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Chine – USA – Taiwan. Les ambiguïtés du Pentagone

Pete Hegseth, nouveau chef du Pentagone, a fait ses premières armes en diffusant aux armées une note d’orientation ambigüe directement copiée d’un rapport du Centre d’analyses conservateur Héritage Foundation. Alors que D. Trump laisse entendre que l’Amérique réduira son empreinte militaire dans le monde, les directives du Ministre suggèrent au contraire un renforcement.

Face à la Chine, son discours du 5 mars sur Fox News escaladait les tensions en rappelant sans concession que l’Amérique serait « prête à toute forme de guerre ». Le moins qu’on puisse dire est que l’homme connu pour son goût pour l’alcool, ses propos excessifs contre les femmes dans l’armée et parfois contre les minorités, ne fait pas l’unanimité, y compris chez au moins trois sénateurs Républicains. Leurs principales critiques soulignaient son manque d’expérience de gestion, ses mauvais comportements et son manque de jugement.


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On ne compte plus les analyses sur la désaffection américaine pour l’Europe et l’Ukraine. Beaucoup présentent le Pentagone entièrement focalisé sur la menace chinoise et pressé d’en finir avec Moscou, y compris en sacrifiant les intérêts de Kiev.

Le 29 mars, le Washington Post publiait un article édifiant signé d’Alex Horton et Hannah Natanson.

Confirmant le positionnement stratégique de l’administration Trump radicalement focalisé sur la menace militaire chinoise, il faisait état d’une note confidentielle interne de huit pages, signée de Pete Hegseth [1] le secrétaire d’État à la défense de D. Trump.

Reproduisant parfois mot pour mot une récente étude du centre de recherche conservateur Heritage Foundation, le document hiérarchisait les priorités stratégiques des armées en même temps invitées à prendre une part directe à la lutte contre les trafics de drogue et l’immigration illégale, missions normalement dévolues aux Forces de sécurité intérieures.

Simultanément, désignant des priorités stratégiques pour le moins insolites pour des forces armées au moment où la Maison Blanche explique que l’Amérique se désengage, la note du ministre incitait le Pentagone à se tenir prêt à « défendre les intérêts américains partout où ils pourraient être menacés, du Groenland au canal de Panama, en passant par le cap Horn », tout en lui demandant de se préparer à vaincre la Chine dans un conflit militaire direct.

Au lieu d’un repliement stratégique, l’équivoque qui focalise toujours sur la menace chinoise, envoie au contraire le message que Donald Trump revisite la stratégie d’une sphère d’influence de Washington, embrassant à la fois les deux continents américains, Canada compris. La vision souverainiste est homothétique celle de la Chine qui réclame le contrôle sans partage du Détroit de Taïwan et de 80% de la Mer de Chine du sud, grande comme la Méditerranée.

Au sein des commissions de sécurité du congrès la note a été diversement appréciée par les Républicains et les Démocrates qui les jugent confuses.

Elles appellent en effet à un retrait de la présence américaine de la majeure partie du monde, y compris du Moyen-Orient, au moment même où l’administration déclenchait une puissante attaque contre les Houtis au Yemen, tout en augmentant ses pressions sur l’Iran. « Il y a une incohérence », dit un assistant parlementaire resté anonyme. « Il sera difficile d’élaborer une stratégie rationnelle avec un tel écart entre les déclarations de rupture de l’engagement américain et les préconisations de « Heritage »

Inchangé depuis 2024, le rapport Heritage, publié en août, recommande aussi au Pentagone de donner la priorité à trois enjeux fondamentaux dans l’ordre : 1. Dissuader une invasion militaire de Taïwan ; 2. Défendre le territoire américain et 3. Inviter les alliés et partenaires de l’Amérique à mieux prendre leur part du fardeau de défense dans leur zone.

Avec en tête cette hiérarchie, Hegseth s’est à la fin mars, rendu dans la région Pacifique pour souligner les priorités face à la Chine, déclarant aux militaires de Guam qu’ils étaient « le fer de lance » des opérations militaires américaines.

Dans ce cadre, les nouvelles directives du Pentagone pour une « défense de Taiwan visant à interdire une agression de l’Île » prévoient une augmentation du nombre de sous-marins, de bombardiers et de drones navals, ainsi que le renforcement des forces spéciales de l’armée de terre et du Corps des Marines.

