›› Editorial
Le 1er juillet est entrée en vigueur la loi dite du « Progrès de l’unité ethnique 民族 团结 进步 法 » votée par l’ANP le 12 mars 2026, comme à l’habitude à l’écrasante majorité de 2756 voix pour, 3 voix contre et 3 abstentions (photo ABC News).
Pour un appareil qui, au fil des recensements depuis les années 50, a lui-même opéré une classification ethnique de la population en une majorité de Han toujours estimée à 91% et 55 minorités ethniques - 少数民族 shao shu minzu - dont, selon la constitution de 1984, les droits et les coutumes sont protégés, la nouvelle loi constitue une modification de son rapport à la population fermement invitée à abandonner son identité locale et à se fondre jiaorong 交融 - dans la vison d’un État unifié dominé par les Han.
S’il est exact que l’ambition d’incorporer les cultures périphériques existait déjà y compris à l’époque impériale, la loi du 1er juin marque l’accélération à l’œuvre depuis plus d’une dizaine d’années, d’un processus volontariste d’assimilation et de contrôle politique et culturel des minorités.
En d’autres termes, elle codifie l’ambition souvent exprimée par Xi Jinping de siniser les religions et les minorités ethniques, sommées de se fondre dans le moule national contrôlé par le Parti.
L’intention avait été formulée lors des Conférences centrales du Parti de 2014, 2019 et 2021 sur le travail ethnique : « Nous devons encourager davantage d’échanges et d’interactions entre les différents groupes ethniques, en les aidant à rester étroitement unis comme les graines d’une grenade qui collent ensemble... 帮助他们像石榴籽那样紧紧抱在一 »
Mais c’est par son adresse au 19e Congrès, le 18 octobre 2017, que Xi Jinping avait le plus clairement formulé son projet d’unification intégrale à l’ombre de l’appareil.
« Guider tous les groupes ethniques pour qu’ils renforcent constamment leur identification avec la grande patrie 对伟大的祖国, la nation chinoise 中华民族, la culture chinoise 中华文化, le Parti communiste chinois 中国共产党, et le socialisme aux caractéristiques chinoises 中国特色社会主义.
A cet impératif politique, il avait ajouté une injonction spirituelle sans équivoque : « Nous devons inciter à la sinisation des religions 宗教中国化 et à leur adaptation à la société socialiste 适应社会主义社会. »
En août 2021, lors d’une Conférence sur les affaires ethniques, il avait une nouvelle fois clarifié cette priorité mise en perspective par son projet politique de « renaissance de la Nation chinoise - 中华民族的复兴 ».
« Le sens de la communauté de la nation chinoise 中华民族共同体意识 doit être la ligne principale du travail ethnique du Parti dans la nouvelle ère. 新时代党的民族工作的主线 [...] Les intérêts de la Nation chinoise doivent passer avant tout. 中华民族利益必须高于一切 »
Les angoissantes leçons de la chute de l’URSS.
Depuis la chute de l’URSS nombre d’intellectuels chinois redoutent un éclatement de la Chine par l’effet disloquant de ses minorités. Illustration The Economist - Ellie Foreman-Peck.
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En réalité, la loi du 1er juillet, plonge directement ses racines dans le constat des intellectuels chinois après la dissolution de l’URSS, le 26 décembre 1991.
Alors que la désintégration du bloc communiste avait des causes plus complexes, liées à la faillite de la centralisation économique, au coût exorbitant de la course aux armements et à l’espace, à l’enlisement délétère de la guerre en Afghanistan, dont les « Moudjahidines » étaient, par « l’opération Cyclone. » soutenus par la CIA, des politologues et stratèges chinois commencèrent à soutenir que la classification traditionnelle des Chinois en minorités ethniques constituerait une menace pour l’unité et la stabilité du pays.
Selon eux, leur thèse qui mettait en garde contre les risques d’éclatement de la Chine était clairement confortée par les émeutes récurrentes survenues au Tibet (1959, 1989, 2008) et au Xinjiang (1997, 2009, 2013-2014).
L’un des plus connus est Ma Rong, 马戎 sociologue né en 1950 , de l’ethnie Hui, formé en Chine et à l’Université Brown (Rhode Island). Aujourd’hui à la retraite, mais encore influent, il fut Professeur et directeur de thèse au Département de sociologie et à l’Institut de sociologie et d’anthropologie de l’Université de Pékin.
