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Brève histoire du cinéma chinois.
Une des nombreuses affiches du fil « Le Sorgho rouge – en Chinois 紅 高粱Hong Gaoliang - » de Zhang Yimou, avec en médaillon, Gong Li son actrice fétiche. Aujourd’hui âgée de 59 ans, elle avait 22 ans, lors de la production du film en 1987.
Zhang Yimou 张艺谋 (textuellement « Zhang “En quête artistique” ») et son film restent dans l’histoire du cinéma chinois l’un des jalons les plus emblématiques de la 5e génération de cinéastes, férus de vérité historique et de liberté artistique (cf. la Bio de Zhang par Brigitte Duzan).
Mais le film, « Ours d’Or » à Berlin en 1989, adapté du roman « Le clan du Sorgho - 红高粱家族 » du prix Nobel Mo Yan, ne prenait aucun risque politique avec la censure. Situé dans la Chine des années trente, il raconte en effet le combat contre la brutalité de l’occupant japonais, d’une jeune veuve héritière, après la mort suspecte de son mari propriétaire terrien bien plus âgé qu’elle.
En même temps Zhang piétinait les conventions sociales de l’époque en mettant en scène une histoire d’amour interdite entre la jeune héritière Jiu Er et Yu Zhanao, un des porteurs de son palanquin ayant fait fuir les brigands qui l’avait attaquée.
Pour Brigitte Duzan, le chef d’œuvre de Zhang est « Vivre – 活 着 » titre anglais « Lifetime ». Paru en 1994, au milieu d’une rafale d’excellents films tournés au cours de la décennie des années quatre-vingt-dix, le film balaye l’histoire tourmentée de la Chine depuis l’arrivée au pouvoir des Communistes en 1949, jusqu’à la fin des années 70, en passant par le radicalisme idéologique du Grand Bond en avant et les affres meurtrières du chaos de la Révolution culturelle (1966-1976).
Lauréat du jury à Cannes en 1994, il dénonce « les pires abus » de l’appareil politique chinois contre Xu Fugui 徐福贵, héritier ruiné d’une famille riche. En même temps il glorifie la puissance de « vivre » du héros, symbole de l’infinie résilience du peuple chinois.
Trois ans plus tard, la carrière de Zhang Yimou évoluait vers la mise en scène de grands spectacles en extérieur, dont celui de l’Opéra Turandot de Puccini en 1997, lors du mai musical de Florence, puis l’année suivante dans le cadre plus vaste de la Cité Interdite.
En 2008, il est le maître d’œuvre de la cérémonie d’ouverture des JO à Pékin. Critiqué par certains de ses pairs qui lui reprochent son goût des alignements de masse, il est encensé par Steven Spielberg qui évoque « une splendeur émotionnelle et visuelle qui fera date dans l’histoire du monde. »
Son influence sur le cinéma chinois est indiscutable. Comme le dit un commentaire d’Asia Times, il a réussi l’exploit à la fois de remettre en question avec audace les conventions de la société chinoise traditionnelle tout en gagnant les éloges du grand public.
Successivement interdit par la censure en Chine, il s’est, par son talent, imposé au Régime par la démesure spectaculaire de la cérémonie des JO suivie avec enthousiasme par près de deux milliards de téléspectateurs dans le monde.
Au printemps 2024, il était de retour sur les écrans en Chine avec « Article 20 - 第二十条 – », un film étonnant plongeant de plain-pied dans la question sécuritaire et sociale de la légitime défense, à mille lieues des vastes mises en scène de ses grands spectacles, flirtant avec la cosmologie mystique. Lire l’article de Brigitte Duzan.
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Les premières projections cinématographiques chinoises, aussi anciennes que celle des frères Lumière, datent de 1896. Mais, effet des troubles internes, le cinéma chinois qui ne démarre en réalité que 20 ans plus tard, en 1916, reste longtemps dominé par les Américains, même si l’influence de l’Opera chinois, matrice des premiers films en 1905, reste très forte.
Après la chute impériale, les nationalistes du 4 mai 1919, ulcérés par l’attribution au Japon de la colonie allemande du Shandong, stigmatisent dans les films socio-politiques l’exploitation par l’étranger des Chinois misérables.
Le genre social, ferment du cinéma progressiste, tient alors le haut du pavé au moment où, dans les années trente, naissent les grands groupes comme Mingxin Film 明星影片 et Lianhua, 莲花 影片 disparu en 1937.
