›› Taiwan
Désarroi du KMT
Après cette nouvelle cuisante déconvenue politique, le KMT qui panse ses plaies, a été vite repris par ses tensions internes et les effets des attaques du DPP qui le harcèle.
Symptôme de la rémanence de l’esprit de totale cohésion à la machine politique au-delà des opinions de chacun, obligeant tous les adhérents ayant une responsabilité à se conformer publiquement sur tous les sujets à la ligne unique de l’appareil, certains ont exigé la démission de Hou Yu-ih (侯友宜) le maire du Nouveau Taipei qui refusait d’exprimer une position claire sur les quatre référendums.
Eric Chu qui a accusé les tenants de la discipline inflexible du vote calibré d’en haut, de chercher des boucs émissaires pour expliquer le désastre, a passé outre. Il avait déjà l’œil fixé sur la bataille de l’élection partielle du 9 janvier prochain.
Symbolique à plus d’un titre, elle semble cristalliser les tensions de l’évolution politique de l’Île où s’affrontent le KMT cherchant sa voie chinoise au milieu de la puissante vague populaire de l’identité taïwanaise et le DPP, tenant d’une démocratie directe idéale, dont son candidat destitué à Taichung à lui-même essuyé les plâtres.
Dans le 2e district de Taichung, le parti d’Eric Chu défend l’ancien député KMT Yen Kuan-heng (顏寬恒) que la rumeur accuse de corruption, contre le député DPP Lin Ching-yi (林靜儀) pour succéder à Chen Po-wei (陳柏惟) également du DPP dont l’élection a été invalidée à la suite d’un vote d’initiative populaire organisé le 23 octobre dernier.
Mais les vrais soucis du Parti sont, à moyen terme, le resserrement du calendrier électoral dont la réforme a été confirmée par le scrutin du 18 décembre. La marche vers une démocratie plus directe visant à augmenter la fréquence des questions à l’exécutif, rapproche les échéances électorales avec cependant toujours le risque que les sujets des scrutins d’initiative populaire soient préemptés par les appareils.
Les référendums à venir se tiendront tous les deux ans, aux années impaires. Les premiers en 2023, auront lieu après les élections locales de 2022, au moment du lancement de la campagne présidentielle de 2024. Si la tendance au détournement politique n’est pas corrigée, elles ne seront qu’une répétition de la présidentielle et poseront la question de leur utilité réelle.
Enfin, par dessus les évolutions vers une démocratie directe qui se cherche, plane la question lancinante de l’avenir politique du KMT.
Quel avenir pour le KMT ?
Ayant occupé le pouvoir sans partage depuis 1949 jusqu’en 2000, le KMT s’est, à la suite de la démocratisation de l’Île initiée par Jiang Jingguo, le fils de Tchang Kai-chek lui-même, successivement retrouvé dans l’opposition (2000 – 2008, et depuis 2016) et au pouvoir (2008 – 2016).
Comme le souligne Nathan Batto [1], « la division politique majeure à Taïwan est en lien avec l’identité et la relation avec la Chine ».
« Le Kuomintang exprime traditionnellement une identité chinoise et défend de meilleurs liens et une plus forte intégration avec la Chine. ». Mais cette tendance historique de fond articulée à la vision « d’une seule Chine » qui était aussi celle de Tchang Kai-chek, percute « l’inclination de la population en faveur d’une identité taïwanaise et non chinoise ».
Alors que les sondages révèlent que plus de 60% des Taïwanais se réclament d’une identité exclusivement taïwanaise, alors que seulement 30% continuent à promouvoir un attachement à la Chine, avec cependant la réserve que les partisans d’une réunification avec la République populaire ne sont qu’un infime minorité, l’évolution identitaire de l’Île trace les contours complexes des contradictions des héritiers de Tchang Kai-chek.
« La tendance de fond est un problème structurel pour le Kuomintang ». Il pose à la fois la question de sa représentativité dans l’Île et celle de son retour au pouvoir. Les défis surgissent alors que les ambiguïtés du « Consensus de 1992 » touchent aujourd’hui à la limite extrême de leur efficacité politique.
Les ambiguïtés du « Consensus de 1992 ».
Alors qu’à Taïwan, les tenants inflexibles du « consensus » dont la plupart appartiennent à une génération plus ancienne, militent comme le fait toujours Ma Ying-jeou (71 ans cette année) pour intégrer encore plus l’Île dans le tissu économique chinois et même pour l’ouverture d’une négociation politique dans le Détroit, Pékin a sensiblement modifié son approche.
