›› Editorial
Chine-Iran, le fil d’une stratégie radicale anti-américaine.
Le 23 janvier 2016, le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, recevait le président chinois Xi Jinping, à Téhéran. La rencontre était la première étape d’un engagement de la Chine aux côtés d’une tendance fortement hostile à l’Occident.
Ses racines plongent dans la destitution par les services secrets anglo-américains du premier ministre Mossadegh en 1953 qui avait nationalisé l’industrie pétrolière iranienne contrôlée par l’Anglo Persian Oil Company.
En 1979, dans un contexte dominé par les repressions de sa police politique, le Shah Reza Pahlavi perdait la bataille contre les religieux. Bien implantés dans le monde rural, hostiles à ses réformes d’occidentalisation trop rapides et trop brutales, les caciques du Shiisme firent de leur refus de l’émancipation des femmes un de leur cheval de bataille culturel qui parvint à séduire la population traditionnelle.
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A vrai dire et pour aller à l’essentiel, la seule période de tensions sino-iranienne de l’histoire récente fut, après l’établissement des relations officielles modernes en 1971, celle du Shah proche de Washington et inquiet de la contagion maoïste révolutionnaire en Iran.
Après l’avènement de la République islamique et la crise des otages de l’Ambassade américaine à Téhéran, en 1979, les relations des Ayatollahs avec Pékin se développèrent à mesure qu’elles se dégradèrent avec Washington.
Un temps, la capacité chinoise à concilier les contraires fit merveille pendant la guerre Iran – Irak (1980 – 1988) quand, à la fois, allié de Bagdad et de Téhéran, Pékin, se tenant à l’écart du conflit, se proposait en conciliateur.
L’habilité pragmatique de la Chine au grand écart s’exprima aussi dans les années 90 quand, développant ses coopérations avec la République Islamique, la Chine de Jiang Zemin veillait en même temps à ne pas gêner ses ouvertures vers l’Amérique et ses relations avec Israël.
Dans les années 90 cependant, l’agilité diplomatique chinoise atteignit ses limites quand Washington accusa Pékin de soutenir le vaste programme iranien de missiles (Sol-sol, sol-air et anti-navires) et surtout de favoriser avec la Russie la poursuite d’un programme nucléaire militaire.
La suite est connue et l’opportunisme stratégique de la manœuvre chinoise saute aux yeux.
Au fil de la montée en puissance de la Chine et des défis qu’elle pose à l’Amérique, l’histoire conduit droit à la crise actuelle où l’on voit que le premier souci de D. Trump et de Tel-Aviv est toujours, trente années après les tensions des années 90, de réduire la capacité de nuisance des proxis iraniens du Hezbollah, du Hamas et des Houtis et surtout d’empêcher le développement opérationnel du programme nucléaire militaire iranien.
S’il fallait en quelques mots caractériser les très anciennes stratégies chinoises que Téhéran connaît bien, on dirait qu’en fonction de ses intérêts stratégiques toujours placés au centre, à la fois réticente aux alignements et aux choix manichéens, la Chine accommode les contraires en gardant toujours un œil sur les puissants et, notamment Washington, qui pour l’heure, constitue le point focal de sa politique étrangère.
La séquence récente du rapprochement anti-occidental de Pékin et de Téhéran est la suivante, en quatre étapes.
1. Après avoir cautionné les dix séries de sanctions onusiennes contre Téhéran de 2006 à 2012, Pékin avait été l’un des signataires du Plan d’Action Global sur le Nucléaire Iranien conclu en 2015 (« Joint Comprehensive Plan of Action » – JOCPA – réduction du nombre de centrifugeuses et du stock d’uranium de qualité militaire, inspections renforcées de l’AEIA, contre levée progressive des sanctions) avant de s’aligner sur la Russie et l’Europe pour tenter de contourner la brutalité américaine qui dénonça l’accord en 2018.
2. Le 23 janvier 2016, tirant profit de la détente offerte par l’accord JOCPA, Xi Jinping a rencontré à Téhéran l’Ayatollah Ali Khameni, dans le cadre d’une tournée qui l’avait également mené en Arabie Saoudite où il avait été reçu en audience par le roi d’Arabie Abdulaziz Al Saud et chez le général Sissi en Égypte.
En même temps, le MAE Wang Yi soucieux de garder deux fers au feu, recevait à Pékin successivement, le ministre des Affaires étrangères de Bashar-al Assad Walid Al-Moualem et une délégation de l’opposition syrienne.
A Téhéran, Xi Jinping avait promis aux Iraniens de multiplier le commerce bilatéral par dix d’ici 2025, - (en raison des sanctions internationales, il s’est produit l’inverse) ; d’augmenter la coopération bilatérale dans les secteurs de la formation et de la défense, tout en s’engageant à favoriser l’entrée de l’Iran dans l’OMC (l’Iran ne bénéficie que d’un statut d’observateur depuis 2005 ; en revanche, depuis 2023, il fait partie de l’OCS, pilotée par Moscou et Pékin).
Au cours des échanges le Président Rouhani n’avait pas manqué de souligner que Xi Jinping était le premier chef d’État à venir en Iran après la signature de l’accord avec les cinq membres permanents et l’Allemagne (lire : Pékin face à l’embrasement du Moyen-Orient. Avec Moscou et Téhéran une coagulation anti-occidentale).
3. Printemps 2018. Ripostant au Secrétaire d’État Mike Pompeo qui multipliait les déclarations fiévreuses contre les risques posés par le régime iranien et, exploitant de la mauvaise presse globale de la sortie américaine de l’accord sur le nucléaire iranien, la Chine défiait l’Amérique au milieu de la plus dangereuse escalade des tensions entre les États-Unis et l’Iran depuis l’occupation de l’ambassade américaine.
Lors de la visite à Pékin de Javad Zarif, le 13 mai 2018, enfonçant un coin dans le blocus de Washington, la Chine se plaçait à la fois en pourvoyeur de capitaux et en « développeur pilote » de l’industrie iranienne des hydrocarbures et du gaz, en même temps qu’elle promettait de remettre à niveau les infrastructures de base (400 milliards de $ promis sur 25 ans, dont 280 dans les champs de pétrole et de gaz et 120 dans la remise à niveau du réseau des transports, ainsi que du tissu industriel productif.)
En retour, et sans surprise, les compagnies chinoises bénéficieraient de la prééminence pour les investissements dans les hydrocarbures.
4. Le 27 mars 2021, Javad Zarif signait à Pékin un pacte de coopération stratégique qui reprenant les promesses de 2018, scellait la consolidation d’une mouvance stratégique anti-américaine et anti-occidentale entre Téhéran et Pékin, bénéficiant aussi de l’appui de la Corée du Nord et de la Russie.
Le 4 février 2022, à Pékin, l’axe révolutionnaire Chine-Iran recevait l’appui de Moscou, tandis que, de plus en plus, les trois se réclament du soutien de la nébuleuse du « Sud Global » qui, elle aussi se nourrit de la contestation de son histoire avec l’Occident, notamment par le désaveu systématique de la colonisation.
Lors de la spectaculaire cérémonie d’ouverture des JO d’hiver de Pékin, Xi Jinping mettait en scène, en plein Covid et 20 jours avant le déclenchement de la guerre en Ukraine par Vladimir Poutine qui n’avait pas prévenu son homologue chinois, un rapprochement « sans limites » avec la Russie dont le thème central était la construction d’un ordre multipolaire contre la domination occidentale.
