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›› Editorial

Trump, Erdogan, Poutine et la Chine. Tensions et Influences croisées. Menaces contre l’OTAN et la démocratie

La Russie en embuscade.

Pour autant, la stratégie de la Maison Blanche, destinée à « tordre le bras » à Ankara, ne se développe pas sur un terrain politiquement dégagé. Sur la question de Chypre et de ses gisements de gaz, deux tendances contraires sont à considérer.

Alors qu’adoptant le mode habituel réflexe de l’expression de la puissance américaine par le vote d’un « Eastern Meditarranean Security and Enegy Partnership Act », le Congrès s’active pour insérer Washington dans ce jeu d’intérêts stratégique et gaziers, le Grec Kyriakos Mitsotakis, leader conservateur du parti de la Nouvelle Démocratie et principal rival du Premier ministre sortant Alexis Tsipras, rappelait que Nicosie était partie de l’UE et qu’à ce titre Bruxelles qui, du coup, approuve la manœuvre de Washington, pouvait être partie prenante des explorations de gaz autour de Chypre.

Mais dans ce jeu de puissance américain assorti d’aides financières sonnantes et trébuchantes, « le cheveu sur la soupe » de Washington est la Russie que le Congrès accuse sans trop de précautions diplomatiques, « d’activités malveillantes », avec l’intention contenue dans un amendement de « l’Act », d’interdire par le truchement de Nicosie l’accès des navires militaires russes aux ports de Chypre.

Encore cité par « la Lettre de Léosthène », la réponse russe qui renvoie à l’idée maîtresse de cette note, cible vertement le manichéisme stratégique américain « Toute tentative visant à placer un pays indépendant et souverain devant un choix artificiel – coopérer avec la Russie ou avec Washington – constitue la violation flagrante de toutes les règles et normes possibles. »

Quand Pékin s’en mêle.

C’est bien avec en tête la crainte de cet arrière-plan férocement hégémonique américain que le président Erdogan s’est le 2 juillet rendu à Pékin. Il faut cependant rappeler que le despotisme stratégique américain cible assez souvent d’autres comportements dominateurs notamment celui de la Chine à ses approches stratégiques directes en mer de Chine du sud et à Taïwan où le parti communiste chinois ignore systématiquement les avancées démocratiques de l’Île.

Certains commentateurs ont vu dans la visite d’Erdogan les prémices d’une bascule stratégique vers la Chine d’un membre de l’OTAN. C’est en tous cas ce coin que Pékin cherche à enfoncer dans l’Alliance.

Le 2 juillet, tranchant avec les aigreurs chinoises offusquées par les critiques de février dernier du gouvernement turc contre la violation des « droits fondamentaux des Ouïghour turcs et autres communautés musulmanes au Xinjiang », tous les médias officiels chinois célébraient « la proximité stratégique entre Pékin et Ankara ». Sur la table aussi, la participation de la Turquie en manque de cash, aux projets des Nouvelles Routes de la soie.

Avec des hauts et bas – dont la dernière fut la violente critique turque ciblant la politique chinoise au Xinjiang il y a seulement 4 mois -, le rapprochement entre Ankara et Pékin est en cours depuis 2017. Le 3 août de cette année, le Ministre des AE Mevlut Cavusoglu était même allé jusqu’à dire que la Turquie n’accepterait plus aucune activité ou déclaration critiquant Pékin, précisant que tous les articles des médias ciblant la Chine seraient « éliminés. ».

Mais, pour l’heure, alors qu’aucun pays musulman qu’il s’agisse de la Malaisie, du Pakistan, de l’Indonésie ou de l’Arabie saoudite, n’a officiellement critiqué la politique chinoise au Xinjiang, tandis que même les pays occidentaux mesurent leurs reproches à Pékin, le rapprochement sino-turc n’a d’autre sensibilité stratégique que celle de l’appartenance à l’OTAN de la Turquie.

Pays musulman, abritant sur son territoire l’un des plus puissants déploiements de l’Alliance, qui plus est, face à une région déstabilisée par les menées islamistes, l’héritière de l’Empire Ottoman pourrait devenir une vulnérabilité.

