›› Editorial
A gauche le général He Weidong. A droite l’Amiral Miao Hua. Eliminés par Xi Jinping à la suite d’accusation de corruption, ils avaient été promus par lui parce qu’ils faisaient partie de son réseau de soutien au Fujian. He Weidong a rejoint la Commission Militaire Centrale après avoir commandé le théâtre des opérations de l’Est dans la province du Fujian, face à Taïwan et qui constituerait la région clé d’un conflit dans le détroit de Taiwan.
En 2022, il avait été promu directement vice-président de la commission militaire centrale, sans avoir siégé au Comité Central. Selon le Pentagone He aurait joué un rôle clé dans la planification des tirs réels autour de Taïwan après le passage à Taipei en août 2022 de Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre des représentants des États-Unis.
*
Le 20 octobre, alors que le Parti entamait son 4e plenum du Comité Central, séquence de présentation sans vote du prochain plan quinquennal élaboré en conclave et à huis clos par la haute direction de l’appareil, on apprenait que le général He Weidong 何卫东, 68 ans, 2e vice-président de la Commission Militaire Centrale, officier général le plus gradé du pays derrière le général Zhang Youxia, 张又侠 et 24e et dernier membre du Bureau Politique, avait été expulsé du Parti le 17 octobre.
(Voir : Membres du 20e Bureau politique)
Le limogeage a eu lieu trois mois après celui de l’Amiral Miao Hua, 苗华, 70 ans, 3e vice-président et chef du département politique de la Commission Militaire Centrale.
Après l’exclusion en 2014, du général Xu Caihou, 徐才厚 décédé en 2015 d’un cancer de la vessie, qui fut Commissaire Politique de l’APL et membre du Bureau Politique de 2007 à 2012 (lire : Coup de balai à la tête de l’APL), il s’agissait des expulsions des plus hauts gradés de l’APL dans le cadre de la campagne anticorruption déclenchée par Xi Jinping en 2013.
Ce n’est pas tout. Le coup de balai a aussi frappé les généraux He Hongjun 何宏军, 64 ans, nº 2 du Département Politique de la CMC depuis 2019, Wang Xiubin, 王秀斌, 61 ans, qui fut Commandant le théâtre d’opérations Sud de 2021 à 2024.
Lin Xiangyang, 林向阳, 61 ans, Commandant du théâtre d’opérations Est depuis 2022 ; Qin Shutong, 秦树桐, 62 ans, ancien Commissaire politique de l’Armée de Terre de 2022 à 2024 ; l’Amiral Yuan Huazhi, 袁华智, 64 ans, Commissaire politique de la marine depuis 2022 ; Wang Chunning 王春宁, 62 ans, Commandant la police armée populaire depuis 2020, et Wang Houbin 王厚斌, 64 ans, commandant la composante missiles de l’APL depuis 2023.
Si, hors des accusations de corruption, on cherchait les points communs à ces violents coups de balai, il saute aux yeux que la bourrasque frappe à la fois les volets politiques et opérationnels des armées de Terre et de Mer, avec tout de même un point de gravité des unités ciblées au sud et à l’est, face à la mer de Chine et à Taïwan.
Conflits de loyauté. La force missiles sur la sellette.
De gauche à droite Wei Fenghe, ancien ministre de la défense (2018-2023), Li Yuchao et Wang Houbin. Alors que tous les trois ont été ciblés pour corruption et chassés du parti, ils ont aussi dirigé la 2e artillerie devenue la Force Missiles. Wei Fenghe de 2012 à 2017, Li Yuchao nommé en avril 2023, relevé quinze mois plus tard, et Wang Houbin nommé après la purge de Li Yuchao et lui-même purgé en 2025.
Parmi les officiers généraux de haut rang récemment démis de leurs fonctions et chassés du Parti, il faut ajouter le très éphémère Ministre de la défense Li Shangfu (226 jours de mars à octobre 2023), qui depuis Xichang où il était à la tête du programme spatial habité (2017-2022) avait, par osmose de la technologie des lanceurs, des liens étroits avec la composante missiles.
*
En tirant le fil de la destitution de Wang Houbin 王厚斌, dernier chef en date de la composante missiles avant sa destitution, on perçoit un double hiatus.
