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Washington lâche la bride à Nord Stream 2. La Chine en ligne de mire

La récente levée des sanctions américaines contre les opérateurs européens construisant le projet Nord-Stream 2 qui double le premier gazoduc de la Russie vers l’Allemagne par la Baltique, allège les crispations entre Washington et Berlin. Malgré le profond malaise des relations entre Washington et Moscou sur-joué par les Américains eux-mêmes, la décision semble établir une hiérarchie des menaces où la priorité des inquiétudes stratégiques de Washington est bien la Chine bénéficiant du soutien de Moscou (à droite en haut Wang Yi et Serguei Lavrov). La rencontre entre ce dernier et Antony Blinken en Islande (à droite en bas) pourrait annoncer un relatif dégel entre le Kremlin et la Maison Blanche en amont d’une rencontre au sommet en juin.


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Dans sa « Lettre de Léosthène » du 22 mai, Hélène Nouaille analysait les dessous de la soudaine décision de Joe Biden de laisser la bride sur le cou au projet Nord Stream 2. Deuxième gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne via la Baltique après Nord Stream 1 achevé en 2011, le projet NS 2 long de 1224 km commencé en 2018 qui double le flux de gaz à plus de 100 milliards de m3 par an avait été interrompu en 2019 alors qu’il restait seulement 160 km à construire.

Impudente ingérence de Washington dans la souveraineté européenne cependant facilitée par la division des Européens sur le projet, un veto américain à large spectre avait infligé une avalanche de sanctions [1].

Provoquant une désaffection des entreprises européennes qui le construisent, elles ciblaient les armateurs des navires chargés de déposer les conduites au fond de la mer, les sociétés qui fournissent des matériaux et équipements ou même des services, y compris celle gérant le port de Lübeck terminal allemand du gazoduc. Au total 120 entreprises étaient concernées, dans douze pays européens.

C’est peu dire que la volte-face est spectaculaire. Encore en août 2020, en visite à Varsovie Mike Pompeo déclarait à une audience polonaise acquise à la crainte de la Russie, que Washington ferait tout ce qui était en son pouvoir pour stopper le projet. Le 23 mars, à la réunion de l’OTAN, il y a tout juste deux mois, Antony Blinken avait répété que, pour Joe Biden, le gazoduc était une mauvaise idée pour l’Europe et les États-Unis.

Explorant les raisons de ce tête-à-queue ayant pris à contrepied toutes les chancelleries, Hélène Nouaille cite la volonté de la Maison Blanche de maintenir, malgré les récentes tensions, une passerelle avec Moscou, soulignant qu’en dépit des obstacles, Serguei Lavrov n’avait pas fermé la porte à une reprise du dialogue, même au plus haut niveau. Le lieu d’une rencontre entre les deux présidents, envisagée en juin, restant à fixer.

Les sujets abordés sont planétaires, dit Hélène Nouaille. Ils vont du contrôle des armements à l’Arctique et à l’Iran, en passant par l’Arménie, le Biélorussie, l’Ukraine, la Syrie, la Corée du Nord, l’Afghanistan, le Pakistan, les cyber attaques russes et la Chine.

Rallier l’Europe au « containment » de la Chine.

En levant le blocage de Nord Stream 2, Biden a à la fois comblé les vœux de toute la classe politique allemande et ouvert l’opportunité encore ténue d’un apaisement avec Moscou. Résultat, peut-être était-ce l’autre terme du marché, Berlin a envoyé un de ses navires de combat croiser en mer de Chine du sud.


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Mais pour Hélène Nouaille qui cite le magazine « Challenges » et Pascal Boniface, l’intention cachée du tête-à-queue vise la Chine. « Joe Biden veut faire entrer – arrimer – l’Europe dans son camp contre la Chine. La suspension du véto américain sur le gazoduc n’est pas une concession à Vladimir Poutine, pas plus que le signe d’une crise subite de russophilie. »

Et, citant Pascal Boniface « l’ennemi c’est la Chine et face à Pékin, Biden a besoin d’alliés, il a besoin d’avoir un front plus large. Son geste vis-à-vis de Nord Stream 2 est aussi de la realpolitik »

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A ce stade, au moment où l’accord Chine – Europe sur les investissements a capoté, enseveli sous les sanctions européennes et les ripostes chinoises, surgit aussi l’idée d’un glissement stratégique aux États-Unis qui semble faire la part des menaces. La réflexion conduit d’abord à s’interroger sur la réalité du risque posé par la Chine, devenue la cible de Washington.

Puisque l’abandon des sanctions contre Nord Stream 2 fait non seulement les affaires de Berlin, mais aussi celles de Moscou, impossible de ne pas examiner l’hypothèse qu’à Washington certains se sont livrés à une appréciation relative de la menace russe comparée à celle de Pékin. Même si, se faisant face dans l’Arctique, la Russie et les États-Unis se défient sur la souveraineté, la liberté de navigation et l’extension de leurs domaines maritimes.

De la réunion de Serguei Lavrov avec Antony Blinken, le 20 mai en Islande en marge du Conseil Arctique, l’impression émerge d’une bonne volonté Américaine « Nous voulons une relation stable avec la Russie », pas complètement partagée par Lavrov « Nous divergeons à propos de la situation internationale ». La liste est longue. Elle va des déploiements militaires russes en Ukraine aux actions contre les radios américaines - VOA et Radio Free Europe et Radio Liberty, en passant par la santé de Navalny et la répression de l’opposition en Russie.

Une hiérarchie des menaces.

