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Le 16 avril, alors que la « guerre des taxes » escaladait les sommets, cinq jours après la riposte chinoise portant les droits sur les exportations américaines en Chine à + 125 %, tout en déclarant qu’elle abandonnait les surenchères douanières [Lire : https://www.questionchine.net/affaiblissement-du-droit-international-subjugue-par-les-emotions-risques-accrus-de], le Bureau National des Statistiques (BNS) publiait une série de chiffres affichant une croissance dont l’ampleur inattendue a surpris les analystes.
Calculée avant que la dernière offensive douanière de D.Trump ait touché ses buts, la croissance affichée par l’appareil pour le premier trimestre était de + 5,4%, notablement au-dessus des prévisions de la plupart des économistes qui, en moyenne, tablaient sur + 5,1%.
En même temps, le BNS rendait compte du rythme de croissance accélérée des exportations, un des moteurs les plus efficaces de l’économie, tout en faisant allusion au fort recul des chiffres à l’export du mois de mars.
S’il est exact qu’en moyenne, au premier trimestre, les exportations ont augmenté de + 19%, à la suite de leur forte de croissance de + 60 %, en février avec un chiffre record de 530 Mds de $ et un excèdent 170 Mds de $ sur le seul mois de février, la réalité est aussi qu’en mars, les ventes à l’étranger ont reculé de 39,8 % pour tomber à « seulement » 92 milliards de $ et un excédent en baisse de près de 70 %, tombé à 102 Mds de $.
Le freinage de l’export n’a pas échappé à Sheng Laiyun, le Directeur adjoint du BNS qui, après s’être félicité « du bon départ de l’économie en 2025 » a, lors d’une conférence de presse, constaté que « l’environnement extérieur était plus complexe et plus difficile », avec notamment « une demande extérieure devenue insuffisante ».
Interrogé sur l’impact des droits de douane, Sheng a sans surprise, souligné que la Chine s’opposait à « l’intimidation commerciale » des barrières douanières américaines. Mais, tout en reconnaissant qu’elles « exerceront une certaine pression sur l’économie chinoise », il leur a opposé le défi des perspectives chinoises du long terme : « Elles ne modifieront pas la tendance générale à l’amélioration continue de l’économie chinoise. ».
La prudente sérénité du BNS s’articulait aussi à la croissance de la consommation avec une augmentation des ventes au détail de + 5,9% depuis mars 2024 et une hausse de la production industrielle de + 7,7% en mars contre + 5,9 % en janvier et février.
Pour autant, estimant que la croissance des exportations ne pourra pas être maintenue au même rythme et anticipant l’effet de freinage de la dernière explosion des droits de douane américains, la plupart des agences d’analyse économique, ont réduit leur prévision de croissance pour 2025 de 4 à 3,5%.
A la condition, disent-elles, que le rythme soit garanti par de nouvelles mesures de relance.
Ripostes.
En réalité, l’appareil envisage de réagir aux coups de boutoir de D. Trump par deux moyens.
Le premier consiste à diversifier autant que possible les relations commerciales pour, dit Sheng, « diminuer la dépendance aux des États-Unis ». Selon lui la tendance était déjà en cours puisqu’en pourcentage du total, la part des exportations vers les États-Unis a chuté de 19,2% en 2018 à 14,7% en 2024.
En pleine guerre commerciale avec Washington, alors qu’elle avait été planifiée depuis plusieurs mois, la tournée en cours du Président Xi Jinping au Vietnam, en Malaisie et au Cambodge, prend aujourd’hui, un sens particulier.
Même si, à Pékin, on sait bien qu’elles ne remplaceront pas le marché américain, le fait est que depuis 2016, les exportations chinoises vers l’Asie du Sud-est ont significativement augmenté.