Non seulement une tension entre le Président et l’ancienne « 2e artillerie » devenue « l’Armée des missiles 火箭军 » à part entière, mais également les symptômes d’un conflit de loyauté entre les militaires et Xi Jinping, chef des armées, qui tolère mal qu’on conteste ses choix.
La force missiles est en effet une composante stratégique hautement emblématique de la puissance de l’APL impliquée dans les harcèlements directs de Taïwan et la stratégie chinoise face aux mers de Chine du Sud et de l’Est où sa mission est de tenir à distance les porte-avions américains.
Mais il y a plus.
En 2023, la forces missiles, désormais quatrième armée placée sous le houlette directe de Xi JInping regroupant les missiles balistiques stratégiques et tactiques, hypersoniques et de croisière, nucléaires et conventionnels, avait déjà été secouée par des purges ayant précédé la nomination de Wang Houbin qui vient lui-même d’être purgé (lire : Purge à la tête de la composante missiles).
Le désordre est réel. Il interroge sur capacité opérationnelle d’une armée dont la direction est aussi fréquemment ébranlée par des épisodes d’épuration.
Il est exact que la corruption endémique est avérée, probablement difficile à éradiquer complétement.
Mais en examinant la teneur des déclarations de l’appareil et la fréquence des purges au sein de la composante missiles, cruciale pour les pressions militaires contre Taïwan, on ne peut pas manquer d’évoquer en même temps un malaise de la relation entre Xi Jinping et certains haut-responsables militaires que le Président assimile à un manque de loyauté.
Li Yuchao, 李玉 超, le prédécesseur de Wang Houbin à la tête de la force missiles de l’APL, refondue en 2015-2016 à partir de la « 2e artillerie » devenue à ce moment (2016) une « Armée » à part entière, au même titre que la Marine et les « Armées » de terre et de l’air, n’était lui-même resté que très brièvement en poste.
Alors qu’il avait été nommé par Xi Jinping lui-même, en avril 2023, Li fut, à peine quinze mois plus tard, pris dans une « charrette » de corrompus avec son nº2 Liu Gangbin et Zhang Zhenhong, l’ancien chef d’état-major du centre de lancement spatial de Xichang.
En septembre 2023, la tourmente avait également durement frappé le général Wei Fenghe 魏凤和, premier ministre de la défense de l’histoire dont l’origine n’était pas l’armée de terre.
A cette date, à 69 ans, Wei né au Shandong venait de prendre sa retraite du poste de ministre de la Défense qu’il occupait depuis 2018, après avoir lui-même commandé la 2e artillerie, y compris pendant la période de sa réforme, de 2012 à 2017.
La chute de Wei avait été annoncée le 24 juin 2024, par un porte-parole du Bureau Politique, en même temps que celle de Li Shangfu 李尚福, successeur de Wei au poste de ministre de la défense, qui - ce n’est peut-être pas un coïncidence - était proche de la composante missiles quand il était à la tête du programme spatial habité à Xichang.
Lui aussi n’avait fait qu’un passage éclair à son poste de ministre, resté en fonction seulement 226 jours de mars à octobre 2023.
Pour autant, si la corruption de Li Shangfu à la tête de la logistique de la CMC, est avérée, selon des sources proches de la Direction politique, Wei Fenghe dont la personnalité et le charisme sont d’un autre calibre que ceux de Li Shangfu, aurait été destitué pour « félonie » peut-être - c’est une hypothèse – pour avoir résisté à la réforme de la 2e artillerie.
La longue histoire des accusations de félonie.
Xi Jinping au milieu des chefs militaires avant les destitutions au sommet qui traduisent une rupture de la confiance entre l’armée et le pouvoir politique. A sa droite He Weidong nº3 de la CMC membre du BP purgé en 2025 ; A sa gauche Zhang Youxia, 75 ans, ancien de la guerre catastrophique contre le Vietnam en 1978, premier militaire du pays, nº2 de la CMC qui reste son fidèle appui (lire : Jack Sullivan à Pékin. Illusions d’un apaisement et ripostes chinoises).
