›› Editorial
La réunification, le destin nécessaire et incontournable de l’Île.
Considéré par l’appareil chinois comme un « dangereux séparatiste » et « un fauteur de troubles » le président Lai Qing De, à gauche, a, lors de ses vœux aux Taiwanais, réaffirmé sa volonté de défendre « la souveraineté de l’Île ». Mais face aux menaces militaires chinoises qui incitent ses amis à la prudence face à un risque de conflit, sa liberté de manœuvre est réduite à la portion congrue de la préservation du statuquo (photo AP et Yusuke Hinata).
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Il faut se rendre à l’évidence, contredisant son discours que Pékin serait animé d’un désir d’apaisement et de stabilité, les bras ouverts au monde - 敞开胸怀拥抱世界, au cœur de la vision de Xi Jinping d’un nouvel ordre mondial se trouve l’annexion de Taïwan.
Le projet se double de l’exigence de Pékin que toute la Communauté internationale cautionne sans réserve la profession de foi immuable que l’Île fait partie intégrante « d’Une seule Chine » dirigée par le Parti communiste chinois, ce que, pourtant, la majorité des Taïwanais rejette.
Le 31 décembre, Xi a une nouvelle fois promis de rendre Taiwan à la Chine, répétant que la perspective de réunifier la mère patrie 祖国统一 était « une tendance inéluctable 不可阻挡 de l’époque 历史大势 ».
Pour que toute la région asiatique et le monde aient bien conscience de la détermination chinoise, la promesse énoncée avec en arrière-plan des images de la vaste démonstration de forces sur Chang An, le 3 septembre (lire : Xi Jinping au centre, avec V.Poutine et Kim Jong Un, vent debout contre l’Occident) faisait suite à d’intenses manœuvres militaires autour de l’Île qui, elles-mêmes, répliquaient au projet de livraison à l’armée taïwanaise par Washington d’une vaste panoplie d’équipements militaires dont la valeur était estimée à plus de 11 milliards de $.
(Lire : Guérilla contre la Cour suprême. Et armes américaines.)
Lundi 29 et mardi 30 décembre, la marine, l’aviation, la force missile et les garde-côtes de l’APL ont conduit des exercices à tirs réels qui simulèrent l’encerclement de l’Île et l’interdiction de ses principaux ports.
Tous les observateurs ont noté que les démonstrations de forces baptisées « Mission Justice 2025 正义使命 2025 », se sont déroulées plus près de Taïwan que les exercices précédents.
Leur ampleur était aussi inhabituelle, au moins 200 avions de combat sur ces deux jours - le plus grand nombre depuis plus d’un an -, tandis que le ministère de la défense taïwanais déclarait que 27 missiles balistiques avaient été tirés en direction de l’Île dont plusieurs se sont abimés à moins de 30 nautiques (55 km) des côtes [1].
Inflexible et sûre de sa souveraineté historique sur l’Île l’autorisant à enflammer le Détroit pour protester contre l’ingérence américaine sur ses plates-bandes, l’appareil s’est offusqué des critiques du Royaume Uni, du Japon, de l’Australie, des Philippines, de l’UE et des États-Unis.
Le 31 décembre, Lin Jian - 林剑 - le porte-parole du MAE déclarait : « La plus grande menace pour la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan réside dans les activités séparatistes des forces indépendantistes taïwanaises 在于台湾独立势力的分裂活动, ainsi que dans la complicité et le soutien extérieurs dont elles bénéficient 以及他们所受到的外部共谋和支持 ».
Le 1er janvier Pékin a, par la voix de Chen Binhua, 陈斌华, porte-parole du Bureau des Affaires taiwanaises, vertement dénoncé le discours de Nouvel An à Taiwan de Lai Ching-te, notamment sa promesse de renforcer les défenses de l’île, et sa description de l’Île comme une terre de liberté opposée à l’autoritarisme autocrate du Continent.
Dans la bouche de Chen, le discours de Lai était « truffé de mensonges, animé d’hostilité et de malice 充斥着 谎言与妄言, 敌意与恶意 qui trompait le peuple de Taiwan 妄图蛊惑台湾民众 et l’opinion internationale, 误导国际舆论.
Quant au Président Lai lui-même, il n’était qu’un dangereux promoteur de l’indépendance de Taiwan qui fracture la Mère patrie一个危险的台湾独立鼓吹者, 正在分裂祖国, un fomenteur de crises et de conflits 危机制造者et un destructeur de paix 和平破坏者 » (…)
Ainsi quand, dans son discours de Nouvel An, le Président Lai évoque la souveraineté nationale à défendre par le renforcement du budget des armées, pour l’heure toujours contesté par l’opposition, il s’exprime sous forte contrainte.
Bien que l’Île possède tous les attributs d’un pays souverain, sa liberté de manœuvre est malgré tout réduite à la portion congrue du « statuquo », non seulement par les menaces militaires de l’APL, mais également par ses propres alliés qui lui intiment de ne pas s’émanciper, par crainte d’une réaction brutale de la Chine.
Commentaires de la rédaction.
Il est exact que la Chine menace militairement Taiwan depuis 1949, avec en 1954-1955, puis 1958, des offensives directes par des bombardements et un blocus des Îles Jinmen (Kinmen) et Matsu respectivement à 2 et 9 km du Continent.
Par la suite, l’agressivité chinoise est apparue comme une réaction punitive aux étapes de l’émancipation démocratique de l’Île. En 1995-1996, la 2e artillerie tira de missiles dans le Détroit pour intimider les électeurs avant la première élection présidentielle démocratique.
Du 4 au 7 août 2022, de vastes démonstrations de forces (tirs de missiles armés, intrusions de chasseurs de combat et manœuvres navales dans le Détroit et autour de l’Île) réagissaient à l’accueil réservé dans l’Île par Tsai Ing-wen à Nancy Pelosi, la Présidente de la chambre des représentants des États-Unis.
Récemment les 8 et 9 décembre 2025, des manœuvres de grande ampleur avec des tirs réels et l’engagement de chasseurs et de navires de combat simulèrent un blocus naval de l’Île pour réagir à la vente à Taiwan par Washington d’un large éventail d’équipements militaires destinés selon le Pentagone à riposter à une tentative d’invasion directe.
Depuis l’arrivée de Xi Jinping à la tête du Parti à l’automne 2012, les menaces ont gagné en ampleur, tandis que nombre d’analystes font l’hypothèse que l’APL n’aurait plus seulement le rôle de dissuader une déclaration d’indépendance, mais serait directement engagée pour précipiter l’annexion de Taïwan, soit par un débarquement de vive-force, soit par la mise en œuvre d’un blocus de l’Île.
Dans ces hypothèses de conflit majeur, les inconnues pour les observateurs comme pour Pékin, restent la capacité de résistance de l’Île et la nature de la réaction américaine. (Sur les incertitudes et les difficultés d’une action militaire directe, lire : Visant Taiwan, la coopération militaire sino-russe se durcit).
Note(s) :
[1] Objectivement, 55 km restent une distance encore éloignée de l’Île. Elle explique que la population taïwanaise reste placide. En même temps elle traduit une certaine prudence de la composante missiles.
