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Une exposition de gravures sur bois, de Hu Jie, sur le « grand-bond-en-avant » et la « révolution-culturelle »

Bien qu’aucune de ses œuvres n’ait été montrée publiquement en Chine, Hu Jie est l’un des cinéastes les plus remarquables de son pays. Il est surtout connu pour sa trilogie de documentaires sur la Chine maoïste, dont « A la recherche de l’âme de Lin Zhao - 寻找林昭的灵魂 » (2004), racontant l’histoire désormais légendaire d’une jeune chrétienne décédée en prison pour avoir refusé de se rétracter de ses critiques du Parti pendant la Campagne antidroitière de 1957 ;

Un autre film « Bien que je sois partie 虽然我走了 » (2007), est le drame épouvantable d’une enseignante battue à mort par ses propres élèves au début de la Révolution culturelle en 1966 ; Enfin « Spark 火花 » (2013) décrit la saga improbable d’une publication clandestine vouée à l’échec en 1960 qui tentait d’exposer la famine du Grand Bond, ayant tué plus de 30 millions de personnes.


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La Galerie du Pacifique (rue saint-Romain, au coin de la rue de Sèvres à Paris, métro Vaneau ou Sèvres-Babylone) expose, de 10 à 19h, du 3 au 30 mars 2022 (sauf samedi et dimanche), un ensemble exceptionnel de 75 gravures sur bois de HU Jie 胡傑, dont une suite de 16 tirages « Oraison funèbre pour Lin Zhao » « 提籃橋哀歌 » .

Ces gravures sont un monument aux quarante millions de morts de faim de la famine du grand-bond-en-avant et aux quatre millions de victimes des massacres de la révolution culturelle, dont Lin Zhao 林昭 (voir : « The Dead Stay Young » - Mourning Lin Zhao in 2013) célébrée par le titre de l’exposition, tout comme, pour célébrer en quelque sorte le 1er mai 1968, Lin Zhao, une jeune intellectuelle de 36 ans, avait été exécutée (voir : Lin Zhao Condamnation À Mort Page 1) l’avant-veille, le 29 avril 1968, à la Prison du Pont-à- tirer-les-paniers, 提籃橋監獄, à ShangHai. Voir : China’s oldest prison to be abandoned

Elle fut, une douzaine d’années plus tard, réhabilitée par un jugement du Tribunal de Pékin puis un autre de ShangHai. On était alors après l’arrestation de la « Bande-des- quatre » en 1976, au lendemain de la mort de Mao ZeDong, et de la condamnation officielle de la révolution culturelle, dès le retour au pouvoir de Deng XiaoPing.

Depuis, Lin Zhao est devenue une des héroïnes chinoises les plus célèbres mondialement : sa biographie par Anne Kerlan (qui rend hommage à Hu Jie pour lui avoir fait découvrir Lin Zhao, en visionnant son film en 2008) a reçu en 2019 le prix d’Histoire du Sénat.

Hu Jie est non seulement un graveur talentueux mais également un cinéaste reconnu et célèbre pour une trentaine de documentaires, révélés en France en 2008 par le Festival Shadows. Voir la revue Monde chinois

Depuis, ses films ont été programmés à la Cinémathèque française par Nicole Brenez et commentés sur chinese-shortstories, le site internet de référence sur le cinéma chinois édité par Brigitte Duzan. Voir aussi : Hu Jie peintre et graveur, dans la lignée de Lu Xun

L’œuvre la plus célèbre de Hu Jie est son documentaire, librement accessible sous DailyMotion, sur le premier meurtre de la révolution culturelle « Ne pleurez pas sur mon cadavre » « 我雖死去 ».

Elle raconte comment Mme Bian ZhongYun 卞仲耘, proviseur adjoint du plus célèbre lycée de filles de Pékin, rattaché à l’université normale de la capitale, a été torturée une pleine journée d’août 1966 par ses écolières (dont les filles de très célèbres dirigeants), avant que son mari ne soit appelé pour récupérer son cadavre dans les poubelles de l’établissement. Voir : Song Binbin’s Cultural Revolution apology sparks national remorse call.

Quelques jours plus tard, le 16 août 1966, l’une des petites tueuses, Song BinBin 宋彬彬, sera distinguée et honorée en étant invitée, sur la terrasse de la Porte de la Paix-céleste, TianAnMen, à enfiler au bras du Président Mao le brassard de la Garde rouge. Elle est la fille d’un des hiérarques du régime, Song RenQiong 宋任穷.

A cette occasion, le Président lui suggère de changer son nom (BinBin 彬彬 : gentille/modeste) en 宋要武 : Song-va-t-en-guerre. Dans les cinq semaines qui suivent, près de deux mille autres enseignants seront mis à mort par leurs élèves dans les lycées de la capitale, suscitant l’enthousiasme des madame-maoïstes et maolâtres français, stimulant nombre de politiciens et autres imbéciles (voir : Bêtiser Révolution Culturelle) à réclamer une « révolution culturelle » en France.

