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Inquiétudes américaines.
En mai 2020, un article de Foreign Policy tirait une sonnette d’alarme : « Le yuan numérique pourrait jouer un rôle particulièrement important dans le contournement du $ porté par l’intérêt manifeste de la Chine à saper l’influence américaine » (…)
« Pékin pourrait partager son expertise de cryptomonnaie pour accélérer le développement des monnaies numériques par d’autres gouvernements ayant le même intérêt à échapper à la surveillance américaine. ».
« Par exemple, l’Iran utiliserait la technologie chinoise pour émettre un rial numérique entièrement interopérable avec le système chinois. Dans les pays d’Afrique, du Golfe et d’Asie du Sud-Est déjà dans l’orbite économique chinoise, Pékin pourrait pousser l’utilisation du yuan numérique lui-même.(…)
« Tout comme elle finance aujourd’hui des projets d’infrastructure le long des nouvelles routes de la soie, la Chine pourrait investir dans des terminaux de point de vente, des distributeurs automatiques de billets, des applications mobiles et d’autres infrastructures financières qui créerait « une nouvelle route de la soie numérique ».
L’hypothèse d’une rivalité globale à l’origine de l’accélération du projet chinois de monnaie digitale n’est pas dénuée de fondement. Le contournement stratégique de l’Amérique et le défi de la Chine lancé à Washington sont en effet des réalités incontestables.
Il reste que la monnaie digitale chinoise est encore très loin d’avoir atteint un niveau d’utilisation nationale et à fortiori globale. En réalité, il existe une première raison à la soudaine décision de Pékin.
Le Yuan numérique répond à un souci politique interne.
La création d’une devise digitale dont il faut préciser qu’elle ne répond pas aux critères d’indépendance par les algorithme d’une crypto-monnaie classique, puisqu’elle est pilotée par la banque centrale, exprime une urgence politique liée aux relations entre le pouvoir et la société.
Celle d’offrir aux consommateurs chinois déjà largement rompus aux paiements numériques (16% du PNB en Chine contre seulement 1% en moyenne dans les pays occidentaux) une alternative au surgissement des cryptomonnaies non chinoises pouvant détourner l’épargne vers des plateformes financières dites décentralisées échappant au pouvoir central.
En dépit de sa volatilité, le Bitcoin est resté attractif. Après une chute spectaculaire de 50% (de 10 000 à 5000 $) en mars dernier, il a repris sa valeur début août après une hausse constante qui dure depuis trois mois. La même envolée pousse vers le haut « l’Etherum », l’autre cryptomonnaie en vogue dont la valeur, tout aussi volatile, est cependant passée de 173 $ au 15 mars à 406 $ au 20 août (+135 %).
En proposant une monnaie cryptée garantie par la Banque de Chine, Pékin freine l’engouement pour les monnaies digitales alternatives non contrôlables. Du même coup, mettant à profit l’emballement public pour les paiements digitaux, plus rapides et plus pratiques, le pouvoir se donne les moyens d’un contrôle social que le paiement en monnaie papier n’autorisait pas.
Le schéma de digitalisation financière à l’étude depuis 2014, soudain accéléré en 2020 témoigne de la souplesse réactive du pouvoir politique chinois quand est en jeu sa capacité de contrôle sur la société.
Alors qu’en décembre 2013, après avoir d’abord laissé faire, le système financier chinois avait interdit les transactions en Bitcoin [2], voilà qu’alerté par l’engouement public et inquiet d’un mouvement pouvant lui échapper, il en est arrivé à créer sa propre monnaie numériques.
La différence avec le Bitcoin, c’est qu’elle sera contrôlée par le Parti.
Note(s) :
[2] Le 5 décembre 2013, la Banque de Chine et les 4 grandes banques publiques avaient calmé le marché des Bitcoins en Chine en les prohibant pour les transactions commerciales en ligne, sans toutefois interdire la monnaie elle-même. Le communiqué officiel expliquait que la mesure visait à protéger les intérêts et les droits du public, le statut de la monnaie chinoise, la stabilité financière et le marché financier contre le blanchiment d’argent.
Le 16 décembre 2013 les grandes institutions financières du pays ordonnèrent à la dizaine d’opérateurs de paiements en ligne de cesser toute transaction avec le BTC.
Deux jours plus tard BTC China, la plateforme en ligne d’échange de BTC fermait ses activités Bitcoins, précipitant la chute de la devise numérique. Le 17 décembre 2013 au soir la valeur du BTC s’était effondré de 40% et s’échangeait en ligne à 380 $ pièce, soit moins de 50% de sa valeur du début décembre. Lire : La frénésie des Bitcoins en Chine.
