›› Editorial
Trois résultats concrets. Dialogue de défense, ligne directe au sommet et bonne volonté chinoise sur le Fentanyl.
Le premier résultat tangible du sommet concerne la nécessité de reprendre les échanges entre les deux appareils de défense pour éviter qu’un incident en mer de Chine du sud ou dans le détroit de Taïwan, ne dégénère.
Le deuxième reconnaissait l’urgence de rétablir, au-dessus des échanges militaires, une ligne directe entre les deux exécutifs, garantie d’un dialogue sans intermédiaire au cas où la situation de tensions s’approcherait du gouffre.
Le troisième enfin, moins classique, hors des rapports de forces stratégiques, renvoie à un enchevêtrement de facteurs complexes où se croisent à la fois le souvenir des humiliations infligées à la Chine par les guerres de l’opium, le contraste politique entre les deux systèmes, la manière dont les élites de l’appareil chinois perçoivent les vulnérabilités occidentales portées par l’excès de libertés démocratiques, les contraintes de l’état de droit, freins à l’efficacité répressive et les limites des sanctions infligées par Washington.
Tel est le contexte dans lequel Xi Jinping qui n’ignore pas les ravages aux États-Unis du Fentanyl [3], a accepté de prendre des mesures pour lutter plus efficacement en Chine contre la production illégale des « précurseurs » chimiques qui permettent sa fabrication.
Un salutaire accord sur le Fentanyl.
Le sujet est d’autant plus un objet de tension entre les deux qu’il y a seulement sept mois, Pékin, encore habité par un féroce esprit de rivalités, avait, non sans mauvaise foi, officiellement refusé de coopérer : « Les États-Unis doivent affronter leurs propres problèmes… Il n’existe pas de trafic illégal de fentanyl… La Chine appuie fermement le Mexique dans la défense de son indépendance. »
Le blocage chinois qui date du printemps 2023, avait entrainé une passe d’armes dont la virulence permet, par contraste, de mesurer le chemin de conciliation accompli par les deux en seulement quelques semaines.
Après la décision début octobre de Washington de sanctionner 25 entreprises et individus basés en Chine impliqués dans la production de produits chimiques utilisés pour fabriquer du fentanyl, Pékin, relayé par l’AFP, avait réagi avec aigreur : « Nous nous opposons fermement aux sanctions et aux poursuites engagées par les États-Unis contre des entités et des individus chinois, ainsi qu’à toute violation grave des droits et intérêts légitimes des entreprises et des personnes concernées. » (…)
« La crise du fentanyl aux États-Unis est enracinée dans le pays lui-même. » (…) « [En Chine], le gouvernement chinois réprime sévèrement les crimes liés à la drogue et déploie les contrôles les plus sévères sur les “précurseurs chimiques”. (…) « Imposer des pressions et des sanctions [non seulement] ne résoudra pas les problèmes aux États-Unis, [mais] créera [en plus] des obstacles à la coopération sino-américaine en matière de contrôle des drogues ».
En suspens, deux sujets non réglés : Les sanctions américaines sur les transferts de haute technologie et la question de Taiwan.
Au-delà de ces accords et de la bonne volonté réciproque dont l’affichage ostensible a contribué à faire baisser les tensions d’un cran, deux des plus lourds contentieux sino-américains continueront à peser sur la relation.
Alors que selon une déclaration américaine, confirmée par la presse iranienne Joe Biden a exhorté Xi Jinping à exercer son influence sur Téhéran pour que le régime s’abstienne d’initiatives risquant de provoquer une escalade du conflit entre Israël et le Hamas, Pékin et Washington n’ont rien cédé sur la question taïwanaise et les sanctions américaines infligées au secteur des hautes technologies chinoises (lire : Les guerres de l’espace et des microprocesseurs, deux secteurs clé de la rivalité sino-américaine).
Il n’est pas impossible que les spectaculaires efforts réciproques pour calmer l’hystérie des rivalités attisée par la visite à Taïwan de Nancy Pelosi (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?) et, six mois plus tard, l’affaire du « ballon espion » abattu par la chasse américaine (lire : Le psychodrame de la chasse aux ballons espions chinois) aient un effet bénéfique sur la manière moins prudente dont les investisseurs étrangers pourraient considérer l’environnement des affaires en Chine.
Mais à ce stade, rien n’indique que l’administration américaine acceptera de revenir sur les embargos du secteur des hautes technologies destinés à réduire les violations chinoises du droit de propriété, alors que la Chine les considère comme un machiavélisme destiné à freiner sa montée en puissance.
« Étouffer le progrès technologique de la Chine n’est rien d’autre qu’une mesure visant à contenir ses progrès qualitatifs et à priver le peuple chinois de son droit au développement ». (…) « Le développement et la croissance de la Chine, motivés par sa propre logique interne, ne seront pas arrêtés par des forces extérieures. »
Enfin, le point d’incandescence le plus sensible sur lequel aucun des deux n’a fait la moindre concession reste la question de Taïwan. La virulence des échauffements récents, répliques des trois premières crises dans le Détroit, a été enfiévrée par une dialectique de rivalités radicales entre Pékin et Taipei.