Son travail très riche a, depuis les années 2000 -2010, sans relâche critiqué le système officiel de classification et d’autonomie ethnique de la RPC. Prenant en référence les risques portés par la gestion des nationalités du modèle soviétique qui, dit-il , « fige les divisions au lieu de favoriser la cohésion », il dénonce la tendance à la « politisation ethnique » de la population chinoise.
Pour lui, c’est précisément « la structure fédérale et la reconnaissance politique des nationalités qui ont causé l’éclatement de l’URSS et de la Yougoslavie. »
Logiquement ses propositions visent à « dépolitiser les ethnies » et - plutôt contre intuitif dans l’actuel arrière-plan de la rivalité sino-américaine - à imiter le modèle américain du « melting pot », radicalement opposé au traditionnel discours politique chinois valorisant des minorités ethniques.
Autrement dit, il est urgent « d’abandonner la valorisation des minorités ethniques et de la remplacer par les aides socio-économiques objectivement attribuées à l’aune de la réalité des besoins. »
Le « volontarisme charnel » de l’Unité ethnique et l’inquiétude de l’appareil.
Pour Xi Jinping, la valorisation des particularités des minorités ethniques, porte le risque d’éclatement de la Chine.
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La loi du 1er juillet montre à quel point les idées de Ma Rong sont aujourd’hui suivies par l’appareil qui prône ce que Xi Jinping appelle la « grande fusion des groupes ethniques 大 民族 交融 » et même parfois la « fusion du sang et des esprits 血与魂的融合 ».
Par ces références à la fois charnelles et mystiques au « sang et à l’esprit 血 魂 - xue shen - », la formule qui tourne le dos à l’ancestral discours de l’appareil, exacerbe à l’extrême l’obligation de se ranger sans réserve au projet d’unification politique et spirituel de Xi Jinping, sous peine de sanctions.
Si l’on peut comprendre la prévalence donnée au mandarin, partout institué première langue obligatoire dans les établissements scolaires, avant les dialectes locaux, en revanche les injonctions aux professeurs incités à « forger un sentiment d’appartenance au peuple chinois » et aux parents sommés d’éduquer leurs enfants dans « l’amour Parti communiste chinois », signalent l’irruption du militantisme politique dans la sphère privée des familles et dans l’éducation nationale.
Le choix éducatif ouvre la voie à la dénonciation du « nihilisme historique 历史虚无主义 lishi xuwu zhuyi » désignant toute analyse, interprétation ou commentaire historique contestant la version officielle de l’histoire défendue par le Parti, y compris les citriques visant ses actions passées, ses dirigeants et les bases de son idéologie.
Les prémisses de l’intention d’éradiquer toute critique, y compris interne à l’appareil, sont récemment apparues quand Xi Jinping a nommé un de ses plus fidèles apparatchiks à la tête de l’École Centrale du Parti (lire : Cai Qi, la « main droite » de Xi Jinping nommé à la tête du cœur idéologie de la Chine).
« En nommant Cai Qi à ce poste, Xi Jinping dont la pensée porte à l’égard des politiques et des militaires une exigence de loyauté absolue, a verrouillé à sa main toute la réflexion politique interne présente et à venir de l’appareil. Comment ? En interdisant la moindre critique des stratégies de l’Appareil par l’École Centrale du Parti dont c’est pourtant le rôle. »
La vision unitaire de Xi Jinping va loin puisqu’elle vise aussi les « organisations et les individus 组织与个人 » qui « hors de Chine - 中国大陆以外- détruisent l’Unité ethnique du pays 破坏民族团结 - » pour, allusion transparente à la question taïwanaise, « créer la division du peuple chinois 制造民族分裂 » .
En haussant l’analyse d’un étage, il est aussi possible de percevoir une inquiétude exprimée par l’autoritarisme tous azimuts de Xinping.
La loi qui comporte six chapitres, traitant tous de la prévalence du Parti et de la cohésion politique nationale sur les sentiments ethniques dont la mise en œuvre est confiée au Front Uni et à la Commission Nationale des Affaires ethniques, met en exergue trois articles, révélateurs de la crainte d’éclatement ethnique qui hante l’appareil depuis la chute de l’URSS.
L’Art 11 appelle à forger « Une conscience nationale s’identifiant à la fois au PCC, au socialisme et à la Nation chinoise - 中华 民族 - au-delà des particularités ethniques.
L’Art 12 précise que la perception « correcte 正确 zhengque » de la Nation, peut seulement découler des enseignement du Parti qui fixe la structure idéologique du pays.
L’Art 16 enfin, impose que le cadre de la nouvelle loi structure l’ensemble des programmes scolaires chinois protégés du « nihilisme historique ».