›› Editorial
L’image d’archives montre les drapeaux chinois et russes lors d’une revue de troupes après l’exercice sino-russe Vostok-2018 en Extrême-Orient Russe. Photo Fédération de Russie.
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La source est sûre et l’information ajoute un argument à l’idée que se consolide un puissant pôle sino-russe de contestation de l’Amérique et de l’idée de démocratie. A la clé un soutien russe apporté à la préparation d’une invasion de Taïwan.
Selon une fuite provoquée par des intrusions de hackers dans les entrailles du Think Tank britannique de défense et de sécurité Royal United Services Institute for Defence and Security Studies (RUSI), la Russie aurait en 2023 accepté de fournir à la Chine des équipements pour une opération aéroportée et d’entrainer des unités de l’APL à leur emploi.
Il s’agirait à la fois d’un ensemble complet d’armes et de matériels permettant d’équiper un bataillon aéroporté ainsi que des équipements nécessaires à l’infiltration par voie aérienne de forces spéciales.
Les documents révélés par les pirates informatiques identifiés sous l’appellation sibylline « - Black moon - Lune noire - » forment un ensemble de 800 pages dont l’authenticité a été contrôlée par les experts de RUSI qui ne garantissent cependant pas qu’ils feraient le tour complets des accords passés entre Pékin et Moscou.
Le tout est analysé et commenté par Jack Watling membre de RUSI et Oleksandr V. Danylyuk chercheur associé, spécialiste de l’Ukraine et des menaces hybrides. Lire : How Russia is Helping China Prepare to Seize Taiwan.
Alors que le président chinois Xi Jinping a ordonné à l’armée populaire de libération (APL) de se tenir prête à s’emparer militairement de Taïwan d’ici 2027, mais qu’une attaque frontale amphibie serait une opération à très hauts risques, un des modes d’action choisis par l’état-major chinois qui s’y prépare donc avec l’aide de la Russie, serait logiquement celui d’une opération aéroportée à grande échelle.
Pour autant, la messe n’est pas dite. Non seulement une opération aéroportée ne suffirait pas à contrôler l’Île, mais encore, comme l’a découvert à ses dépens l’armée russe, elle ne serait pas un gage de succès. Les 24 et 25 février 2022, la tentative de contrôle rapide par une force héliportée russe de l’aéroport d’Hostomel, à 50 km au nord-ouest de Kiev, a échoué.
Les risques d’une opération aéroportée.
Un BMD 4M russe aérolargable utilisé dans la guerre contre l’Ukraine.
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Le déboire d’Homostel qui découle d’une grave sous-estimation par les Russes des capacités de riposte ukrainienne, n’a pas laissé l’état-major chinois indiffèrent.
Selon les documents, d’autres options sont à l’étude comme celles de larguer des véhicules blindés sur des terrains de golf ou d’autres zones de terrain ouvert à proximité des centres de pouvoir à investir.
Concrètement l’offre russe, au demeurant plutôt modeste, prévoit la vente par la Russie à la Chine de plusieurs véhicules de commandement et d’observation Rubin et KSHM-E, de 37 véhicules d’assaut amphibies légers BMD-4M équipés d’un canon de 100 mm et d’un canon automatique de 30 mm ; de 11 canons automoteurs antichars amphibies légers Sprut-SDM1 équipés d’un canon de 125 mm et de 11 véhicules blindés de transport de troupes aéroportés BTR-MDM « Rakushka ».
Les accords stipulent aussi que tous les véhicules blindés devraient être équipés de systèmes de communication, de commandement et de contrôle chinois (C3-I), compatibles avec les équipements électroniques russes, tandis que les Russes devraient adapter leurs équipements et leurs logiciels à l’utilisation des munitions chinoises.
Plus important, les accords envisageraient que la Russie forme un bataillon de parachutistes chinois à l’utilisation de ces équipements.
Les conducteurs de véhicules blindés légers largables seraient formés au sein du vaste complexe industriel de Kurganmashzavod, célèbre fabricant de blindés russes à Kurgan, 1500 km à l’est de Moscou, tandis que les équipages des véhicules de commandement et d’observation ainsi que des canons antichars automoteurs Sprut seront formés à Penza, 500 km au sud-ouest de Kazan.
Les documents précisent encore que les équipements achetés aux Russes seraient embarqués dans des transports stratégiques Iliouchine Il-76 capables de parachutages opérationnels à basse altitude et d’atterrissages courts sur des pistes de fortune.
Alors que ces capacités ont récemment été vérifiées lors de l’exercice Zapad du 12 au 16 septembre en Biélorussie, les accords prévoiraient également l’envoi d’instructeurs russes en Chine pour former les pilotes et les équipages chinois au largage et aux posés en zone de combat, points clés d’une opération aéroportée.
Enfin, preuve que la réflexion de l’APL envisage à la fois une riposte américaine et une extension du conflit au-delà de Taïwan, les documents examinent ouvertement une dilatation des combats vers le Pacifique occidental et l’infiltration de forces spéciales chinoises formées par les Russes jusqu’aux îles au-delà de Taïwan, y compris aux Philippines.
Comme l’écrivent les experts de RUSI, l’accord reflète la coopération militaro-industrielle croissante entre la Russie et la RPC depuis l’invasion de l’Ukraine. Côté chinois, le projet est géré par la Direction générale de l’armement de la Commission militaire centrale, avec la participation de représentants de l’armée de l’air et du Commandement des troupes aéroportées.
