›› Editorial
Peuplée de 1,3 millions d’habitants, Kazan, capitale de la République du Tatarstan située sur la Volga à 800 km à l’Est de Moscou, a accueilli le 16e sommet des BRICS du 22 au 24 octobre. Choisis comme symbole de la diversité ethnique, la ville et le Tatarstan sont peuplés en nombre égal de Tatars aux racines mongoles et turques (48% à 55%), dont la religion principale est l’islam sunnite et de Russes ethniques slaves (40% à 46%), dont la religion principale est le christianisme orthodoxe oriental.
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Le 16e Sommet des BRICS mis en scène par Vladimir Poutine à Kazan, s’est achevé le 24 octobre comme un spectaculaire pied de nez aux sanctions infligées à la Russie par l’UE, le Royaume Uni, les États-Unis, le Canada et le Japon depuis 2014.
L’impressionnant rassemblement organisé malgré le durcissement des sanctions après l’agression russe de l’Ukraine en février 2022 a accueilli 24 chefs d’État et de gouvernement, parmi lesquels Xi Jinping, Narendra Modi, Recep Tayyip Erdogan et l’Iranien Massoud Pezeshkian, récemment « élu » à Téhéran, seul candidat autorisé par les « Gardiens de la révolution ».
Le 24 octobre, au milieu de la réprobation offusquée des Ukrainiens, qui condamnèrent sa rencontre avec « un criminel de guerre » alors qu’il avait décliné l’invitation de Zelenski à son sommet de la paix Suisse en juin dernier (lire : Le semi-échec du sommet suisse sur l’Ukraine et la vaste ambition de médiateur global de Xi Jinping), Antonio Guterres, le SG de l’ONU, jetait un pavé dans la mare en rencontrant Vladimir Poutine à Moscou, alors même que depuis le 17 mars 2023, ce dernier est sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale.
Mais pour tenir tous les cordons de cette situation contradictoire, où le chemin d’une « juste paix » en Ukraine passe pour l’instant par le maintien du dialogue avec le Kremlin, le SG, contraint par le souci de pas ajouter au discrédit qui pèse sur l’ONU, a cependant tenu à rappeler à Vladimir Poutine que l’invasion de l’Ukraine violait la charte des NU et la loi internationale.
Le rappel était une référence au vote de l’Assemblée Générale du 2 mars 2022, quand 141 membres sur 193 avaient approuvé la résolution qualifiée « d’historique » réclamant que Moscou « retire immédiatement et sans condition toutes ses forces militaires d’Ukraine ». Le texte condamnait aussi la « mise en alerte des forces nucléaires » annoncée par Vladimir Poutine.
Pour autant, deux années après l’agression russe, force est de constater que les commentaires qui entourent le sommet auquel participaient pour la première fois les quatre nouveaux membres (Émirats, Iran, Égypte, Éthiopie – l’Arabie Saoudite souvent citée est resté en attente -) révèlent à la fois une aggravation de la fracture avec les pays occidentaux et un alourdissement du poids de la Chine.
Rivalités, déséquilibres, domination et ambivalence chinoises.
Alors que le PIB de la Chine est près de deux fois la somme des huit autres et que Xi Jinping, véritable « parrain » du groupe qui, à Johannesburg avait milité pour accueillir la théocratie iranienne contre l’avis de New-Delhi (lire : Les BRICS à Johannesburg, symbole de la contestation de l’Amérique et de l’Occident), la séquence de Kazan est appréciée de manière contrastée, selon l’angle par lequel on l’observe.
Objectivement, le groupe dont l’acronyme promu par Goldman Sachs en 2001 est devenu l’emblème d’un potentiel de croissance et de puissance en marge de l’Occident, reste aujourd’hui traversé par de profonds déséquilibres, dessinant un avenir incertain.
Les disparités pèsent à la fois par la surpuissance de la Chine et sa tendance à promouvoir toujours ses propres intérêts de rivalité directe avec Washington ; par les rivalités internes entre Pékin et New-Delhi qui continuent à se défier à propos de leurs frontières sur l’Himalaya et au Cachemire par Pakistan interposé (lire : L’insistante tension entre la Chine et l’Inde. Une fragilité des BRICS) ;
Les dissonances fermentent aussi par l’insistant conflit d’influence sino-russe en Sibérie orientale, le désaccord chinois viscéralement opposé aux menaces nucléaires russes, et, plus récemment, explosif à court retard détecté par les satellites américains, par le malaise de Xi Jinping pris à contrepied par le rapprochement entre Pyongyang et Moscou, ayant enrôlé des troupes nord-coréennes pour combattre en Ukraine.