Avec le Vietnam, elles sont passées de 61,1 Mds de $ en 2016 à 144 Mds en 2024, soit + 135 % ; avec la Malaisie, le flux a été moins constant. Alors qu’en 2016, elles n’étaient qu’à 2 Mds de $, en 2024, elles étaient à 5,41 Mds de $ (+170%), après un pic à 8,94 Md de $ en 2022. Avec le Cambodge, devenu une chasse gardée chinoise où Xi Jinping a, événement hautement inhabituel, été accueilli le 17 avril à l’aéroport par le Roi Sihamoni lui-même, elles sont passées de 3,93 Mds de $ en 2016 à 15,19 Mds en 2024, soit + 286 %.
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L’autre stratégie de riposte aux attaques commerciales de Washington est la relance économique. Pour autant la détermination des autorités à actionner sans réserve ce levier parait moins claire.
Pour l’Institut Montaigne, Philippe Aguignier note que l’Appareil, échaudé par les expériences occidentales accablées de déficits commerciaux, excessivement dépendantes de la consommation, hésite à relancer la demande intérieure et continue a privilégier l’export. https://www.institutmontaigne.org/expressions/economie-chinoise-en-attendant-la-relance « Tant qu’on ne connaît pas la force du vent de face que les exportateurs devront affronter, il est prudent de ne pas se précipiter pour relancer la consommation domestique. »
Prudence face aux réformes de fond.
Les autres facteurs poussant à l’inertie sont « la complexité, les coûts et les risques des réformes à entreprendre », avec comme premier frein, l’ampleur réelle des déficits. Estimés entre 8,8 et 10 % du PIB – 1400 et 1800 Mds de $ - par les agences FITCH et le FMI, ils brident la marge de manœuvre financière de l’Appareil.
Alors que la part dans le PIB des revenus directs de l’État n’a cessé de diminuer depuis 2015, passés de 22,1 à 16,1% soit une érosion de 900 Mds de $, les dettes « pèsent principalement sur les gouvernements locaux. Déjà mis à mal par la Covid-19 et la crise immobilière, ils sont placés devant le choix politique difficile. Soit réduire les investissements, ce qui freinerait les rentrées fiscales ; Soit “rogner” les dépenses sociales élémentaires en prenant des risques politiques. »
Le renflouement des finances des provinces désormais privées de leurs revenus immobiliers, passerait par une profonde réforme fiscale que, de toute évidence, le pouvoir hésite à entreprendre, tant son ampleur est considérable. S’il voulait s’aligner sur les taux de prélèvements fiscaux des pays de l’OCDE, précise Aguignier, il devrait passer des actuels 6% de prélèvements aux 24 %, moyenne des pays développés.
Alors que la dernière grande réforme fiscale longuement mûrie date de 1992, tout indique que le Parti qui, pour l’instant, ne subit pas une pression existentielle immédiate, tardera à la fois à élargir la base fiscale et à mieux partager les ressources de la croissance pour stimuler la consommation des particuliers.
Selon Philippe Aguignier, un des signes que l’appareil, rebuté par l’ampleur de la tâche, hésite à se lancer dans des réformes de grande ampleur pourtant essentielles, est que malgré de nombreuses déclarations jamais complètement suivies d’effet, l’appareil tarde à débarrasser le paysage social du passeport intérieur constitué par le Hukou, toujours appliqué aux zones urbaines de plus de 5 millions d’habitants.
Privant des centaines de millions de migrants intérieurs, soutiers du miracle chinois, mal payés et socialement mal assurés, le système de passeport intérieur cloisonne le marché du travail, perpétue un schéma de production à bas coût artificiellement avantageux et entretient un clivage social inégalitaire en contradiction radicale avec les slogans de développement partagé régime.
S’il est devenu évident que la réforme de fond est nécessaire, l’appareil qui, pour des raisons politiques hésite à mieux partager la richesse avec une population facile à contrôler refuse aussi l’obstacle face à l’ampleur des coûts. Selon Aguignier, les études sur la suppression du Hukou estiment que son abandon coûterait annuellement près de 2000 Mds de $ de prestations sociales, soit 12 % du PIB.
Sans compter que la modification accélérée du paysage urbain crée chez les paysans propriétaires qui monnayent leurs terres, une incitation à ne pas abandonner leur Hukou rural. (Voir l’annexe),