*
A l’appui de l’allégation, soutenue par un chercheur de l’Université du peuple, la formulation inhabituelle de la mise en accusation de Wei qui, en plus de celle toujours très vague d’avoir violé la discipline du Parti (pour corruption) employait l’expression traditionnelle désignant les traîtres.
La formule « 忠诚失节 - Zhongcheng shi jie – mot à mot perdre 失 sa loyauté 忠诚 et sa pureté ou intégrité morale 节 »
L’expression qui condamnait Wei remonte à la Chine ancienne des Jin occidentaux (265-317 ap. JC) où elle désignait ceux de l’élite dont la vertu morale s’était dégradée. Concrètement, le terme Jie 節 forme traditionnelle de 节, désignait un sceptre de bambou puis de bronze, symbole de l’autorité royale. Autrement dit, la formule shi jie 失节 (perdre son intégrité morale) signifiait aussi que l’accusé s’était montré déloyal envers le souverain.
Vers l’an Mille, durant la dynastie Song, l’expression stigmatisait les femmes arrogantes et infidèles ou les veuves qui avaient eu l’impudence de se remarier.
Enfin, selon des experts cités par l’agence de presse taïwanaise CNA, la décision sans précédent du Politburo du Parti de recourir contre Wei à cette formule politiquement infamante, pourrait indiquer que l’appareil l’accusait d’une grave trahison, ou même de s’être compromis avec des forces hostiles à la Chine.
Confirmant que Wei Fenghe était décidément vu par Xi Jinping, politiquement fermé à la moindre contestation, comme un félon déloyal, la formule avait notamment été utilisée par Mao pendant la guerre civile chinoise pour désigner les hauts dignitaires du Parti Communiste qui trahirent le Parti en se ralliant au Kuomintang de Tchang Kai-chek.
L’examen des archives révèlera peut-être les raisons exactes des sanctions qui frappèrent Wei Fenghe ancien commandant de la 2e artillerie devenu ministre et déjà à la retraite.
Certains avancent l’hypothèse que Wei aurait rendu publiques sans autorisation les restructurations des forces initiées par Xi Jinping (lire : Vaste réorganisation des forces armées) dont l’un des buts était à l’époque de regrouper sans ambiguïté et à sa main le commandement des forces - y compris la 2e artillerie, au sein d’une structure fortement centralisée.
Pour l’heure l’épisode révèle surtout que, pour Xi Jinping, l’obsession de loyauté sans murmure transcende tout autre critère, notamment celui de l’expertise, y compris quand il s’agissait comme Wei Fenghe d’un officier général qu’il avait lui-même promu en 2012 à la tête de la composante missiles avant d’en faire le Ministre de la défense en 2018.
He Weidong et « la clique du Fujian [1] »
En 2024, Xi Jinping assistait à un gala organisé par la CMC en l’honneur des militaires retraités (Source Xinhua). Derrière lui les généraux Zhang Youxia et He Weidong Vice-présidents de la CMC.
En mars 2025, une analyse de la Jamestown Foundation suggérait que l’audience de Xi Jinping au sein des armées s’était érodée. A la fin de 2024, une série d’articles parus dans le PLA Daily écrits par des officiers fidèles à Zhang Youxia prônaient plus de concertation entre les pouvoirs politique et militaire. En sous-main les militaires reprochent au Président de concentrer le pouvoir non pour l’intérêt du pays mais pour promouvoir sa propre image.
Les purges sont les symptômes visibles de cette lutte d’influence et de la réaction de Xi Jinping qui supporte mal la contestation assimilée par lui à une absence de loyauté. Il reste que pour l’heure, cette contestation et les ripostes de Xi Jinping qui affaiblissent la cohésion des forces, n’est pas une menace pour le Président qui n’a aucun rival sérieux au sein de l’appareil.
*
Sans surprise les expulsions du 17 octobre étaient accompagnées des mêmes termes stigmatisant l’absence de loyauté à l’appareil des généraux limogés.
Le 18 octobre, l’éditorial du Quotidien de l’APL - 解放军日报 – affirma à nouveau, comme pour Wei Fenghe, que les officiers généraux révoqués avaient été « déloyaux et avaient perdu leur intégrité », y compris He Weidong, vice-président de la Commission militaire centrale (CMC) et membre du Politburo qui s’était pourtant rapproché de Xi Jinping du temps où il était en garnison à Xiamen, au début des années 2000, quand le futur président y était n°2 du Parti et Gouverneur du Fujian.
