›› Editorial
Harcèlements de l’Ile et déploiements de forces inédits.
Entre les 10 et 18 septembre, au moment de la publication du plan d’intégration de Taïwan par le Fujian, Pékin, prenant le risque que sa démonstration de forces éloigne encore plus les Taïwanais de son projet de réunification pacifique, a en effet organisé des manœuvres navales autour de l’Île et fait survoler le Détroit par des centaines de chasseurs de combat.
Il faut cependant préciser qu’au cours de ces démonstrations de forces, qu’aucun avion ou navire de combat chinois n’a pénétré dans les eaux ou l’espace aérien souverains de l’Île [1].
Le nombre d’avions de combat déployés, dit Chiu Kuo-cheng, « pose de graves défis pour le détroit de Taiwan et la sécurité régionale ».
Selon une carte des incursions publiée par le ministère de la défense taiwanais, 40 des 103 avions de combat chinois détectés les 17 et 18 septembre ont traversé la ligne médiane du détroit et sont entrés dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) de l’Île. Parmi eux des chasseurs Su-30 russes, et chinois J-10, J-11 et J-16 un ravitailleur YU-20, des avions de transport Y-8 et 9, un bombardier H-6 et deux avions d’alerte avancée (KJ-500 et BKZ-05).
Ces intenses gesticulations militaires ont suivi plusieurs événements irritant pour Pékin.
D’abord, la décision du 30 juin de l’administration Biden d’autoriser la vente à l’Île d’équipements militaires, dont la valeur était estimée à 400 millions de $ ; ensuite un accord trilatéral visant à freiner l’élargissement de la trace chinoise en Asie Pacifique, signé le 18 août à Camp David entre Washington, Tokyo et Séoul ; et enfin la fin août des exercices conjoints des marines japonaise, australienne et philippine, au large des Philippines ; tandis que, le 9 septembre, le destroyer américain USS Ralph Johnson (DDG 114) et la frégate canadienne HMCS Ottawa (FFH 341) transitaient par le détroit de Taiwan.
Parmi la vingtaine de navires de combat chinois - destroyers lance-missiles, frégates et navires de ravitaillement - qui opérèrent à partir du 12 septembre autour du Japon, de Taïwan et des Philippines – figurait le Shandong premier porte-avions chinois, entièrement national (lire : Le 2e porte-avions a quitté le chantier de Dalian).
Au cours de l’exercice, le Shandong, repéré le 11 septembre à 60 nautiques au sud-est de Kaohsiung a conduit des entraînements d’appontage. Plus généralement, au-delà de l’objectif politique d’exercer une pression dissuasive sur les Taïwanais partisans d’une rupture avec le Continent, plusieurs observateurs militaires asiatiques et américains ont noté que l’APL a semblé s’entraîner à la coordination aéronavale à une échelle et sur un espace maritime jamais vus auparavant.
Selon eux, les objectifs sont doubles : tenir à distance du Détroit la flotte des États-Unis par l’arsenal des missiles balistiques DF-26, « tueurs de porte-avions » (lire : La puissante menace régionale des missiles chinois) dont la portée est de 2000 km et étudier les conditions d’un blocus naval de l’Île aussi large et aussi efficace que possible.
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Compte tenu des aléas d’une invasion directe avec des moyens et des unités amphibies pour l’instant très insuffisants (un corps des « marines » de 40 000 hommes et des moyens de débarquement dont la capacité ne dépasse pas 5000 hommes en une seule traversée du Detroit (Cf. Benjamin Blandin, Docteur en Géopolitique, consultant à Singapour), tout indique que la stratégie du blocus assortie d’une interdiction par missiles serait, pour l’instant, celle privilégiée par les stratèges chinois, à un débarquement de vive force.
