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L’OCS à Dushanbe. La menace terroriste ébranle les anciens équilibres stratégiques

Pékin et le défi de l’instabilité pakistanaise et afghane.

Photo AP : Une unité de l’armée pakistanaise photographiée en 2011 dans la zone tribale du Sud Waziristan.

Le départ d’Afghanistan des troupes américaines inquiète Pékin

En 1996, la création du groupe de Shanghai recelait en effet un arrière plan stratégique anti-américain qui entendait freiner l’expansionnisme de l’OTAN et contrer l’épidémie de « régime change » à l’œuvre dans la région. En 2005, les 6 pays avaient même adopté une position commune dénonçant les bases américaines établies dans la zone en base arrière de l’intervention américaines en Afghanistan et exigé que Washington fixe un calendrier de retrait. Cet état d’esprit prévalait encore en 2011.

Mais, depuis, l’aggravation de la situation au Xinjiang a changé la donne. Désormais, les inquiétudes chinoises face au vide provoqué par le départ de l’ISAF laissent présager un rapprochement entre Pékin et la Maison Blanche dans la lutte contre l’extrémisme religieux radical.

Pékin préoccupé par le désordre Pakistanais.

Simultanément, attisé par l’aggravation de la situation dans le grand ouest chinois, surgit à Pékin un malaise de plus en plus perceptible face à l’ambiguïté d’Islamabad à l’égard des groupes terroristes. Alors que les positions officielles des deux pays restent calées sur l’image d’une proximité stratégique inébranlable qui souffre cependant de relations commerciales faibles et déséquilibrées, il est utile de lever le voile sur les différends qui pourraient s’exacerber à mesure que se développe la menace terroriste en Chine. Déjà, à l’été 2007 des militants islamistes avaient kidnappé 7 ressortissantes chinoises accusées de tenir un commerce de prostitution à Islamabad.

Les 10 et 11 juillet 2007, en partie sous la pression de Pékin, l’armée pakistanaise avait, sur ordre du Président Musharaf, brutalement investi la mosquée rouge et la madrassa adjacente devenue depuis 2006 le refuge des extrémistes religieux et une institution réservée aux femmes qui prêchait l’instauration de la Charia (bilan 154 morts).

Au même moment, trois officiels chinois avaient été assassinés à Peshawar et un attentat suicide avait visé une équipe de travailleurs chinois au Balutchistan, la province irrédentiste limitrophe de l’Iran et de l’Afghanistan, arrière pays du port de Gwadar, un des éléments clés de la relation sino-pakistanaise et point de départ du projet de pipeline devant relier la mer d’Arabie au Xinjiang.

Lire notre article Ambiguïtés sino-pakistanaises.

A partir de 2011, deux années après les émeutes d’Urumqi, les critiques chinoises se firent plus directes accusant Islamabad de mal contrôler ses zones tribales et pointant du doigt l’entraînement au Pakistan des terroristes auteurs des attentats à Kahsgar au Xinjiang. Les accusations qui provenaient des autorités chinoises locales, avaient été reprises par le China Daily.

En mai 2013, tandis que les médias chinois rappelaient, par leurs formules convenues, la solidité des liens entre Pékin et Islamabad (« 全天候伙伴 ») Li Keqiang avait, comme s’il présageait une stagnation ou des difficultés, appelé à un renouveau de l’amitié « pour qu’elle porte de nouveaux fruits - 结出新硕果 ». En réalité, le régime chinois s’inquiète d’une aggravation de la sécurité au Pakistan au point que, selon les renseignements militaires américains, il aurait commencé à réfléchir à l’hypothèse extrême d’une prise de contrôle par les radicaux de tout ou partie de l’arsenal nucléaire pakistanais.

Prise de conscience à Islamabad.

Le 1er juin 2014, un article du « Dawn », le plus ancien et le plus lu des quotidiens pakistanais en langue anglaise, publiait un article qui mettait directement l’accent sur les risques posés par le « spectre terroriste » sur les relation d’Islamabad avec ses voisins, après le retrait américain d’Afghanistan. Après avoir rappelé la solidité des liens entre Chinois et Pakistanais, appuyés par une bonne perception réciproque des opinions publiques, il soulignait non seulement que « la Chine était très inquiète de protéger ses intérêts au Pakistan », mais qu’elle était également préoccupée par le phénomène des Ouïghours et des ressortissants d’Asie Centrale ayant trouvé refuge dans les zones tribales entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Au point que, selon l’auteur de l’article, les centres de recherche stratégique chinois commençaient à suggérer au gouvernement de Pékin d’augmenter, comme le fait Washington, mais en contradiction avec le principe chinois de non ingérence, sa pression sur Islamabad pour qu’il lance des opérations militaires contre les terroristes réfugiés dans les zones tribales, avec l’objectif d’affaiblir le mouvement indépendantiste religieusement très marqué de l’ETIM (Acronyme anglais pour Mouvement Islamiste du Turkestan Oriental).