A gauche un montage chinois en vue de la célébration cette année du 100e anniversaire de la création du PPC à Shanghai. Au premier rang, en évidence, les « minorités » pour faire pièce aux accusations dont Pékin est l’objet à propos du mauvais traitement des Ouïghour au Xinjiang. Dans son livre « Rouge Vif », ed. de l’Observatoire, Alice Ekman montre que le puissant nationalisme anti-occidental du Parti se double d’un recentrage « communiste ». Bien que contredites par la persistance des inégalités que Pékin cherche à minimiser, les références idéologiques proto-maoïstes accompagnent sa quête de puissance planétaire. « La Chine cherche désormais à s’imposer comme une puissance de référence, une “solution“ pour le monde, selon les propres mots de Xi Jinping, pour un jour parvenir à la « disparition ultime du capitalisme et la victoire finale du socialisme ».

A l’occasion, alors que la prévalence américaine est de plus en plus contestée, Pékin n’hésite pas à affirmer son influence normalisatrice par la force militaire. Notamment, en mer de Chine du sud, avec sa marine de guerre dont le volume dépasse celui de l’US Navy ou par des menaces de représailles balistiques par ses missiles DF-26 que ses stratèges ont récemment exprimées à l’égard de l’Australie en riposte à l’exigence de plus de transparence sur l’origine du virus exprimée avec insistance par le premier ministre Scott Morrison.


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S’il est vrai que Pékin et Moscou se retrouvent dans la défiance contre l’Amérique, s’il est aussi exact qu’en Amérique, la diabolisation de la Russie semble en apparence homothétique de celle de la Chine, l’épisode en Islande laisse entendre que la Maison Blanche est aujourd’hui bien plus inquiète de la stratégie invasive tous azimuts de l’actuelle direction politique chinoise saisie par un nationalisme hystérisé de la revanche contre l’Occident.

Pour simplifier, il n’y aucune comparaison possible entre les prétentions de la Chine violant le droit de la mer voulant s’approprier toute la mer de Chine du Sud grande comme la Méditerranée (3,8 millions de km2) et l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine montée en épingle en oubliant que le territoire est russe depuis Catherine II.

Même si l’armée russe multiplie les manœuvres dans les eaux arctiques, allant jusqu’à simuler la destruction d’un aéronef hostile et à neutraliser une attaque de drones, tout en déployant ses S-400 dernier cri (Benjamin Quenelle, Les Échos, cité par Hélène Nouaille), Washington semble d’abord prendre la mesure d’une nouvelle menace militaire chinoise d’un niveau bien plus élevé.

Au demeurant, même dans les eaux arctiques, dont elle n’est pas riveraine, la Chine déploie sa stratégie d’influence globale avec un constance remarquable. A ce sujet, lire nos articles : Le « Grand Jeu » très encombré de l’Arctique. La difficulté des stratégies chinoises et Les longues stratégies chinoises dans l’Arctique.

Au Pentagone, le souci est le budget de défense chinois approchant 250 milliards de $, une marine de guerre au nombre d’unités dépassant désormais celui des États-Unis ; les chantiers navals chinois ayant, au cours des dix dernières années, produit autant de navires de premier rang que tous ceux en service dans l’actuelle Royal Navy. Et dans les tiroirs, en plus des deux premiers porte-avions, au moins deux autres, peut-être quatre seront mis en chantier.

Justifiant la crainte de Biden l’actuel régime chinois annexe des territoires entiers, bafoue le droit de la mer, impose ses normes qui ne sont pas occidentales partout où il avance ses pions et tient sous la menace de ses missiles la seule démocratie du monde chinois ; tandis que ses ambassadeurs se répandent en insultes en France, en Allemagne, en Suède, en Norvège, en Pologne et en Tchécoslovaquie.

Pire encore, contre l’Australie qui pointe du doigt ses omissions, occultations et mensonges, à propos du déclenchement de l’épidémie, le régime de Pékin, hystérisé à l’aune de la vengeance contre l’Occident, agite la perspective de représailles balistiques par ses missiles DF-26 [2].

La mise en garde n’est certes pas venue directement de la tête de l’appareil, mais de plusieurs stratèges chinois, tous liés à la machine politique du régime, relayés par le Global Times, surgeon du Quotidien du Peuple qui tient plus d’un « journal officiel » que d’une publication d’informations libres.

En arrière-plan, manifestant une schizophrénie qui se renforce au moment où il célèbre le centenaire de sa création, le régime prône « le vivre ensemble planétaire » et la « démocratie globale », qu’il tient chez lui à longueur de gaffe et dont ailleurs, il ne respecte les règles qu’en les modifiant à l’aune des « caractéristiques chinoises ».

Au passage, l’autonomie stratégique de l’Union Européenne est le dommage collatéral de ce ralliement allemand et européen contre la Chine, sous l’égide de Washington. En débloquant le deuxième gazoduc, Biden a levé l’hypothèque d’un agacement allemand à l’égard de l’Amérique, éloignant du même coup, le rêve élyséen d’une défense européenne autonome.

Note(s) :

[1Alors que toute la classe politique allemande défend le projet becs et ongles, les États baltes et la Pologne considèrent la dépendance au gaz russe comme une menace.

[2La menace contre Sidney ripostait au premier ministre Scott Morrison qui réclame plus de transparence sur les circonstances de l’apparition de l’épidémie de Covid-19 à Wuhan, alors même qu’après les doutes du Directeur de l’OMS lui même, 18 scientifiques viennent de regretter que l’hypothèse d’une fuite d’un des laboratoires de la ville n’ait pas été examinée plus en détail.


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