Elles appellent également à l’expansion des forces nucléaires et à une défense antimissile nationale par le concept du « Dôme d’Or » dont la mise en œuvre effective reste cependant encore dans les limbes théoriques.

Enfin, les orientations de Hegseth rappellent qu’il est peu probable que les États-Unis fournissent un soutien substantiel à l’Europe en cas d’avancées militaires russes, dans le contexte où Washington pousse ses alliés de l’OTAN à prendre en charge eux-mêmes l’essentiel de la défense de la région. « Ils ne pourront compter que sur les forces américaines qui ne sont pas nécessaires aux missions de défense intérieure ou de dissuasion de la Chine. »

En revanche, le document affirme que les États-Unis maintiendront leur arsenal nucléaire stratégique face de la Russie.

Mais, envisageant en même temps l’hypothèse d’un échec de la dissuasion, Hegseth fait de ce risque assumé un argument supplémentaire pour que les Européens prennent mieux en charge leur défense en moyens classiques, l’Amérique pouvant, dit la note, « être contrainte de s’engager dans un conflit primaire dans une autre région. »

Précisément, le plan insiste également sur l’amélioration de la protection et de la logistique des troupes américaines en indopacifique et prévoit la mise en place de stocks prépositionnés, notamment de bombes à charge pénétrante.

Et Taiwan ?

Alors que le Président Lai à gauche, faisant la promotion des investissements de hautes technologies en Arizona, s’efforce de répondre aux exigences mercantiles de D. Trump qui assimile les États-Unis à une compagnie d’assurance dont l’Île devait acquitter la prime en échange de leur protection, le Premier Cho Jung-tai à droite expliquait au 立法院 que les finances de Taiwan n’avaient pas la capacité d’échelle de hausser le budget de la défense à 10% du PIB.
Au même moment, Huang Kwei-bo, professeur de relations internationales à l’Université Nationale, protestait contre les déclarations outrageantes de D. Trump : « Il est inexact de dire que Taïwan ne donne rien en échange de la protection américaine. Pendant des décennies, Taïwan a payé le prix du marché pour des systèmes d’armement majeurs auprès des États-Unis, son unique fournisseur. » (lire : La forte dépendance militaire de Taïwan à l’Amérique).


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Tout en confirmant le rôle dissuasif des forces américaines pour tenir à distance une attaque chinoise contre Taïwan, dont les ingrédients sont résumés plus haut, le document appelle aussi à « faire pression » pour que l’Île « augmente significativement ses dépenses de défense » qui, selon la note devraient être portées à 10% du PIB.

Depuis son entrée en fonction, Donald Trump a éludé la question de la réaction des États-Unis à une agression militaire de l’Île par la Chine. Selon plusieurs sources proches des autorités taïwanaises, depuis la réunion désastreuse dans le bureau ovale entre D. Trump, le vice-président J.D. Vance et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, une défiance s’est installée entre Washington et Taipei.

A la mi-mars, dans un message clairement adressé à Washington, le président Lai Ching-de déclarait que, dans le cadre d’une refonte en cours de son système de défense, Taipei porterait ses dépenses de défense à plus de 3% de son PIB – contre environ 2,5% auparavant –.

Alors qu’en 2023, des documents classifiés divulgués avaient conclu – c’était une évidence - que les forces taïwanaises ne seraient pas en mesure de prendre seules en défaut la supériorité aérienne chinoise, Pékin a réagi à la visite de Hegseth à Guam en lançant les 1er et 2 avril dans le Détroit, des vagues d’avions de chasse et de navires de combat, tout en avertissant que « ceux qui jouent avec le feu se brûleraient ».

Au moment où, par contraste avec la détermination de Biden à défendre Taiwan en y envoyant des troupes au sol, l’administration Trump rétrécissant la relation stratégique à la dimension prosaïque d’une transaction affairiste, donne le sentiment d’hésiter, les démonstrations de l’aéronavale chinoise qui simulaient une fois encore un blocus de l’Île, semblent tester la résolution américaine.

Selon un communiqué de l’APL, on ne peut plus explicite, les exercices étaient destinés à « améliorer la coordination aéronavale, à affirmer la supériorité aérienne chinoise dans le Détroit, tout en s’exerçant à frapper des cibles maritimes et terrestres, en mettant l’accent sur les capacités d’interdiction multidimensionnelles ».