Plus largement, alors que le 17 septembre, Jack Sullivan a rencontré le MAE chinois Wang Yi à Malte, signifiant un apaisement momentané des tensions sino-américaines, que les plus optimistes voient, sous réserve que Xi Jinping soit cette fois disponible, comme la prémisse d’une rencontre au sommet de l’APEC en novembre, il est légitime d’apprécier la situation des relations bilatérales par un biais moins pessimiste.
Concrètement à Washington et Pékin on observe les mêmes réticences à considérer un affrontement militaire direct, exprimées, même par certains cercles militaires (lire : le § « Les dangers de l’obsession de souveraineté et les risques d’un conflit militaire. » de notre article La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre).
Pékin et Washington ne cessent en effet de répéter qu’ils cherchent à éviter une conflagration de grande ampleur dont ils connaissent les effets dévastateurs pour eux-mêmes.
On fera donc l’hypothèse que les insistants harcèlements des chasseurs de combat chinois dans le Détroit ne sont pas le présage annonciateur d’une attaque directe de l’Île, à court ou moyen terme, mais bien le volet complémentaire de la séduction au Fujian dont l’objet est à la fois de légitimer le discours de Pékin sur sa volonté de parvenir à une réunification pacifique, tout en affaiblissant par la menace la mouvance de rupture qui, pour l’instant, tient le haut du pavé a Taïwan.
Le hiatus de cette stratégie est d’abord qu’elle suscite une coagulation des réflexes stratégiques anti-chinois, notamment en Australie, à Manille qui vient d’autoriser 9 bases américaines et au Japon où le premier ministre Kishida et toute la classe politique, y compris l’ancien premier ministre Taro Aso qui le 7 aout dernier avait rendu visite à Tsai Ing-wen à Taipei, s’est rangée derrière les États-Unis et Taipei.
Ensuite, dans l’Île même elle rebute ceux, de moins en nombreux, troublés par les appels du pied de l’appareil visant essentiellement les nombreux hommes d’affaires taïwanais ayant investi sur le Continent, aujourd’hui effrayés par la brutalité répétitive des menaces chinoises, sans compter que les développements de la situation à Hong-Kong entre 2019 et 2022 (lire : Investiture du gouverneur Lee à Hong Kong. La fin d’un cycle) ont eu un effet répulsif sur l’opinion taïwanaise.
Enfin pour tempérer les effets d’optimisme des rencontres de Malte, même si à Pékin et Washington, on se félicite d’avoir maintenu ouvert le dialogue direct entre les appareils militaires, on rappellera que l’exécutif américain reste déterminé à défier sans faiblir (« Compete vigourously » dit Biden, l’élargissement de la trace économique, commerciale et stratégique chinoise en Asie.
De même, par la voix de Wang Yi, la partie chinoise a rappelé que la question de Taïwan restait la « plus importante ligne rouge non négociable de la relation sino-américaine ».
Il ajoutait que « la montée en puissance de la Chine était le résultat d’un puissant désir de développement du peuple chinois impossible à freiner ». En filigrane il rappelait que pour Xi Jinping, la renaissance de la Chine 复兴 et son retour au statut de grande puissance globale était lié à la réunification avec Taïwan.
Note(s) :
[1] Au cours des dernières démonstrations de forces commencées le 10 septembre, les « intrusions » aériennes et navales mentionnées par les médias taiwanais ne se sont jamais aventurées dans l’espace aérien ou dans les eaux territoriales de l’Île définies par des lignes maritime et aérienne courant à 12 nautiques des côtes.
Tous les « franchissements » (une quarantaine de chasseurs) ont soit concerné la ligne médiane aérienne et navale du Détroit, située dans l’espace aérien et les eaux internationales, soit les limites de la Zone d’Identification et de Défense aérienne (ZIDA) de l’Île dont limites définissent un espace rectangulaire orienté nord-sud large (est-Ouest) de 700 km et long (nord-sud) de 1000 km couvrant dans sa partie nord-ouest une partie des provinces du Fujian et du Jiangxi.