Sur ce sujet, c’est bien la livraison du système S.400 russe et les représailles américaines contre un pays de l’Alliance aux tendances autocratiques qui creuse le risque d’une césure au sein de l’OTAN. Elle couve entre, d’une part, les pays libéraux à l’Ouest et d’autre part, ceux à l’Est de l’Europe ayant récemment emboîté le pas de l’autoritarisme politique dont les phares anti-américains et anti-démocratiques sont précisément Pékin et Moscou.

Moscou et Pékin, parangons antidémocratiques.

Le rapprochement d’Ankara avec ce binôme stratégique né de l’insolence univoque de Washington est d’autant plus sensible que tous deux sont animés d’une ambition prosélyte visant à rallier le plus de pays possibles à leur vision battant en brèche le modèle démocratique occidental.

A Pékin comme à Moscou, on nie que les peuples démocratiques expriment vraiment un choix indépendant. « L’illusion d’avoir le choix est la ruse suprême du mode de vie occidental » écrit en substance Vladislav Sourkov, conseiller de Vladimir Poutine en introduction d’une analyse publiée en France en mai dernier par la Fondation pour l’Innovation politique dont le Directeur Général est Dominique Reynié.

Plus loin, après avoir longuement décrit, à la manière des critiques chinois, les travers des démocraties créant les dissensions à racine de la perte de légitimité des élites partout discréditées, il écrit que « Le modèle contemporain de l’État russe commence par la confiance et tient par la confiance. C’est ce qui le différencie fondamentalement du modèle occidental, qui cultive la méfiance et la critique. C’est de là qu’il tire sa force. »

Sourkov prédit aussi que, tout comme le modèle autoritaire chinois s’est, lors du 19e Congrès proposé comme exemple de gouvernance globale, le système Poutine a lui aussi vocation à s’exporter.

« Quand tout le monde s’enthousiasmait pour la mondialisation et vantait un monde horizontal et sans frontières, Moscou avait clairement rappelé que la souveraineté et les intérêts nationaux avaient tout leur sens. » et encore :

« Alors que l’hégémonie américaine n’était contestée par personne, que le grand rêve américain d’une domination mondiale était presque réalisé et que nombreux étaient ceux qui entrevoyaient cette fin de l’histoire où « le peuple se tait », le discours de Moscou paraissait dissident. Aujourd’hui tout ce qu’il exprimait résonne comme une évidence : le monde entier est mécontent des États-Unis, y compris les Américains. »

De même, le discours de Pékin faisant la promotion de son modèle privilégiant le consensus confucéen au débat démocratique porteur de chaos, exerce une forte attraction sur nombre d’élites politiques jugeant que, dans la tempête, le modèle chinois constituerait une alternative crédible. D’autant qu’il est porté par les attraits du marché chinois et la puissance financière des banques œuvrant en appui de la stratégie globale des « nouvelles routes de la soie ».

Même si entre Ankara et Moscou demeurent de profondes dissensions à propos de la Syrie, les péripéties autour de l’achat du S.400 russe à la racine du malaise de Washington et de nombre de ses alliés de l’OTAN, immédiatement suivies par la volte-face à Pékin d’Erdogan à propos des Ouïghour, esquisse l’inquiétant rapprochement entre trois acteurs majeurs en quête de leur puissance passée dont le point commun est le rejet de Washington et des valeurs démocratiques occidentales.

A l’automne 2017 QC avait déjà pointé du doigt le recul de l’influence des démocraties qui souvent ne sont plus considérées porteuses d’un idéal politique. La crise des démocraties confrontée aux bouleversements rapides du monde est une évidence. Elle suggère l’urgence d’une sérieuse remise en question de son fonctionnement.

A cet effet nous citions la conclusion d’une étude l’Institut Mercator : « Seule une rénovation de leurs institutions politiques et une mise à jour de leur potentiel économique et technologique conférerait aux démocraties libérales une capacité efficace de contrepoids face aux puissants discours chinois discréditant leurs valeurs », dont il est cependant juste de rappeler qu’en l’absence totale de liberté d’expression, il est difficile de mesurer l’impact réel dans la mouvance des intellectuels chinois.

Lire : https://www.questionchine.net/entre-democratie-liberale-et-valeurs-chinoises-les-hesitations-de-la-classe-moyenne


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