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Plus concrètement, les malentendus sino-russes se mesurent à l’ambiguïté du discours chinois.
Alors que Xi Jinping, 2e puissance mondiale, brandit l’emblème du « Sud Global », se plaçant toujours paradoxalement et à contretemps, dans la catégorie des « émergents », il est aujourd’hui clair que Pékin ne sera pas jusqu’au bout le promoteur d’une organisation renouvelée du monde.
Contrairement à la plupart des « émergents », la Chine qui tient à ses prérogatives exceptionnelles de membre des « Cinq permanents » à l’ONU dotés d’un droit de veto, continue à considérer avec réticence toute refonte du Conseil de sécurité voulue par l’Afrique qui exige deux sièges avec veto, ce que Washington lui refuse tout comme Pékin.
De même, contrairement à Washington, Londres, Moscou et Paris, la Chine soucieuse de rester la seule puissance asiatique ayant le statut de membre permanent, s’opposerait à la promotion de l’Inde.
Sur la lutte contre la prévalence du Dollar, la position chinoise est tout aussi ambivalente. Alors qu’en marge des BRICS, a fleuri une avalanche de commentaires sur le recul du Dollar, Pékin continue à détenir en moyenne 800 Milliards de bons du trésor américain.
Note : Si on y ajoute la part chinoise dans les entreprises de hautes technologies américaines, notamment du secteur informatique, on perçoit une plus forte imbrication des intérêts bilatéraux que celle révélée par la part des bons du trésor détenu par la Chine. Par exemple, Qualcomm, Monolithic Power et Texas Instrument réalisent respectivement 64%, 52% et 49% de leurs affaires en Chine. (*)
(*) Réaction au commentaire d’un lecteur, cette analyse complète et corrige le texte initialement mis en ligne. La remarque soulignait avec raison que les 800 milliards d’investissements chinois dans les bons du trésor américain ne couvraient qu’une faible part - et non pas les 30% indiqués par erreur – de la dette américaine.
Plus largement, la forte imbrication des intérêts révèle une contrainte réciproque – exposition américaine à la Chine et dépendance chinoise aux groupes américains - qui rend une offensive contre la devise américaine aléatoire.
Alors que les équilibres financiers, industriels et commerciaux du monde se réajustent dans un contexte où le dollar reste dominant, l’appareil, se méfie de l’émergence d’une monnaie alternative.
En tous cas, il n’est lui-même pas prêt à favoriser le relais du Yuan chinois comme devise de référence qui l’obligerait – éventualité impensable pour l’appareil - à en abandonner le contrôle et à le rendre librement convertible, comme l’exigerait le statut de monnaie de réserve.
Au bilan, il est exact qu’ont émergé des moyens de paiement parallèles en Roubles russes ou en Yuan chinois et que les BRICS envisagent des systèmes alternatifs pour contourner les institutions financières mondiales et priver le Dollar de ses privilèges exorbitants de monnaie de réserve globale. L’ébranlement du Dollar est en donc en cours. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
A l’été 2024, selon le FMI, le billet vert était toujours la monnaie d’échange de 88% des transactions globales et la devise de référence dans laquelle étaient libellées 58% des réserves de change mondiales, contre 20% pour l’€, 5% pour la Livre britannique, au même niveau que le Yen japonais, et 2% pour le Yuan chinois.
Pour autant, en dépit de ces faiblesses liées à sa nature déséquilibrée de ce qui est à peine plus qu’un forum d’échanges, traversé par des rivalités dont la capacité d’action est limitée par ses disparités politiques et les violents contrastes entre les agendas irréconciliables de certains membres, notamment les derniers arrivés dans le groupe [1], il est impossible d’ignorer la puissance potentielle des BRICS.
Note(s) :
[1] Pour des raisons historiques et socioculturelles, les Iraniens héritiers de la « Grande Perse », expriment souvent un sentiment de mépris à l’égard des Émirats, avec cependant aujourd’hui la frustration que leur économie, moins riche et sous embargo n’est qu’au 40e rang mondial, alors que celle des Émirats est 20e.
