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La déshérence d’une jeunesse laissée pour compte et désenchantée

Cet article qui s’appuie une nouvelle fois sur les travaux d’Andrew Methven, explore les dernières tendances exprimées sur les réseaux sociaux à propos de l’attitude d’une certaine jeunesse désenchantée dont les résultats scolaires ne sont pas à la hauteur des efforts consentis par leurs parents.

Il met aussi, à la fois le doigt sur les tendances nouvelles de certains jeunes au repliement et au nihilisme désabusé et sur l’inadaptation supposée du système éducatif qui produit des élites dont la suffisance académique les empêche de mieux s’adapter au marché de l’emploi.

Sur le thème du désenchantement, la dernière mode emprunte une expression née à l’époque de la catastrophe immobilière du géant Evergrande quand les clients désemparés des promoteurs en faillite se lamentaient que les dizaines de milliers d’appartements qu’ils avaient achetés sur plan allongeaient la longue liste des immeubles dont les chantiers étaient arrêtés sans espoir de reprise.

Sur les réseaux sociaux ils devinrent des « 烂尾楼 - lan wei lou - » mot à mot « immeubles inachevés et pourris ».

Par analogie avec ces constructions immobilières en déshérence, un nouveau terme est apparu récemment sur Internet pour désigner une progéniture qui ne s’inscrit pas dans le comportement confucéen de la promotion par l’étude : « 烂尾姓- mot à mot : les enfants (bébés) 姓 Xing,pourris 烂 Lan, laissés pour compte 尾 Wei » –.

Il fait référence aux enfants dont la déshérence sociale et professionnelle n’est pas en rapport avec l’investissement en temps et en argent consenti par leurs parents.

Ainsi peut-on lire dans les échanges en ligne l’analogie suivante, exprimant le désarroi des parents « 如今“烂尾楼”已经等到了“保交房”, “烂尾娃”们, 何时能等到“保就业” ?- Si aujourd’hui les immeubles inachevés attendent toujours que [les promoteurs] respectent leur garantie de livraison des appartement “保交房”, quand 何时 [peut-on espérer] que les « enfants pourris laissés pour compte “烂尾娃”们, obtiennent un emploi garanti “保就业 ».

Parfois surgit même une tendance d’abandon nihiliste « 摆 烂 – Bai Lan », mot à mot « Laissez pourrir », exprimant une situation dont chacun, ayant accepté qu’elle ne peut plus évoluer dans le bon sens, considère qu’il est inutile de prendre des mesures pour la corriger.

La tendance qui a récemment pris de l’ampleur n’est pas éloignée de celle exprimée par l’expression « Faire la planche - 躺平 - » dont le sens était exploré par notre article de juin 2021 (lire : Le très faible enthousiasme pour la « politique des trois enfants ») à propos de la réticence des Chinois à faire plus d’enfants.

Le nihilisme désabusé qui télescope de plein fouet le positivisme compétitif de l’appareil, renvoie à la tendance qui, elle aussi se développe au sein de la jeunesse, exprimée par les concepts « d’involution » ou de « repliement », 混消 hunxiao (混 - hun = brouiller, perturber ; 消 – xiao = abolir, effacer), déjà évoqués dans l’analyse citée plus haut du refus des jeunes couples chinois à faire plus d’enfants.

Au passage, on notera que le désenchantement de la jeunesse exprimé sur le net croise les statistiques officielles du chômage des jeunes. En juillet dernier les chiffres publics avaient révélé qu’après avoir exclu du décompte les enfants en cours d’études, la proportion de jeunes de 16 à 24 ans sans emploi avait atteint 17,1%, soit 16 millions.

La persistance sous la surface du tutorat illégal aggrave les inégalités.

Ce n’est pas tout, la crise économique en cours qui diminue les ressources des familles les moins favorisées crée des inégalités avec celles dont les parents ont les moyens de pousser artificiellement les études de leur progéniture en leur injectant ce que les internautes appellent du « sang de poulet ».

L’expression imagée 打 鸡 血 (da ji xue - injecter du sang de poulet -) devenue un synonyme populaire de « motiver artificiellement » renvoie aux très onéreux efforts de tutorat supposés capables, quelles que soient leurs aptitudes, de hisser les élèves au meilleur niveau d’études.

Parallèlement, exprimant un fossé social de plus en plus flagrant, les familles les moins aisées abandonnent le tutorat dans les matières jugées annexe, comme la musique. C’est ainsi que les dernières statistiques commerciales font par exemple état de la chute des ventes de pianos.

Sur le net, pour expliquer la nouvelle tendance au nihilisme d’une partie de la jeunesse en situation d’échec, des parents n’hésitent pas à critiquer le coup porté au « tutorat » par les efforts de mises aux normes de Xi Jinping en 2021. (Voir le § « Le lucratif commerce du tutorat » de notre article du 3 juin 2021 : Mise aux normes des écoles privées. Une page se tourne).

Dénonçant les effets indésirables d’une mesure apparemment vertueuse et égalitaire, sur le net, certains parents évoquent une politique de « Double réduction : 双减政策 shuang jian zheng ce ».

Non seulement, elle a supprimé le tutorat pour les familles les moins aisées mais, de surcroit, en favorisant la multiplication du tutorat clandestin aux tarifs exorbitants, elle a à la fois définitivement détruit les possibilités des moins fortunés et creusé le fossé entre les très riches et la classe moyenne.

En 2021, la brutalité sans nuance de la mesure avait d’abord anéanti tout le secteur du tutorat provoquant par exemple la quasi-faillite de « New Oriental » la plus grande entreprise de cours particuliers. Son cours en bourse ayant perdu 90% de sa valeur, elle avait été contrainte de licencier 60 000 employés.

Mais, profondément enracinée dans la culture confucéenne, la demande demeure. Disparues du paysage public les officines de tutorat ont proliféré sous la surface. Devenus clandestins, les cours particuliers sont aussi devenus plus chers. Sur le net, les parents déclarent payer entre 1 400 et 5000 Yuans (200 à 700 $) pour un cours d’une heure. Hors de portée des revenus moyens, le prix aggrave les inégalités.

Enfin, les échanges sur la jeunesse en déshérence dont une partie désenchantée, tentée par le nihilisme de l’inversion régressive, est au chômage, renvoient aussi à l’inadaptation d’un système éducatif à la fois très sélectif et assez souvent déconnecté du marché du travail.

Tel était l’objet de certains échanges où on pouvait lire que les jeunes devaient accepter de se « débarrasser de la longue robe [de lettré] de Kong Yi Ji - 脱下孔乙己的长衫 tuo xia Kong Yiji de chang shan - ».

La référence à l’anti-héros asocial et aigri de la nouvelle de Lu Xun publiée en 1918 que QC avait déjà évoquée en avril 2023 (Le chômage des jeunes diplômés. Lu Xun et Kong YiJi ; Lao She et Xiangzi le chameau), jette la lumière sur la persistance supposée ou réelle, en tous cas dénoncée par le pouvoir lui-même, d’une mentalité élitiste des intellectuels diplômés réticents à accepter des emplois qu’ils n’estiment pas de leur niveau.


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