›› Editorial
Interrogations sur la mondialisation.
Au cœur de la réflexion de J.R. Chaponnière, la réorganisation par les entreprises de leurs chaînes de production pour limiter leur dépendance à la Chine. La crise asiatique du milieu des années 90, celle globale de 2009, suivie en 2011 par l’accident de Fukushima furent déjà des premières alertes de la vulnérabilité des entreprises fonctionnant en flux tendu, par un système de production fragmenté, aux correspondants étrangers limités, parfois unique, en tous cas, sans marge de manœuvre.
« En 2009, Les indices de production industrielle avaient chuté à Singapour, en Malaisie et en Thaïlande. En 2011, révélant la situation de quasi-monopole de petites entreprises japonaises dans la fabrication de composants essentiels à plusieurs secteurs, la catastrophe de Fukushima avait entraîné la désorganisation de plusieurs filières de production dans toute l’Asie et au-delà. » (…)
(…) « Quelques mois plus tard, les inondations de Bangkok eurent aussi des répercussions sur l’industrie informatique du monde entier : 40% de l’assemblage de disques durs se réalisaient dans des usines situées à Bangkok. »
Mais avec l’épidémie de coronavirus, mondialement dilatée depuis la Chine, la secousse change d’échelle.
« L’usine du monde occupe en effet des positions incontournables dans les chaînes globales de production ». D’autant que le nœud industriel de Wuhan accueille non seulement une série de groupes automobiles dont le Japonais Honda et les Français PSA et Renault y ayant délocalisé leurs usines, « mais également, des entreprises électroniques, qui produisent la moitié des fibres optiques dans le monde. »
Bien qu’il soit encore trop tôt pour l’affirmer avec certitude, J.R. Chaponnière avance que la gestion brutale de la crise par le parti, après une première phase de laxisme et de camouflage, pourrait être « hors de proportion avec la dangerosité réelle de l’épidémie ». Les blocages mis en place par le Parti ont en tous cas « effondré la mobilité et freiné le retour des 290 millions de migrants après le Chunjie ».
Ailleurs qu’en Chine, où il n’existe aucune statistique fiable sur les effets du ralentissement chinois, on peut néanmoins conjecturer que les premières victimes seront « les secteurs fonctionnant en flux tendu conservant peu de stocks de pièces détachées et composants ». Seront particulièrement frappés ceux n’ayant aucune solution de rechange en dehors de la Chine. Le fait que la secousse survienne « alors que les stocks mondiaux sont au plus bas (Financial Times, payant), aggrave les effets de la crise. »
Autre idée proposée par J.R. C., rarement évoquée ailleurs, « faute de fournisseurs alternatifs, l’absence d’un produit même de faible valeur ajoutée suffit à désorganiser la production ».
Une analyse fine de 1250 rubriques douanières permet de mesurer la dépendance réelle à la Chine des grands producteurs mondiaux par catégorie de produits. Le Japon tient la corde avec une prévalence à 75% de composants chinois, dans une centaine de postes et à 50% dans 340 autres postes.
Chaponnière cite une enquête du Shanghai Japanese Commerce and Industry Club montrant que plus de 50% des chaînes de production seront affectées, tandis que seulement 25% des entreprises avaient envisagé une solution de rechange.
En Inde, l’industrie pharmaceutique dépendant des fournitures chinoises est sérieusement touchée. En Europe et aux États-Unis, l’addiction à la Chine est moins préoccupante qu’au Japon avec cependant pour les États-Unis, 75% de dépendance directe dans 45 postes et 50% dans 147 autres rubriques. Pour l’Allemagne plus liée à la Chine que la plupart des autres pays de l’UE, le pourcentage de dépendance est à 75% dans seulement 12 rubriques et à 50% dans 69 autres.
Après avoir identifié les zones géographiques les plus vulnérables au risque chinois, l’analyse cible les secteurs. Clairement, les plus fragiles sont ceux ayant pris l’habitude de fonctionner sans stocks et en flux tendu, avec en tête les hautes technologies, la pharmacie et l’automobile.
En conclusion, J.R. Chaponnière interroge les effets du « risque Chine » sur la « mondialisation ». Survenant après Fukushima, les inondations de Bangkok et la guerre commerciale sino-américaine poussant à la relocalisation de la production aux États-Unis, la crise médicale du coronavirus d’une ampleur sans commune mesure avec les précédentes, pourrait, si elle se prolongeait, « ouvrir l’acte 1 de la démondialisation ».
