère de Pékin :
« La République populaire de Chine n’a jamais gouverné Taiwan. Il s’agit d’un fait. Et le statu quo [qui en découle] est généralement reconnu par la communauté internationale » (…) « Peu importe la façon dont le gouvernement chinois déforme sa revendication sur la souveraineté taïwanaise, il ne peut pas changer le fait objectif de l’existence de notre pays. »
De son côté, Washington, de plus en plus ouvertement proche de l’administration de Tsai Ing-wen, à mesure que Pékin augmente ses pressions militaires sur l’Île a, le 31 août, versé de l’huile sur le feu en approuvant pour la première fois une cession gratuite d’équipements militaires à l’Île sur le mode administratif habituellement appliqué aux seuls pays souverains.
Le transfert dont la portée est symbolique, n’a qu’une valeur de 80 millions de $, mais imputé au contribuable, hors de tout cadre commercial, il affirme la solidarité du peuple américain engagé aux côtés de Taiwan.
Enfin, au-delà des analyses classiques articulées à la souveraineté de l’Île et aux risques de conflit que les opposants au DPP, Terry Gou compris, entendent tenir à distance en acceptant le « Consensus d’une seule Chine », les candidats s’intéressent de plus en plus au vote des moins de quarante ans qui, selon les données officielles, représentent le tiers des 19 millions du corps électoral.
L’inconnu du vote des moins de quarante ans.
Cette frange de la population pourrait jouer un rôle clé dans l’élection de janvier 2024, dont les résultats détermineront l’avenir immédiat de l’Île et sa sécurité. Le contexte est que Pékin, de plus en plus impatient, évoque désormais l’usage de la force, non plus seulement en cas de déclaration d’indépendance, mais également pour hâter la réunification si l’Île tardait trop à se soumettre à ses avances pacifiques.
Alors que Tsai Ing-wen et Washington ont haussé les enjeux à hauteur de la défense des démocraties contre les autocrates, au milieu des tensions qui montent, les états-majors des partis croient déceler une fatigue des moins de quarante ans, plus intéressés par leurs conditions de vie que par les tensions stratégiques dans le Détroit.
Par exemple, s’il est exact que William Lai devance Ko Wen-je de 17 points dans les sondages, selon un sondage réalisé à la mi-août par la « Taiwanese Public Opinion Foundation », la jeunesse préfère se ranger sous la bannière de Ko Wen-je dont le discours ne focalise pas sur la « menace chinoise », mais sur le coût de la vie pesant sur les jeunes « Ils ne trouvent pas de travail, n’ont pas les moyens de s’acheter un appartement, n’osent pas avoir des enfants ni même se marier. »
La tendance n’a pas échappé au DPP qui se souvient de sa sévère déconvenue électorale du 26 novembre 2022, attribuée par ses experts à la désaffection de la jeunesse. Lire : Le DPP secoué par les élections locales. Retour des Chiang. La nébuleuse des « Indépendants », troisième force potentielle.
Dans le but de reconquérir les moins de quarante ans, Lai a intensifié ses campagnes sur les réseaux sociaux, organisant récemment sur Instagram une session intitulée « Demandez-moi n’importe quoi » au cours de laquelle il a pris conscience de certaines préoccupations plutôt futiles des jeunes. Plusieurs l’ont en effet interrogé sur la raie au milieu de sa coiffure. Mi-agacé, mi ironique, il avait répondu « préoccupez-vous plutôt de ce qui se trouve sous les cheveux. »
Il reste le taux de participation des moins de quarante ans au scrutin est une inconnue cruciale. Chen Kuang-hui, professeur de sciences politiques à l’Université nationale estime que « Si les jeunes qui ne votent pas ou votent rarement, se rendaient soudain en masse aux urnes, ils pourraient avoir un impact décisif sur l’élection ».
Alors que Ko Wen-je, tient la corde de l’adhésion des jeunes et que Lai s’efforce de combler son retard, les plus handicapés pourraient être le KMT et Terry Guo, dont les adhérents sont en moyenne plus âgés.
Note(s) :
[2] Ses plus féroces critiques accusent Terry Gou d’avoir, au moins au début de son remarquable parcours d’entrepreneur ayant pris d’importants risques personnels, cyniquement tiré profit des bas salaires des migrants intérieurs. Mais, s’il est vrai qu’il fut l’un des premiers à identifier le créneau des grands groupes de haute technologie américains cupidement intéressés par les bas salaires chinois, il ne fut pas le seul.