La partie russe de l’accord est couverte par Rosoboronexport, seul intermédiaire public autorisé à exporter des biens, services et technologies militaires et à double usage.
Il implique la participation d’une série d’entreprises de défense russes, dont PJSC Il, le fabricant de l’Il-76/78, KBP Instrument Design Bureau (systèmes d’armes), Sozvezdiye, United Instrument Corporation OPK et NIISSU (systèmes de contrôle automatique et de communication), Kurganmashzavod déjà cité et SKBM (véhicules blindés), NPP Rubin (véhicules de commandement et de surveillance), MKPK Universal, Technodynamika et Polyot (systèmes de parachute et d’atterrissage), ainsi que de 27 instituts de recherche du ministère russe de la Défense.
Renforcement de la coopération militaire sino-russe.
Marins russes et Chinois, le 3 août 2025 sur le pont d’un sous-marin russe à Vladivostok lors de l’exercice Joint-Sea 2025.
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La Russie et la Chine échangent des armements depuis les années 1990, mais au cours de la dernière décennie, suscitant l’inquiétude à Washington, leur partenariat militaire s’est durci, en même temps que le renforcement des liens personnels entre Vladimir Poutine et Xi Jinping.
Le 3 septembre dernier à Pékin, lors d’un défilé du 80e anniversaire de la victoire contre le Japon, Xi, Poutine et Kim Jong-un se tenaient côte à côte dans une démonstration de solidarité sans précédent contre les États-Unis et leurs alliés.
La réalité est que Moscou et Pékin considèrent de plus en plus leur proximité stratégique comme essentielle à la réalisation de leur objectif commun de contestation du magistère américain. Récemment Poutine déclarait que les relations bilatérales avaient atteint un « niveau sans précédent ».
Alors que depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Chine a remplacé l’Europe comme principal client du gaz, la déclaration venait juste après la signature de l’accord longtemps bloqué, pour la construction d’un nouveau gazoduc à grande capacité destiné à acheminer le gaz russe vers la Chine via la Mongolie.
Ces dernières années Moscou et Pékin ont également intensifié leurs exercices militaires conjoints, notamment des patrouilles navales et aériennes autour du Japon et au large de l’Alaska. Selon les médias d’État chinois, en août, les deux ont même conduit leur toute première patrouille sous-marine combinée dans le Pacifique occidental.
Selon le CISS, au total, en 2024, les deux ont mené 14 exercices militaires conjoints, un record depuis le début de leurs exercices conjoints en 2003.
Enfin les chercheurs du RUSI, estiment que, pour Pékin, le principal avantage de l’accord de 2023 résiderait dans la formation du bataillon aéroporté, les forces russes ayant une meilleure expérience que la Chine pour ce type d’opération.
Incertitude et doutes.
Le Yuzhao de la classe 071- photo Jane’s -. Selon le Jane’s Defence Weekly, de juillet 2025, « Au cœur de la montée en puissance de la marine de l’APL, se trouve le développement d’une capacité avancée de guerre amphibie conçue pour projeter sa puissance à travers le détroit de Taïwan et au-delà. Cette transformation reflète les objectifs stratégiques de la Chine en mer de Chine méridionale et ses revendications territoriales de longue date sur Taïwan. » (…)
« L’élément central de cette modernisation est le programme de navires d’assaut amphibies de la classe 071. Avec une longueur estimée à 210 m et un déplacement de 18 500 tonnes, ils peuvent accueillir quatre aéroglisseurs d’assaut rapides de la classe Yuyi (Yuji : Date de premier lancement : 2018. Poids : 160 tonnes. Vitesse : 60 nœuds (111 km/h). Capacité d’emport : 60 tonnes. Équipage : 5 personnes.) »
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Il est exact que si la Chine devait attaquer Taïwan, une manœuvre aéroportée serait probablement le moyen le plus efficace d’acheminer des troupes et du matériel essentiels sur l’île dès les premières phases d’une opération.
Il reste tout de même qu’une opération d’invasion de l’île et la nécessité d’y renforcer rapidement la base arrière d’une force d’occupation, ne pourraient pas faire l’impasse d’un assaut amphibie de grande ampleur dont la réalisation serait très difficile.
Autrement dit, si la Chine voulait prendre Taïwan de vive force, la solution aéroportée, même avec l’aide de la Russie, éventuellement appuyée par une attaque de décapitation par missiles, n’éviterait pas un risque majeur.
Celui que prendrait une vaste force amphibie débarquant, après une traversée du Détroit de plusieurs heures, sur la petite vingtaine de plages disponibles à l’ouest, donc surveillées à la fois par les chasseurs de combat et les drones taïwanais.
Enfin, alors qu’il n’est pas certain que les familles chinoises seraient prêtes à assumer le risque de la disparition de leur enfant unique dans un conflit de haute intensité dans le Détroit, tout indique que l’appareil chinois mesure le risque que représenterait pour sa survie politique un déboire militaire ou une victoire à la Pyrrhus face à un pays hostile ayant basculé dans la guérilla, mode d’action des opérations de défense du territoire retranchées dans le puissant relief de l’Île.