Pour le Dr Zi Yang, chercheur associé à l’Université technologique de Nanyang (NTU), à Singapour qui travaille sur les tensions entre civils et militaires chinois, la confirmation officielle de la chute de He Weidong, disparu en avril peu après l’Amiral Miao Hua, marque un tournant dans les purges de l’APL menées par Xi Jinping.
He est en effet le premier militaire de ce niveau, membre du Bureau Politique à être purgé depuis la révolution culturelle (1966-1976). Son éviction indiquant que Xi Jinping ne tolère même plus les fidèles de longue date, a rétréci la Commission Militaire Centre à sa taille la plus réduite depuis la fondation de la République populaire.
Pour Zi Yang comme pour la plupart des observateurs, le coup de balai à ce niveau signale un effondrement de la confiance entre Xi Jinping et l’APL.
Si cette dernière demeure une armée dont les capacités d’action modernisées sont en théorie devenues redoutables, les incessantes turbulences au sommet de sa structure de commandement affectent inévitablement l’organisation, la cohésion et la préparation au combat de l’ensemble.
À l’avenir, écrit Zi Yang, il sera intéressant de surveiller le successeur de He, qui, dit-il, sera probablement un officier passif et politiquement fiable, confirmant la préférence de Xi Jinping pour la loyauté plutôt que pour l’expertise.
Mise à jour le 29 octobre.
C’est Zhang Shengmin, 张升民, 67 ans, qui a succédé à He Weidong, au poste de 2e Vice-Président de la CMC, nommé le 23 octobre par la CMC du parti et confirmé le 28 octobre par le Comité Permanent de l’ANP.
Issu de la force missiles, approchant l’ancienne jurisprudence de la limite d’age de 68 ans (mais sous Xi Jinping le critère est devenu obsolète, Zhang Youxia le 1er Vice-président étant lui-même âgé de 75 ans cette année ), le nouveau nº3 de la CMC est réputé pour son inconditionnelle loyauté a Xi Jinping.
Surtout, Zhang est également secrétaire adjoint de la Commission centrale de contrôle de la discipline, principal organe anticorruption du Parti communiste chinois. Sa nomination confirme que Xi Jinping considère toujours l’APL comme le terreau d’une corruption endémique et qu’il entend en garder le strict contrôle appuyé par Zhang Youxia.
Note(s) :
[1] La « clique du Fujian » fait référence à un groupe de politiciens et de militaires chinois étroitement alliés à Xi, qui avait développé ce réseau de confiance pendant son séjour au Fujian de 1985 à 2002 et les a nommés à des rôles et des postes influents au sein de la politique chinoise depuis 2013. On les retrouve notamment au sein de armées et de la police.
Parmi eux : Cai Qi, nº5 du Comité permanent du BP, chef du secrétariat du parti ; Huang Kunming, membre du Bureau Politique, nº1 du parti à Canton ; He Lifeng, vice-premier ministre et membre du Bureau Politique ; Wang Xiaohong ministre de la sécurité d’état ; Deng Weiping, membre de la Commission du Parti de la sécurité d’état ;
Le général He Weidong, 2e vice-président de la CMC ; Zhuang Rongwen, Directeur de la cybersécurité et responsable de la régulation d’Internet ;
L’amiral Miao Hua, Directeur du Département politique de la CMC ; Zhao Keshi, ancien Directeur du département de la logistique de la CMC, à la retraite en 2017 ; Cai Yingting, qui fut commandant de la Région militaire de Nankin de 2012 à 2016 et président de l’Académie Militaire, parti en retraite en 2017.
Le 23 octobre, dans Nikkei Asia, Katsuji Nakazawa signait un article où il constatait que Xi Jinping venait d’éliminer la branche militaire de la « clique du Fujian ». Il forçait le trait. L’influence dans l’armée des anciens du Fujian était bien moindre que celle des civils, toujours présents au cœur du pouvoir au Comité permanent, au Bureau Politique et à la sécurité d’état.