Toutes ces évolutions directement liées à l’un des plus graves problèmes de sécurité interne que la Chine n’ait jamais connu, ne suffisent certes pas à attester d’un relâchement significatif des liens entre Islamabad et Pékin. Les deux pays ont en effet toujours d’importants projets de développement en cours financés par plus de 50 Mds de $ promis par la Chine pour améliorer l’intégration économique et densifier les réseaux de transport ferrés et routiers d’une « nouvelle route de la soie du XXIe siècle ».

Leur proximité stratégique s’alimente aussi de la volonté chinoise de faire contrepoids à Washington et New-Delhi. Mais force est de reconnaître que la relation bilatérale est aujourd’hui troublée par l’ambiguïté et les hésitations pakistanaises face à la question terroriste qui pose à la Chine un risque existentiel inédit qu’elle ne peut plus ignorer.

Un fâcheux concours de circonstances.

Enfin, il arrive que de néfastes coïncidences contribuent à dissiper le voile des ambivalences diplomatiques et à ramener à la surface quelques vérités plus conformes à la réalité des situations. Chacun aura noté que, dans ses relations avec l’Asie du Sud, Pékin s’applique à maintenir au moins dans la forme un équilibre entre New-Delhi et Islamabad. Depuis quelques temps, c’est devenu une tradition : chacun des voyages de la haute direction du régime dans la zone comporte un passage obligé dans les deux capitales. C’était le cas de Li Keqiang au printemps 2013 qui après un voyage remarqué en Inde a fait un crochet au Pakistan.

Autre évidence : après les fortes crispations de la relation sino-indienne du printemps 2013, le régime chinois s’est appliqué à faire baisser les tensions (lire notre article Diplomatie chinoise et méfiances indiennes). A la suite de l’élection de Narendra Modi, le n°1 chinois n’a eu de cesse de le rencontrer. Les deux se sont vus longuement au Brésil, fin juillet lors de la dernière réunion des BRICS. C’est pourtant par le Japon, il y a trois semaines et par les États-Unis où il se rendra le 29 septembre que le nouveau premier ministre indien a commencé son action diplomatique après son arrivée au pouvoir. Du coup c’est Xi Jinping, qui à peine plus d’un après le voyage de Li Keqiang, a consenti à faire le voyage de New-Delhi.

La carte sauvage des militaires pakistanais.

Cette fois pourtant, suite à l’instabilité qui régnait à Islamabad où depuis plusieurs semaines les manifestants réclamaient le départ du premier ministre, le n°1 chinois a été contraint d’annuler le rituel du passage au Pakistan. La décision vient du premier ministre Nawaz Sharif qui accusait les mouvements d’opposition d’entretenir l’instabilité. Après des démentis du porte parole du gouvernement chinois et des autorités pakistanaises, l’agence Xinhua confirmait la nouvelle le 9 septembre, tout en rappelant le caractère indéfectible des liens entre Pékin et Islamabad.

Le fait est que, sous couvert de querelles pour la validité des élections générales remportées en mai dernier par le mouvement de Nawaz Sharif au sein de la Ligue Pakistanaise Musulmane, la sévère discorde en cours à Islamabad entre le pouvoir civil et les militaires recèle un potentiel d’aggravation de la situation du sous-continent qui ne fait l’affaire ni de la Chine ni celle des États-Unis.

Peu intéressée par le développement des liens initiés par Nawaz Sharif entre Islamabad et Kabul comme d’ailleurs avec New-Delhi, l’armée pakistanaise qui tire son pouvoir des tensions en cours voit avant tout l’Afghanistan comme un enjeu de compétition avec l’Inde. Compte tenu des liens entretenus par les services de renseignement militaires pakistanais avec les mouvances radicales, Pékin et Washington peuvent légitimement s’inquiéter de ces évolutions. Sur ce sujet au moins, les préoccupations de la Chine rejoignent celles des États-Unis.


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