Le 26 mars, soulignant le danger des errements partisans de la politique Taiwanaise de Washington, la RAND corporation mettait les pieds dans le plat en publiant une note intitulée « Taiwan, le défi de Trump : De l’incertitude stratégique à l’angoisse stratégique ».

Après avoir énuméré les vulnérabilités commerciales et énergétiques de l’Île et décrit l’immense défi posé aux Taïwanais par Washington exigeant qu’ils répondent aux mises en demeure de D. Trump, notamment celle de résorber leur excédent commercial, et, contre la volonté de l’opinion, d’augmenter, encore leurs investissements dans le secteur des microprocesseurs de très haute qualité (déjà passés de quelques milliards de $ en 2021 à près de 15 Mds en 2024), le document concluait :

« Même si les réalités des joutes démocratiques américaines peuvent se comprendre, le fait est qu’elles constituent désormais une menace évidente pour la prospérité et la sécurité futures de Taiwan. » (…) « Le risque est d’autant plus angoissant que l’Amérique qui s’est rapprochée de Moscou paraît sur le point d’abandonner l’Ukraine. »

Un des arguments qui insistait sur la vulnérabilité de l’Île abandonnée par D. Trump face à la puissance de l’APL, était de comparer l’échelle des budgets de la défense.

Alors que celui de l’Île, de 20,24 Milliards de $ représente déjà près de 14% du budget annuel total – bien plus que la Corée du Sud (11%), les États-Unis (9%), la Chine (5%) ou le Japon (3%), la Chine vient d’augmenter le sien de +7,2%, très au-dessus de son taux de croissance, soit 16 Mds de $, représentant 80% de la valeur totale du budget de la défense de l’Ile, pour le porter à 246 Mds de $ [2].

Dans l’Île, les responsables politiques confrontés à une opinion risquant de paniquer, sont aujourd’hui face au dilemme d’avoir soit à céder aux pressions chinoises, soit à rechercher un consensus politique encore improbable qui désignerait clairement les risques pour mieux y faire face.

Le récent discours de Lai Qing De, qui qualifiait explicitement la Chine de « force étrangère hostile », suggère qu’il a déjà fait ce choix.

Une déclaration de Joseph Wu [吳釗燮 ancien Ministres des Affaires étrangères récemment nommé secrétaire général du Conseil de sécurité nationale, résume la situation vue par le Minjindang au pouvoir. « Notre destin est entre nos mains. Il y a dix ans, l’affirmation pouvait passer pour une platitude. Compte tenu de la secousse de ces derniers mois [de l’élection de D. Trump], ce sentiment est plus vrai que jamais. »

Reste à savoir quelle sera son audience réelle au KMT et dans le public.

Note(s) :

[1Le nouveau Secrétaire d’État à la défense, Peter Brian Hegseth, 45 ans diplômé de Princeton et de Harvard, ancien militaire de la Garde Nationale envoyé à Guantanamo, qui fut aussi animateur sur Fox News, farouchement « anti-woke » et plusieurs fois insultant envers les homosexuels, est très proche de D. Trump.

Il a certes une expérience d’analyste de marchés et d’officier de terrain, en Irak et comme instructeur des techniques de contre-insurrection en Afghanistan, mais ses premiers pas comme ministre de la défense ont été hésitants – à sa décharge le moins qu’on puisse dire est que le cap stratégique de la Maison Blanche est flou -

Même s’il le nie, selon le Washington Post, il s’est, pour ses premières directives aux forces armées, assez directement inspiré de documents pas complètement à jour émanant du Centre d’analyse conservateur Heritage Foundation (HF). A l’appui de cette information, le Washington Post cite une source interne anonyme ayant révélé que le général de division Garrick Harmon, à la tête du Commandement Afrique aurait recommandé à ses hommes de lire le rapport de HF.

Le résultat se traduit par quelques incohérences dans la note d’orientation du Ministre, au milieu des bouleversements de la transition Trump qui semble avoir provoqué quelques ratés de communication entre la Maison Blanche et le Pentagone.

[2Le 12 mars, le premier ministre taïwanais Cho Jung-tai 卓榮泰 qui s’exprimait face au Lifayuan expliquait qu’à son échelle, l’Île n’avait tout simplement pas les capacités financières de porter le budget de la défense à 10% du PIB (soit 60, 73 Mds de $ - ce qui représenterait les 2/3 du budget annuel -) comme le réclamait D. Trump.


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