Pour autant, l’évaluation du « risque Chine » par le seul viseur économique pourrait ne pas suffire.
« Risque Chine » ou menace des autocrates ?
Par amalgame qui n’est pas le fait de J.R. C., mais d’une interprétation imprécise et de facilité de langage, l’expression « risque Chine » assimile en effet sans nuance « la Chine et tous les Chinois » au péril posé par le parti léniniste au pouvoir dans le vieil Empire depuis 1949.
Alors qu’aux premières heures de l’épidémie, se sont en effet exprimées les tendances historiques du régime à maquiller la réalité, implicitement reconnues par le n°1 qui citait des « erreurs » avant d’expliquer que les réactions du parti avaient été « correctes », il est légitime de reconsidérer « le risque » par le viseur stratégique.
Et au lieu de le qualifier de « chinois », peut-être serait-il plus judicieux d’analyser la séquence du coronavirus par le biais de la différence entre régimes autocratiques et systèmes politiques ouverts.
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Le 2 mars 2020, Alex Gladstein, analyste de la Human Rights Foundation, créée en 2005 présidée par le joueur d’échecs russe Gary Kasparov et dont le siège est à New-York, citait la militante chinois des droits Wang Yaqiu 王亚秋.
Diplômée de Relations Internationales de l’Université Georges Washington et chercheur à Human Rights Watch, elle écrivait le 27 février, 4 jours après le discours de Xi Jinping : « Quelles que soient les tensions, faire taire les critiques sera toujours la priorité numéro un du Parti communiste. »
Faisant référence à l’arrestation de Li Zehua, journaliste et ancien de CCTV, accusé d’avoir diffusé des informations sur le coronavirus, elle élargissait son commentaire au fonctionnement des systèmes autoritaires et à leur tendance systématique à l’opacité. La suite de l’article de Gladstein est une plongée préoccupante dans les arcanes de la dissimulation.
Après quelques considérations sur les avantages apparents des dictatures centralisées plus capables que les démocraties de rassembler les énergies et les moyens, symbolisés par la construction rapide d’hôpitaux de fortune, le lecteur est soudain confronté à la brutale réalité qui, au XXIe siècle semble d’un autre âge. Celle de la dissimulation politique à grande échelle.
Suite au décès à Wuhan dans la nuit du 6 au 7 février du Dr Li Wanliang, lanceur d’alerte convoqué et sermonné par la police, l’occultation de la réalité avait enflammé les réseaux sociaux qui sur WeChat firent référence à Soljenitsyne et à sa litanie du mensonge :« Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent et pourtant ils persistent à mentir. »
La prétention universelle des « caractéristiques chinoises »
Mais Li ne fut pas le seul à tenter d’alerter sur le nouveau virus. D’autres, médecins et professionnels de la santé, ont eux aussi tenté de dire la vérité. Selon un article désormais censuré de Caixin, dès le 24 décembre, un hôpital de Wuhan aurait envoyé un échantillon du virus aux autorités sanitaires du Hubei.
L’échantillon a été séquencé trois jours plus tard, mais le 1er janvier, un fonctionnaire aurait ordonné sa destruction, engageant tout l’appareil dans une opération de camouflage.
En réalité, les révélations du magazine Caixin effacées par la censure précisent non pas un « risque Chine », mais celui porté par les autocrates du Parti qui, depuis le 19e Congrès, confèrent à leur stratégie extérieure articulée aux « Nouvelles Routes de la soie », une prétention universelle.
En faisant la promotion des « caractéristiques chinoises », elles réfutent non seulement la démocratie, mais aussi l’indépendance de la justice et l’information libre. Le numéro de février du magazine allemand Der Spiegel, qui souleva la colère de Pékin, résumait sans trop de nuances ces craintes en titrant en couverture : « Corona-Virus MADE IN CHINA. Quand la globalisation devient un danger mortel »
70 ans après l’avènement le Parti communiste chinois, à la faveur d’une crise médicale majeure ayant, à la date du 6 mars, tué plus de 3000 Chinois et 400 personnes dans le monde, apparaît la vulnérabilité du rapport du régime à la société.
Entretenue par le discours sur la relativité des cultures justifiant, par-delà les maquillages, l’addiction aux délocalisations aujourd’hui sources de dysfonctionnements majeurs des chaînes de production dans le monde – la faille de la relation entre le pouvoir et la partie la plus critique de la société porte en elle les ferments d’une crise politique.
