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Les faces cachées du harcèlement des auteures de romans érotiques

Les romans érotiques homosexuels mis en ligne par des femmes chinoises sont inspirés de « Mangas » japonais appelés « Yaoi ». Comme en Chine, « ces histoires d’amours homosexuelles sont, selon Elodie Drouard de France Télévisions, écrites, dessinées et lues quasi uniquement par des femmes. »


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Depuis quelque temps, l’appareil harcelle sévèrement des groupes de femmes hétérosexuelles qui publient dans une « collection » en ligne baptisée de manière informelle, « Boy’s Love - 男孩爱 - », des romans dont les héros sont des jeunes hommes homosexuels (QC avait déjà évoqué la place de l’homosexualité en Chine. Lire : Les « Drag Queen » de la cérémonie d’ouverture des JO Paris 2024 et les LGBTQ + chinois).

Le phénomène est documenté en Chine depuis l’Antiquité. Selon une étude de Bret Hinsch, plusieurs des premiers empereurs Han eurent des relations homosexuelles au milieu des relations avec leurs concubines.

Docteur en histoire et spécialiste des langues d’Extrême Orient, diplômé des Universités de Yale, 1985 et Harvard, 1993, Bret Hinsch, est l’auteur de « The Passion of the Cut Sleeve : The Male Homosexual Tradition in China - La passion de la manche coupée : la tradition de l’homosexualité masculine en Chine. »

Selon lui, l’opposition répressive à l’homosexualité ne s’est fermement établie en Chine qu’aux XIXe et XXe siècles à la suite des efforts d’occidentalisation de la fin de la dynastie Qing et du début de la République de Chine.

En revanche, pour Van Gulik, diplomate néerlandais et sinologue ayant épousé la fille d’un mandarin, les premières traces de répressions contre les homosexuels sont plus anciennes et remontent à la dynastie mongole des Yuan.

L’expression « 斷袖之癖, duanxiu zhi pi - passion de la manche coupée », désignant traditionnellement les homosexuels, fait référence à un ancien mythe chinois racontant les amours entre l’Empereur Han Aidi - 27 av. J.-C, décédé une année av. J-C – et son favori Dong Xian, dont les sinologues expliquent l’ascension dans l’administration impériale par l’amour que lui portait le jeune empereur de quatre ans son cadet.

Un après-midi, l’empereur Ai se réveillant d’une sieste avec Dong dormant à ses côtés, constata que sa manche était coincée sous la tête de son amant. Plutôt que de le réveiller l’empereur Ai coupa sa manche pour permettre à Dong de continuer à dormir.]].

Les auteurs, toutes des jeunes femmes ayant souvent commencé à écrire pendant leurs loisirs d’étudiantes des histoires d’amour entre hommes parsemées d’épisodes à l’érotisme parfois torride, se contentaient à leurs débuts de faibles revenus, inférieurs à 400 $, dit un article du New-York Times.

Aujourd’hui, alors que le parti est sous l’égide de la mise aux normes de Xi Jinping, saisi d’un retour pudibond, toutes pourraient être poursuivies par la justice. Mais en surfant sur les réseaux sociaux chinois on perçoit qu’une des raisons des persécutions pourrait être, non pas la mise aux normes des bonnes mœurs, mais un très matérialiste stratagème des autorités locales surendettées et en mal de cash pour extorquer de l’argent aux auteures.

Une répression collective organisée « d’en haut »

À travers la Chine, dans un mouvement qui semble une rafle policière organisée, les autorités locales interrogent des dizaines d’auteurs – dont de nombreuses jeunes femmes ayant publié des romans érotiques gays en ligne -. Plus d’une dizaine d’entre elles ont été jugées pour avoir produit et diffusé des contenus obscènes et condamnées à de lourdes amendes. Celles qui ne pouvaient pas payer ont été jetées en prison.

Originaire du Japon, le genre 男孩爱 a, depuis les années quatre-vingt-dix, rencontré en Chine et dans d’autres pays asiatiques une « niche » de fervents lecteurs et lectrices.

Ce public est séduit par des personnages et des histoires offrant une alternative aux stéréotypes de femmes chinoises passives, soumises à la domination machiste, arrière-trame de nombreuses histoires d’amour grand public.