Une fois la parenthèse noire de l’invasion japonaise, le cinéma se développe à nouveau après 1945 autour du thème consensuel de la lutte contre l’envahisseur nippon. Une exception cependant le film « Printemps dans une petite ville 小 城之春, réalisé par Fei Mu (1906-1951) produit en 1948 par le tout jeune groupe Wenhua, évoque l’histoire intime d’une famille confrontée à la déprime d’une vie sans éclat et à la jalousie quand surgit dans leur vie Zhichen l’ancien amour de Yuwen, la femme au foyer en proie à la tristesse.
Considérée par la critique comme une des meilleures œuvres du cinéma chinois, le genre et le style du film préfigurent à bien des égards le cinéma chinois actuel, né après la chape de censure maoïste qui durera jusqu’en 1976.
Après l’ouverture de Deng Xiaoping et la fin de la révolution culturelle beaucoup de films traitèrent ouvertement des traumatismes de la période maoïste. Certains de la 5e génération [1] se rapprochent par leur style du « cinéma d’auteur » à la française. Ils critiquent le Parti et mettent en scène les misères des petites gens victimes de l’appareil et de ses errements.
Plusieurs noms émergent, Chen Kaige, 陳凱歌, 72 ans, avec « Adieu ma concubine » (1993 - Palme d’or à Cannes) qui explore le tabou de l’homosexualité ; Zhang Yimou, 张艺谋, 74 ans, qui avec « Le sorgho rouge », 1988, Ours d’or à Berlin, revient sur la guerre avec le Japon : Tian Zhuangzhuang, 田壯壯, 72 ans avec « le Cerf-volant bleu » en 1993, primé au Festival de Tokyo.
Critique du radicalisme idéologique de Mao, des Cent Fleurs et de la Révolution culturelle, il a été présenté à Cannes sans l’aval du Parti qui lui valut neuf années d’interdiction de tourner. Tian a aussi réalisé une nouvelle version du « Printemps dans une petite ville » 53 ans après Fei Mu en 2001, après son exil [2].
Note(s) :
[1] La première génération commencée en 1905, comme un simple reportage filmé d’une représentation de l’Opéra de Pékin « La bataille de Dingjunshan 定军山之战 » de l’époque des Royaumes combattants en 219 ap JC à la fin des Han, entre les Seigneurs Liu Bei et Cao Cao, a d’abord coïncidé avec le Mouvement du 4 mai puis culminé en 1930 premier « âge d’or » du cinéma chinois.
La 2e génération dont Fei Mu fait partie s’est focalisée sur la lutte contre les Japonais, thème repris par le Sorgho rouge de Zhang Yimou en 1987. Mais de cette période d’après 1945, on retiendra surtout « The Spring River Flows East 一江春水向东流 - en Français Les larmes du Yangzi ».
Réalisé par Cai Chusheng et Zheng Junli en 1947, le film qui fut comparé à « Autant en emporte le vent » décrit en deux parties d’une heure et demie chacune, l’épopée de jeunes amoureux, séparés par la guerre, envahis par le doute et confrontés à l’infidélité, au milieu du chaos de la Chine en mutation, déchirée par la guerre civile et martyrisée par le Japon.
Teinté d’un pessimisme tragique véhiculé par l’image des puissantes crues du fleuve porteur de chagrins et de catastrophes, surgissent en surimpression, les thèmes favoris du Maoïsme : celui influences étrangères objets de controverses politiques dans une Chine encore à 80% rurale, des criantes inégalités sociales et du nouveau rôle résilient des femmes sources d’énergie.
La 3e génération a traversé les affres de la Révolution culturelle dont la 4e génération post-maoïste a souvent relaté l’exil à la campagne des jeunes urbains. Les deux ont focalisé sur les paradoxes de la vie et les petitesses des humains, dont le film de Xie Jin, « La ville aux hibiscus », chronique villageoise d’un couple harcelé par un apparatchik jaloux, est un exemple.
Comme ceux de la 5e génération evoquée plus haut, tous ses membres ont été formés à l’Académie du cinéma de Pékin créé dans les années soixante.
Parmi les éminents représentants de la 6e génération de plus en plus connectée à l’international et attachée à la liberté de création, on trouve Wang Xiaoshuai (The Days, Beijing Bicycle, So Long, My Son), Jia Zhangke (Xiao Wu, Unknown Pleasures, Platform, The World, A Touch of Sin, Mountains May Depart, Ash Is Purest White)
[2] « Adieu ma Concubine » de Chen Kaige superpose deux plans, celui intime de deux amis d’enfance acteurs célèbres de l’Opéra de Pékin, enfermés dans la souffrance d’un amour homosexuel non réciproque alors qu’ils incarnent à la scène un Prince et sa concubine ; et celui plus vaste et écrasant de l’histoire tourmentée de la Chine depuis la chute dynastique de 1911 jusqu’aux craquements de la révolution culturelle, en passant par la guerre civile et la lutte contre les Japonais.