Taiwan, une dangereuse dialectique de rivalités.
La première prend racine dans le durcissement du discours de Xi Jinping, qui depuis plusieurs années, évoque avec insistance le caractère inéluctable d’une réunification quel qu’en soit le prix, y compris par l’usage de la force.
Dans cette conception nouvelle, un emballement militaire ne serait plus seulement destiné à réagir à une déclaration d’indépendance, mais l’ultime recours de l’élan historique de réunification élevé au niveau d’une « exigence mystique de la Nation chinoise. »
Le deuxième élément de la rivalité inflammable est la réaction de l’Île. Devenue démocratique à la fin des années quatre-vingt, elle est, après un premier épisode de 2000 à 2008, depuis 2016, à nouveau gouvernée par le Min Jin Dang, - 民進黨 – Parti pour le progrès démocratique -.
Exprimant une évolution constante de l’opinion « plus taïwanaise que chinoise », fond de tableau du refus par le Minjindang du « consensus d’une seule Chine » de 1992 et du principe de réunification, la mouvance de rupture aujourd’hui au pouvoir est depuis peu confrontée à l’alliance électorale entre le vieux Guomindang et le jeune parti du peuple taïwanais créé en 2019 qui pourrait le battre aux élections présidentielles du 13 janvier 2024.
Lire : Promouvoir la démocratie et les libertés pour échapper au face-à-face avec Pékin.
Enfin, récemment, l’augmentation des tensions attisées par les démonstrations de force chinoises autour de l’Île ont rapproché les États-Unis de l’Île et renforcé l’hypothèse contenue dans le « Taiwan Relation Act » de 1979, obligation de droit interne votée par le Congrès qui oblige l’exécutif américain à ne pas rester inerte en cas d’agression chinoise de l’Île sans une déclaration d’indépendance proclamée par Taipei.
Tel était l’arrière-plan des échanges sur Taïwan entre Joe Biden et Xi Jinping dont les témoins disent qu’ils ont été « sereins et dépassionnés. » Selon un proche de la Maison Blanche, le Président chinois a, là aussi, tenu à calmer le jeu, en assurant que la Chine n’avait pas l’intention d’envahir militairement l’Île.
Quant à Biden qui a appelé Xi Jinping à ne pas tenter d’influencer les élections présidentielles de l’Île de janvier 2024, il a répété qu’il continuerait à lui vendre des armes pour dissuader toute tentative de réunification par la force. Washington a-t-il rappelé, adhère au « Principe d’une seule Chine », à la condition que la résolution du conflit soit négociée.
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Au total, la rencontre de San Francisco n’a pas réglé le fond structurel de la rivalité, ni à propos de Taïwan, ni sur le rejet essentiel par Pékin des valeurs et des structures internationales ayant gouverné le monde depuis 1945, principal facteur de blocage du Conseil de sécurité dont la fonction régulatrice aux normes de l’Occident est durablement en panne.
Mais le ton convivial des échanges voulu par Pékin dont l’économie ne peut faire l’impasse sur les débouchés des marchés européen et américain, a contribué à réduire notablement le niveau d’hostilité des relations bilatérales.
Les bases encore fragiles sont fixées pour plus d’échanges entre les structures opérationnelles, militaires ou civiles qu’il s’agisse des secteurs économiques et commerciaux ou scientifique et technologique.
Mais désormais, la route vers un apaisement devra se frayer un chemin dans un paysage stratégique global dévasté par les fractures et les défiances, où la trentaine de pays démocratiques dont les valeurs ne font plus recette et ne constituent plus un idéal à atteindre, abrite moins de 10% de la population mondiale [4].
Note(s) :
[3] Le Fentanyl est un puissant stupéfiant analgésique, dont la dose létale est de 0,25 mg, 50 fois plus efficace que l’héroïne, introduite en fraude aux États-Unis par le Mexique et fabriquée à partir de « précurseurs » chimiques produits illégalement dans les laboratoires clandestins en Chine, en dépit du durcissement des répressions.
Le 7 juillet 2023, Le Figaro International décrivait les ravages aux États-Unis de cette drogue. Décrite par Libération comme « la drogue la plus mortelle ayant jamais menacé les États-Unis » et tuant chaque année 70 000 personnes, elle est devenue « la principale cause de décès du pays », (…)
A deux pas du centre de conférence de l’APEC, les descriptions exhalent les miasmes d’une décadence nourrissant la critique chinoise des effets pervers des démocraties « Des populations de zombies occupent les rues de [certains] quartiers de New-York, Los Angeles ou San Francisco. »
[4] Souligné par un article du Magazine Géo du 15 juin 2023, « moins d’une personne sur dix réside dans une démocratie « totale ».
C’est le constat alarmant tiré par l’Economist Intelligence Unit (EIU) lors de la dernière publication de son indice de démocratie, en avril dernier. Malgré une légère amélioration en 2022 par rapport à 2021, l’indice est le deuxième pire score enregistré depuis sa création en 2006. »