À son apogée des années 2010, 男孩爱 avait même donné naissance à quelques séries télévisées parmi les plus regardées de Chine, dont la popularité avait été à l’origine de la carrière de certaines des plus grandes stars masculines du pays.

Le tout diffusait une ambiance de grande tolérance pour les minorités sexuelles. Mais ces dernières années, la tendance a changé. Alors qu’elle semblait se rapprocher des standards d’ouverture occidentale, il est clair qu’elle se durcit.

À mesure que le genre gagnait en popularité, les médias d’État ont commencé à en dénoncer la « vulgarité », affirmant sans surprise que les intrigues « gays » pouvaient déformer l’orientation sexuelle des jeunes lecteurs.

De fil en aiguille, des émissions ont été annulées. Finalement, les autorités de régulation de la télévision publique ont interdit toutes les adaptations 男孩爱 et plus généralement, purement et simplement prohibé tous les contenus à thématique « gay ».

Férocité suspecte des répressions.

Des groupe de jeunes femmes chinoises, souvent étudiantes, commencent à gagner beaucoup d’argent en publiant en ligne des romans érotiques mettant en scène des couples d’hommes homosexuels. L’appareil tente de freiner la tendance en réprimant sévèrement les auteures. En même temps, flotte l’hypothèse toxique que les administrations locales cherchent à combler le déficit de leurs budgets en infligeant des amendes disproportionnées aux auteures. La photo Getty Images a été publiée par la BBC.


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L’obsession répressive avait culminé en 2018 quand un auteur populaire a été condamné à 10 ans de prison pour obscénité. Les réactions de la société des auteurs et du publics furent diverses.

Certains auteurs ont réagi à la pression en supprimant les scènes de sexe ou en minimisant les connotations homosexuelles des histoires, qualifiant les relations entre ces couples de « bromances » dont la traduction chinoise bien plus ambiguë est « 兄弟情谊 – sentiments amicaux entre frères ».

De telles œuvres sont toujours disponibles en Chine. Mais d’autres auteurs, toujours tentés par l’explicite, ont cherché refuge sur des plateformes d’édition alternatives comme « Haitang Literature City - 海棠文學城 - », site web taïwanais accessible aux lecteurs du Continent uniquement par un logiciel VPN contournant le pare-feu Internet de l’État.

Il reste qu’aujourd’hui, même ce site objet de la vindicte inquisitrice des censeurs n’est plus sécurisé. Le New York Times raconte que dans le comté de Jixi dans l’Anhui et à Lanzhou dans le Gansu, des auteures d’histoires « gay » ont été arrêtées par la police.

Sur les réseaux sociaux, la répression a suscité un débat houleux sur la liberté de création et les efforts du gouvernement pour contrôler la moralité. Certains internautes choqués par la violence des répressions, ont au passage souligné que certaines personnes convaincues de viol ou enlèvement d’enfant avaient été condamnées à des peines plus légères que les auteurs de 男孩爱.

Parmi eux, Lao Dongyan, professeur de droit à Qinghua, dont le message a très vite été effacé par la censure, estimait que les forces de l’ordre semblaient davantage préoccupées de « protéger la moralité sexuelle que les droits des particuliers ».

Alors que la censure efface les commentaires et que les victimes des repressions qui craignent des représailles, n’osent plus de manifester, il est difficile d’estimer l’ampleur du mouvement de mise aux normes.

Retour à une justice collective.

Les femmes auteures de romans jugés pornographiques, mettant en scène des hommes homosexuels sont collectivement sanctionnées par l’appareil qui leur inflige des amendes disproportionnées.


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Les exemples rendus publics sont suffisamment nombreux pour constater un changement du schéma répressif. Pour la première fois en effet, comme à la pire époque des procès publics maoïstes, les auteures sont accusées collectivement et non plus seulement ciblées et censurées individuellement (lire notre article d’avril 2009 : L’obsession de stabilité sociale, principal obstacle au développement d’une société civile dynamique et responsable).

Récemment à Hong-Kong la justice du territoire a, sur ordre du nouveau Gouverneur John Lee Ka-chiu (李家超 Li Jiachao) procédé de cette manière « collective » pour sanctionner les auteurs des troubles de 2019 qui protestaient contre la loi sur l’extradition promulguée par Carrie Lam (lire : La longue saga de la mise au pas de Hong Kong).