Le 12 janvier 2014, un demi-siècle plus tard, Song BinBin, lors d’une cérémonie de contrition devant le buste de Mme Bian ZhongYun, dans le hall d’accueil du lycée, prononcera une autocritique en présence et au nom d’une vingtaine de ses condisciples qui avaient torturé, et achevé avec des planches cloutées, Madame Bian. Lire : Bowed and Remorseful, Former Red Guard Recalls Teacher’s Death. Lire aussi notre article : Douloureux retour sur les affres de la révolution culturelle.

Entretemps, Song a obtenu un Ph.D au MIT et elle est devenue citoyenne américaine. Les rôles dans le meurtre de Mme Bian d’une fille de Deng XiaoPing et d’une fille de Liu ShaoQi, deux autres des lycéennes, ne seront certainement pas du goût de leurs pères en août 1966 — qui comprennent alors que ce sera bientôt leur tour de passer à la casserole, dont Madame Mao tient le manche.

Lors de sa plus récente escale à Paris, Hu Jie a collaboré avec le cinéaste Bertrand Reneaudineau pour une vidéo résumant, en une heure, comment il est devenu cinéaste et graveur : la « Chine rouge en noir et blanc » « 木刻刀下的紅色歷史 ».

Le DVD de ce film, sous titré en français et en anglais, est disponible à la Galerie du Pacifique et mérite de figurer dans toutes les médiathèques des lycées de France.

En Chine, c’est bien connu, c’est moins l’avenir que le passé qui est difficile à prédire.

Réhabilitations chinoises et réminiscences révolutionnaires françaises

Apparu à la fin des années soixante-dix, le mouvement littéraire 伤痕文学 se développe en tirant profit du regain de liberté accordé aux intellectuels et aux écrivains à la mort de Mao. La plupart des œuvres, formes d’exutoires, revenaient sur le machiavélisme des « Cent Fleurs », le désastre meurtrier du grand bond en avant et l’hystérie collective de la révolution culturelle.

Le mouvement coïncida avec la réhabilitation d’intellectuels martyrisés par Mao Zedong et incita certains intellectuels français à revenir sur l’influence en Chine de la terreur révolutionnaire des partisans de Robespierre. Dans cet héritage Wei Yanyan, auteur de l’article, établit un parallèle entre Marie-Olympe de Gouges, décapitée par la terreur et Lin Zhao, assassinée par le Parti pour avoir dénoncé les dérives meurtrières des Maoïstes.


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Vers 1979-1980, celles des victimes de la révolution culturelle qui avaient survécu aux tortures furent réhabilitées, indemnisées. C’est (pour ne citer qu’un seul exemple) l’époque où (le père du Président Xi JinPing) Xi ZhongXun, remis en liberté après de longues années de prison et de tourments, devenu le patron de la province du GuangDong, et le fondateur de ShenZhen, fait libérer de prison (voir : Xin Hua Li Yi Zhe 19790208) les trois auteurs de « Chinois, si vous saviez ». Voir : René Viénet Vs Joris Ivens, Etc. Sept 9th 1976

Il fait aussitôt venir Francis Deron (alors correspondant de l’AFP à Pékin, et connu pour sa participation à « Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires » un film basé en partie sur ce livre) pour les rencontrer et les photographier à Canton.

La « littérature des cicatrices » 傷痕文學 est encouragée, mais cela n’aura qu’un temps : il était difficile de pousser à son terme logique la critique fondamentale de la révolution culturelle sans mettre en cause Mao, et de ne pas apercevoir en lui le cinquième membre de la Bande-des-quatre. C’est la limite à ne pas franchir.

Le récit national doit donc décanter de manière autorisée et être stabilisé : Lin Zhao a été critiquée (à tort, on le reconnaît judiciairement) certes, jetée en prison plusieurs années (à tort), torturée de manière ignoble puis abattue (à tort, prononcera le jugement de réhabilitation), sa mère sommée (à tort) de rembourser le prix de la cartouche de la balle dans la nuque.

Puis, et mais, Lin Zhao a été finalement réhabilitée. L’urne contenant ses cendres, et une mèche de ses cheveux, sont sous une stèle dans un cimetière de SuZhou, sa ville natale. Quatre caméras, au moins, surveillent cette stèle en permanence et la police intervient si les visiteurs deviennent trop nombreux et doivent être dispersés.

Le PCC ne le dit pas, et ne l’écrit pas, mais en quelque sorte son modèle narratif reste la France, Paris : Danton, qui a organisé avec ses amis Panis et Sergent et Santerre les Massacres de septembre (voir : Marcandier ERV Projet 2015) la mise à mort (délibérée, rémunérée) à travers la France de milliers de prisonniers désarmés à la porte de leurs cellules (« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ») a sa statue coulée dans le bronze, sur un socle imposant, à quelques pas du site de la Prison de l’Abbaye, où plusieurs centaines de meurtres ont été perpétrés, à coup de serpes. Et personne ne songe à l’en déloger, ni même simplement à peindre en rouge les talons de ses chaussures.

