›› Editorial
Sous la surface, obstacles et contrefeux.
Le premier obstacle interne à « l’élargissement du cercle d’amis à l’international » voulu par Xi Jinping, alors que lui-même a attisé le nationalisme anti-occidental par de fréquentes références aux humiliations infligées à la Chine par l’Occident au XVIIIe siècle, est précisément l’opinion publique surchauffée.
Lire à ce sujet : Xénophobie et nationalisme. Effet collatéral de la crise entre la Chine et l’Occident, Chloé Zhao dans la tourmente des réseaux sociaux.
Les médias publics et leurs journalistes se sont alignés sur les réseaux sociaux dont le patriotisme exacerbé est attisé par l’appareil. Leur obédience au pouvoir plus ou moins obligée par la censure devenue répressive, s’exprime au travers des commentaires politiques dont Xinhua donne le ton (CCTV, Quotidien du Peuple, Global Times, Beijing Daily, Guangming Daily etc.).
Pour autant, il est faux de croire que la mouvance des journalistes, universitaires et même hommes politiques attachés à la critique, au doute et au débat a disparu.
En s’appuyant sur l’opinion publique enflammée par une politique étrangère chauvine et inflexible articulée à la revanche de l’histoire qui fait consensus, Xi Jinping avait jusqu’à présent réussi à neutraliser les idées critiques, sans compter que quand elles vont trop loin, elles finissent en prison.
Il reste que le nouveau discours de modestie, contrepied à la propagande d’une irrésistible trajectoire de puissance, révèle un non-dit qui leur redonne de la vigueur. Parmi les prises de position les plus sensibles surnagent celles de la compétence du n°1. Lire l’éditorial de E. Fonrath du 5 septembre 2020 : Les planètes se désalignent pour Xi Jinping. Doit-on vraiment s’en étonner ?.
Loin d’être anodins, les commentaires critiques perdurent sous la surface ou même ouvertement, y compris au cœur de l’appareil, comme l’indiquent les prise de parole aussitôt sanctionnées de Xu Zhangrun (Fêlures) ou de Ren Zhiqiang (La peur du chaos et la tentation de l’autocrate).
Surtout, en juin 2020, une fuite dévoilait le contenu d’une conférence privée donnée en ligne par Cai Xia, réfugiée aux États-Unis, ancienne professeur de droit à l’École Centrale du Parti, creuset idéologique du régime. Elle y critiquait vertement la politique intérieure d’accaparement régressif du pouvoir pratiquée par Xi Jinping, ayant selon elle, réduit le parti à l’état de « zombie politique ».
L’ancienne professeur de droit de l’École Centrale, Xu Zhangrun et Ren Zhiqiang, ne sont pas les seuls critiques. En septembre 2020, Leng Jiefu professeur de sciences politiques à la retraite de l’Université du Peuple, publiait en ligne une lettre ouverte adressée au bureau politique. Elle reprenait nombre de critiques dont l’essentiel concernait la gestion brutale des minorités et les inquiétudes générées par l’isolement international de la Chine.
Parmi les mesures qu’il préconisait figurait un appel au président, également lancé par Cai Xia, à se retirer de toutes ses positions dans l’appareil. On aurait tort de ne pas considérer la puissance de ces signes de fractures.
En attendant, il faut s’interroger sur les chances que le discours du n°1 inverse la tendance internationale à ostraciser la Chine.
L’efficacité aléatoire de l’appel à l’apaisement.
Le 7 juin, le Financial Times analysait la cohérence des stratégies anti-chinoises de l’UE et des États-Unis en amont du G7 du 11 juin à Carbis Bay au Royaume Uni qui sera suivi de la réunion au sommet de Biden avec Poutine à Genève.
La division européenne à propos des stratégies à adopter à l’égard de Pékin est une réalité confirmée par un diplomate européen. Les Chinois le savent. Nombre de dissensions demeurent notamment avec les pays d’Europe Centrale et Orientale, moins critiques de la Chine.
Pour autant, après les récentes tensions avec Pékin ayant bloqué la ratification de l’accord sur les investissements à la suite des sanctions européennes suivies de la riposte chinoise sur la question des Ouïghour, il faut craindre que les parlementaires européens ne se contenteront pas des paroles d’apaisement du n°1 chinois.
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Depuis le début de l’année 2021, l’insistante défiance de l’Occident à l’égard de la Chine s’alimente aussi de la résurgence du soupçon que le virus accablant la planète depuis dix-huit mois, ayant provoqué la mort de plus de trois millions de personnes pourrait s’être échappé d’un laboratoire de Wuhan.
La féroce résistance du régime à toute nouvelle investigation sur place pourtant réclamée par l’OMS et récemment par un groupe de scientifiques indépendants, signale que l’appareil voit dans la persistance de la rumeur, une puissante menace politique.
Si la preuve était établie – à la suite par exemple de confidences de chercheurs chinois eux-mêmes – les dégâts pour la réputation du Parti à l’intérieur même déclencheraient un cataclysme politique. L’inquiétude jamais éteinte de l’appareil qui place la stabilité politique au sommet de ses exigences de sécurité explique en partie que l’appel à l’apaisement de Xi Jinping pourrait être sans effet.
Considérant que la machine politique a, sauf accident, une rémanence lourde encore aggravée par le poids de l’opinion publique, Wu Qiang analyste indépendant à Pékin est sur cette ligne. En filigrane, il laisse entendre que le piège du nationalisme a réduit la marge de manœuvre internationale de Pékin.
« La Chine est confrontée au pire isolement international depuis la réforme et l’ouverture de la fin des années 1970, mais il semble que les dirigeants n’aient pas d’autre solution ». (…) « Xi a effectivement admis l’échec de la relation avec l’étranger et l’isolement du pays, mais, - à part quelques ajustements -, il lui sera difficile de modifier la stratégie globale du pays ».