Pour beaucoup, ces arrestations collectives montrent également à quel point l’espace d’expression des femmes et des personnes LGBTQ+ s’est récemment rétréci en Chine.

S’il est vrai que les avocats des prévenues ont conscience que la liberté artistique doit être mise en balance avec d’autres considérations, comme la protection des mineurs, il n’en reste pas moins que, dans leurs plaidoiries, ils notent tout de même que les normes chinoises en matière d’obscénité, mises à jour pour la dernière fois en 2010, devraient mieux refléter l’évolution des mentalités.

« Alors que les normes morales ont été révolutionnées, tous estiment qu’il est inapproprié de continuer à utiliser les normes de condamnation d’il y a 20 ans ».

Selon un média chinois, au Gansu, la police aurait, ces dernières semaines, arrêté jusqu’à 50 écrivains. Deux avocats interrogés par le New York Times indiquent qu’ils représentaient chacun un auteur récemment incarcéré.

L’un des avocats, Wu Jie, dont le client est un étudiant diplômé, a déclaré avoir eu connaissance directe d’au moins six autres affaires. La dimension des coups de filet intrigue au point que certains se sont demandes si la mise aux normes morale était bien la seule motivation.

Suspicion de racket par les administrations locales.

Des universitaires, des avocats et d’autres témoins impliqués ont émis l’hypothèse que la police pourrait aussi cibler les écrivains - dont la plupart sont des femmes - pour des raisons financières.

L’hypothèse qui court est que les administrations locales chinoises criblées de dettes, se livrent purement et simplement à l’extorsion de fonds. La stratégie qui n’est un secret pour personne, est déjà à l’œuvre dans d’autres secteurs.

Elle consiste à réclamer des amendes auprès d’entreprises sous couvert d’accusations exagérées ou même inventées de toutes pièces, pour renflouer les caisses en déshérence des administrations locales. La manœuvre ciblant les auteurs de la littérature « gay » serait d’autant plus lucrative que les revenus des auteurs propulsés par leurs succès en ligne ont explosé.

Ye Bin, l’avocat de quatre autres auteures arrêtées, déclare que ses clientes sont des femmes d’une vingtaine d’années qui avaient gagné entre 27 000 et 56 000 dollars grâce à leurs écrits. Toutes ont été condamnées à des peines de prison avec sursis et à des amendes deux fois supérieures à leurs revenus.

Note.

1.- QC avait déjà évoqué la place de l’homosexualité en Chine. https://www.questionchine.net/les-drag-queen-de-la-ceremonie-d-ouverture-des-jo-paris-2024-et-les-lgbtq-chinois

Le phénomène est documenté en Chine depuis l’Antiquité. Selon une étude de Bret Hinsch, plusieurs des premiers empereurs Han eurent des relations homosexuelles au milieu des relations avec leurs concubines.

Docteur en histoire et spécialiste des langues d’Extrême Orient, diplômé des Universités de Yale, 1985 et Harvard, 1993, Bret Hinsch, est l’auteur de « The Passion of the Cut Sleeve : The Male Homosexual Tradition in China - La passion de la manche coupée : la tradition de l’homosexualité masculine en Chine. »,

Selon lui, l’opposition répressive à l’homosexualité ne s’est fermement établie en Chine qu’aux XIXe et XXe siècles à la suite des efforts d’occidentalisation de la fin de la dynastie Qing et du début de la République de Chine.

En revanche, pour Van Gulik, diplomate néerlandais et sinologue ayant épousé la fille d’un mandarin, les premières traces de répressions contre les homosexuels sont plus anciennes et remontent à la dynastie mongole des Yuan.

L’expression « 斷袖之癖, duanxiu zhi pi - passion de la manche coupée  », désignant traditionnellement les homosexuels, fait référence à un ancien mythe chinois racontant les amours entre l’Empereur Han Aidi - 27 av. J.-C, décédé une année av.J-C – et son favori Dong Xian, dont les sinologues expliquent l’ascension dans l’administration impériale par l’amour que lui portait le jeune empereur de quatre ans son cadet.

Un après-midi, l’empereur Ai se réveillant d’une sieste avec Dong dormant à ses côtés, constata que sa manche était coincée sous la tête de son amant. Plutôt que de le réveiller l’empereur Ai coupa sa manche pour permettre à Dong de continuer à dormir.


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