Le charnier de Picpus, à coté du nouveau campus de La Sorbonne Paris III, place de la Nation, où reposent les 1 368 ultimes guillotinés de la Terreur montagnarde (dont André Chénier et Roch Marcandier) (voir : Marcandier Intro 20211103) reçoit seulement cinq ou six paisibles visiteurs chaque après-midi, les meilleurs jours, que la police n’a pas besoin de surveiller — ce qui rassure les quelques milliers d’universitaires payés depuis deux siècles pour honorer la mémoire du sanguinocrate Robespierre. Voir : Morellet Préjugé Vaincu Version Web 20211017

Et les lécheuses de guillotine de la Sorbonne, Florence Gauthier et Sophie Wahnich en tête, veillent à ce que Marie-Olympe de Gouges décapitée par Robespierre, n’entre pas au Panthéon, car Lin Zhao pourrait l’y rejoindre — ou pour le moins avoir son nom de rue à Paris, comme l’éditeur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne a fini par avoir une place parisienne à son nom, dans le Marais, non loin de la place de la Bastille.

Prenons donc, néanmoins, le risque de poser quelques jalons rétrospectifs pour rappeler, en recommandant (même à Florence Gauthier et Sophie Wahnich) de visiter cette exposition, sur la vie et la mort de Lin Zhao, ses combats et son martyr, ses œuvres écrites en prison, plusieurs avec son sang et une épingle à cheveux sur des lambeaux de draps et de chemises, miraculeusement préservées, et déposées par la soeur de Lin Zhao, à la Hoover Library : la première biographie de Lin Zhao, par Lian Xi, en 2018 (voir : Letters and diaries of Chinese political activist Lin Zhao opened at the Hoover Institution Archives) est précisément intitulée « Blood Letters : The Untold Story of Lin Zhao a Martyr in Mao’s China ».

Ce livre, et celui de Anne Kerlan, sont les deux ouvrages indispensables à lire, non seulement pour rendre justice à une authentique martyre de la liberté mais pour bien comprendre les gravures de Hu Jie exposées en ce mois de mars 2022, pour la première fois en France pour la plupart.

L’ouvrage de Lian Xi n’est disponible (à la date de cette exposition, en mars 2022) en France que dans une seule bibliothèque universitaire, à Aubervilliers (Campus Condorcet). Celui de d’Anne Kerlan dans 25 bibliothèques seulement. C’est un peu mieux, mais cela reste insuffisant.

Lin Zhao, de la révolution au témoignage et au martyr.

Après la mort de Mao, la chute de la « bande des quatre » (dont Mme Mao) et le retour au pouvoir de Deng XiaoPing, Lin Zhao fut réhabilitée, mais on découragea ceux qui voulaient écrire sur elle et sur sa mort. Malgré la relative ouverture de l’appareil, la mémoire de son itinéraire qui la mena de l’enthousiasme révolution maoïste au martyr de l’exécution capitale, d’une balle dans la nuque pour avoir lucidement et courageusement dénoncé l’indicible, restait insupportable pour la conscience traumatisée des apparatchiks.


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Lors de la prise du pouvoir en 1949 par le PCC, la jeune Lin Zhao se rangea derrière les vainqueurs et, au désespoir de ses parents, de très honorables progressistes, se lança dans les campagnes de propagande. Découvrant qu’elle s’était fourvoyée, année après année, elle comprend, témoigne et conteste avec fougue et talent.

Son itinéraire est une chronique des premiers années de la RPC. L’engrenage dans lequel elle va être broyée est très bien reconstitué dans le film de Hu Jie et les livres de Lian Xi et de Anne Kerlan, jusqu’aux horreurs de la famine du grand-bond-en-avant, lorsque les familles de paysans mourant de faim en viennent à échanger les cadavres de leurs enfants pour les dévorer sans avoir à faire bouillir les leurs.

Ce sont ces monstruosités que le maréchal Peng DeHuai a dénoncées lors de la conférence de LuShan — comme Simon Leys l’expliquera dès 1971 dans les « Habits neufs du Président Mao » aux français incrédules, gobergés par François Mitterrand et Roland Dumas, qui rentrent de Chine rassasiés et repus par les festins que les propagandistes maoïstes leur ont offerts — approuvés dans leur maolâtre digestion par Jean-Paul Sartre puis, quelques années plus tard, Alain Peyrefitte, Alain Badiou et Jean-Pierre Raffarin.

Peng DeHuai sera démis de son poste de ministre de la Défense, remplacé par Lin Biao, puis ultérieurement mis à mort par les gardes rouges.

Plusieurs amis de Lin Zhao seront exécutés. Elle sera condamnée à vingt années de prison, privée de papier et de crayon parce qu’elle écrit trop, la tête enfermée dans un haume de métal rembourré, pour ne pas entendre ses cris, qui lui est enlevé aux heures des repas.

En 1969, le 16 avril, cette peine de prison est commuée en condamnation à mort. Quelques jours plus tard, un policier vient réclamer à sa mère et à sa sœur le prix de la cartouche pour la balle qui lui a été tirée dans la nuque.

胡傑 HU Jie 提籃橋哀歌 20220303


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