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Disparition de Peng Min-min, l’inflexible militant de l’indépendance

Peng Min-min, en 2012 quand il conseillait Tsai Ing-wen, candidate du Parti Démocrate Progressiste à la Présidence contre Ma Ying-jeou.


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Peng Min-min 彭明敏, qui fut l’infatigable avocat de la démocratie et de l’indépendance de l’Île, s’est éteint le 8 avril à l’âge de 98 ans. Comme il l’écrit dans ses mémoires, il avait une tendresse particulière pour la France, où dans les années cinquante il avait étudié le droit international.

En 1996, à 73 ans, rentré à Taïwan après 22 ans d’exil en Suède et aux États-Unis, il fut le premier candidat du Parti Démocrate Progressiste (PDP) aux toutes premières élections présidentielles au suffrage universel direct.

Pour ce premier combat électoral, il obtint 22% des voix contre son adversaire qui n’était autre que Lee Teng-hui. Successeur constitutionnel du fils de Tchang Kai-chek, Chiang Ching-kuo, décédé en 1988, Lee sollicita avec succès un deuxième mandat qui le propulsa aussi à la tête du KMT.

Le vieux parti nationaliste fut précisément la première cible politique du militant Peng Min-min et la source de son insatiable rancœur contre la Chine continentale.

A son retour du Japon où il se trouvait au moment de l’attaque nucléaire de Nagasaki dont il fut le témoin halluciné, il fut infiniment choqué par l’arrivée dans l’Île des troupes dépenaillées de Tchang Kai-chek venues prendre possession de l’Île comme d’un butin d’une guerre qu’elles avaient déjà perdue sur le Continent.

A ce moment, les espoirs que Formose accède à l’indépendance après la défaite du Japon s’étaient fracassés contre les exigences stratégiques américaines qui insistèrent pour rendre à la Chine Nationaliste pourtant en passe d’être vaincue, la terre taïwanaise abandonnée à l’empire nippon par la dynastie Qing en 1895.

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Mais c’est en février 1947 que se produisit l’irréparable fracture, quand les troupes du Maréchal Tchang, fidèles à leur tactique d’éradication massive et brutale des opposants, réprimèrent dans le sang le soulèvement des Formosans poussés à bout par la corruption et le népotisme des nouveaux maîtres, qui se livraient sans discernement au pillage systématique de l’Ile.

On ne connaîtra peut-être jamais le bilan exact de ces massacres qui firent, aux dires des historiens, entre 20 000 et 30 000 victimes, prélude à une longue dictature sous l’égide d’une loi martiale qui ne fut levée qu’en 1987. A Taïwan, cette tragique occurrence de l’histoire est aujourd’hui officiellement commémorée sous le nom de « 2-28 大屠殺 er - er ba da tusha, grand massacre du 28 février ».

Le ressentiment qui n’a jamais faibli, fut, pour Peng, le moteur du combat d’une vie pour l’indépendance de l’Ile.

En 1964, alors qu’il était en poste auprès de la délégation taïwanaise à l’ONU, il a été arrêté pour avoir dirigé la publication d’un manifeste intitulé « Déclaration pour la survie de Formose » dans lequel il dénonçait l’utopie de Tchang Kai-chek de reconquérir le Continent.

Il y appelait à une nouvelle constitution et à la création de la « Nation taïwanaise » indépendante de la Chine, membre à part entière des Nations Unies. La décision de basculer dans l’illégalité alors que l’Île était cadenassée dans une étouffante loi martiale ne fut pas chose facile. Il raconte ses tourments dans ses mémoires.

« Mes pensées intérieures étaient en ébullition. Le gouvernement et les patrons du parti avaient commis une grave erreur en m’envoyant à New York. Cette expérience m’a finalement politisé, et je devais mener une double vie par la suite, pendant de nombreux mois, jusqu’à ce que je m’engage définitivement à défier la dictature avec une demande publique de réforme. »

Le Goût de la liberté.

Après plusieurs années de mauvais traitements par les nervis du KMT et de menaces contre sa famille, Peng qui craignait une autre arrestation réussit à quitter l’Île en fraude sous un déguisement pour se réfugier en Suède, puis aux États-Unis, d’où il a rédigé ses mémoires parues pour la première fois en 1972 sous le titre « A taste of freedom. Memoirs of a Taïwanese independance lader. ».

Traduites par Pierre Mallet, elles ont été publiées en français aux Éditions René Viénet sous le titre « Le Goût de la liberté - Mémoires d’un indépendantiste formosan » (ISBN 2-84983-003-001). Voir la recension « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan Le livre est disponible sur Amazone et gratuitement accessible sur la toile.

Dans la préface de l’édition française, Peng parle des périodes souvent conflictuelles où l’histoire de France a croisé celle de Taïwan et de la Chine ; il évoque l’officier de marine Prosper Gicquel, créateur de l’arsenal de Fuzhou, détruit au canon sur ordre de Jules Ferry le 22 août 1883, lors de la 2e guerre franco-chinoise par l’Amiral Courbet, lui-même décédé aux Pescadores en 1885.

Il se souvient aussi de ses références littéraires françaises qui marquèrent sa jeunesse d’étudiant en France. Ernest Renan d’abord et ses réflexions sur l’idée de Nation qu’il reliait à son espoir de liberté et d’indépendance pour son Île ; Anatole France, ensuite, dont le roman « Les Dieux ont soif », histoire implacable du fanatisme révolutionnaire français, matrice du pouvoir absolu et sanguinaire dont l’exemple a, avec la révolution russe, formaté la pensée politique maoïste.

Malgré son âge, Peng d’abord formé en Sciences Politiques à Tokyo durant l’ère japonaise, puis en droit international à Paris en 1954 où il obtint un doctorat, est longtemps resté un proche conseiller de Chen Shui-bian, président de 2000 à 2008, puis, un temps, il avait alors 89 ans, de Tsai Ing-wen quand elle était candidate contre Ma Ying-jeou en 2012.

Ses cendres ont été inhumées au cimetière de l’église presbytérienne du district de Yangcheng à Kaohsiung.


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