Depuis 2013, les discours offensifs de Xi Jinping devenus répulsifs pour la plupart des Taïwanais, remplacent « l’ambiguïté » du « consensus » par l’idée qu’une des composantes essentielles de son « rêve chinois – 中国梦 – de renaissance nationale 复兴- » serait fatalement liée à la réunification.
Alors que la rigidité de Pékin insensible à la volonté des Taïwanais, pousse la majorité des électeurs de l’Île dans les bras des tenants de la préservation du statu-quo défendu par Tsai Ing-wen, surgissent plusieurs courants de pensée. On y distingue la tentative d’une voie moyenne et deux radicalismes plus clivants, mais minoritaires.
La voie moyenne plus souple était incarnée par l’ancien président du KMT, Johnny Chiang (49 ans cette année) le plus jeune dirigeant du Parti depuis sa création. D’origine « Hakka », mais conscient des contradictions du « consensus », il avait imaginé de le réorienter pour que la majorité des Taïwanais l’acceptent.
Une de ses déclarations phares fut notamment de rejeter officiellement le projet chinois d’une réunification sous l’égide du schéma « Un pays deux systèmes » discrédité par la crise de Hong Kong. Sa démarche d’adaptation du Consensus de 92 fut cependant tuée dans l’œuf par la mouvance Ma Ying-jeou hostile à toute révision qui pourrait corriger l’ambiguïté du consensus.
Tendances radicales.
Les deux bords moins consensuels du paysage politique taïwanais sont incarnés par Chang Ya-Chung (張亞中) Docteur en philosophie âgé de 67 ans, président de l’Institut Sun Yat-sen créé en 1936 sur le Continent. Avec une réputation académique fondée sur l’excellence, elle entretient des liens étroits avec la province de Canton, notamment en matière de recherche sur l’intelligence artificielle.
Eric Chu a beau le traiter « d’unificationniste rouge » (紅統), il n’en reste pas moins qu’aux élections du KMT du 25 septembre 2021, il est tout de même arrivé 2e avec 32,59% des suffrages exprimés.
Sans être aussi radical que Cho Po-yuan (56 ans), 4e avec seulement 2,76% des voix, qui promettait d’inviter Xi Jinping à Taïwan pour un sommet sur les relations dans le Détroit, Chang avait avancé l’idée d’établir un bureau du KMT à Pékin destiné à aider les Taïwanais expatriés en Chine. Son principal projet politique, pour le moment très illusoire, est de signer un traité de paix avec Pékin.
L’autre mouvance radicale qui s’est très peu révélée à l’occasion des quatre référendums, défend avec virulence l’indépendance de l’Île en attaquant frontalement le KMT et le DPP.
Lors de diverses manifestations organisées à Taipei en 2021, ses représentants comme Chilly Chen (陳峻涵) ou Lai Fu-jung (賴富榮) ont directement accusé le KMT « d’avoir des opinions pro-chinoises et de se plier aux intérêts de Pékin, au point de déchirer la cohésion nationale ».
Comme le DPP, ils réclament une refonte de la constitution de l’Île vieille de 74 ans dont les perspectives sont sur la table depuis plusieurs années (lire : Taïwan en pleine introspection constitutionnelle). Elles sentent le souffre. La proposition la plus controversée dont l’adoption est la moins probable reste celle qui permettrait d’abaisser les conditions d’un amendement constitutionnel.
Le parti communiste chinois s’est est mêlé. Le 22 octobre dernier, Mǎ Xiǎoguāng 马晓光, porte-parole du Bureau des Affaires taïwanaises déclarait que Pékin s’opposerait résolument aux tentatives détournées de déclarer l’indépendance de l’Île en abaissant les conditions juridiques d’un amendement constitutionnel.
Le cœur de la controverse est l’autre réforme sensible proposée par le DPP et les activistes radicaux. Elle consisterait à éliminer du texte fondamental l’éventualité d’une réunification. Stricto-sensu, elle transformerait l’Île en une entité indépendante.
Note(s) :
[1] Titulaire d’un doctorat de l’Université de Californie à San Diego, Nathan Batto est chercheur à l’Institut en sciences politiques de l’Academia Sinica, ainsi qu’au Centre d’études sur les élections de la National Chengchi University. Selon Asialyst qui avait publié une interview de lui le 30 septembre dernier, « il est considéré comme le chercheur étranger qui comprend le mieux les élections à Taïwan. »
