›› Chronique
Les lacs glaciaires sont menacés de rupture par la puissante montée des eaux due à la fonte des glaces. PHOTOGRAPHIE DE Getty Images/Feng Wei Photography
*
Une semaine après les violentes crues dévastatrices et les coulées de boue au Népal au nord de Katmandou et près du poste frontière de Gyirong entre le Népal et la Chine, le total cumulé des décès dépasse désormais 1200. Tout indique que le bilan est provisoire.
Plus de 4500 personnes sont portées disparues dont de nombreux habitants de la région, des centaines d’ouvriers travaillant sur des chantiers hydroélectriques ainsi que plusieurs dizaines de ressortissants étrangers (randonneurs, pèlerins ou touristes indiens, américains, européens — dont quatre français —).
La catastrophe a été provoquée par l’effondrement d’un glacier à 5200 m d’altitude dans l’Himalaya à Langtang Lirung au Népal, à 5 km de la région autonome du Tibet.
Côté chinois, qui fait officiellement état de « plusieurs dizaines de morts et de centaines de disparus », contrairement à la transparence des Népalais sur la catastrophe, les informations relayées par les médias publics contrôlés par Pékin sont censurées. A ce jour, l’appareil reconnait 21 morts, mais toutes les vidéos des réseaux sociaux montrant l’ampleur des dégâts causés par la montée brutale des eaux et les coulées de boue sont effacées.
En Chine, en effet, l’appareil dont, par esprit de système, la communication officielle privilégie les aspects favorables ou vertueux plutôt que les images sinistres des catastrophes, a mis l’accent sur les secours et la solidarité des équipes de sauvetage. Déployées à Shigatse, 300 km au Sud-ouest de Lhassa, elles combinent des drones et, surtout, des unités héliportées indispensables pour s’affranchir du réseau routier lourdement endommagé.
Selon la Srilankaise Kanni Wignaraja Sous-Secrétaire général des Nations Unies et Directrice régionale pour l’Asie et le Pacifique du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la population de la région exposée aux risques de nouveaux effondrements glaciaires se chiffre « en millions. » Tous sont menacés par la crise climatique qui augmente la pression sur les barrages.
Pour elle, Les inondations survenues entre le Népal et le Tibet ont submergé des installations hydroélectriques, neutralisant environ 10 % de la capacité de production d’électricité du Népal. On craint désormais que des pans entiers de rives, où vivent des millions de personnes, ne deviennent pratiquement inhabitables.
« La technologie ne peut pas progresser assez vite pour prévenir les pertes le long de ces vastes réseaux fluviaux qui recueillent le trop-plein des lacs glaciaires ».
Violence de la nature et fragilité des grands barrages.
Le 29 août 2026, des ouvriers utilisent des excavatrices pour déblayer la boue à Dhunge Bazaar, dans le district de Nuwakot au Népal, a proximité de la frontière du Tibet et à 600km à l’Ouest de Lhassa © PRABIN RANABHAT / AFP.
*
En 2020, des chercheurs avaient recensé 47 lacs glaciaires potentiellement dangereux au Népal, en Chine et en Inde, mais on estime aujourd’hui que le chiffre réel est nettement plus élevé.
Le 30 août, pour CNN, Simone Mac Cartney soulignait une contradiction. Les inondations meurtrières le long de la frontière entre la Chine et le Népal ont mis en lumière l’aggravation des risques de catastrophes naturelles dans l’Himalaya, alors même que les pays de la région ne cessent de développer leurs infrastructures en haute altitude.
« Rien n’indique que la dernière catastrophe en date soit liée à des aménagements d’origine humaine », dit-elle.
« Mais les ravages pourraient servir d’électrochoc aux gouvernements qui multiplient les projets de barrages, de tunnels, d’autoroutes, de voies ferrées et de ponts à travers l’Himalaya, dans le but d’exploiter l’immense potentiel hydroélectrique et les ressources de la région — tout en y renforçant leurs frontières. »
Elle pointe la frénésie chinoise de constructions de barrages à très haute altitude.
« Aucun pays n’a déployé autant d’efforts en ce sens que la Chine, dont le gouvernement considère le Tibet et les zones frontalières himalayennes comme des éléments cruciaux pour sa sécurité nationale et énergétique. L’ambition de Pékin est de transformer la région en un pôle majeur d’énergie verte en haute altitude. »
En janvier 2026, Jean-Paul Yacine avait décrit la vaste amplitude des projets chinois sur le fleuve Yarlung. L’article suivait le Premier Ministre Li Qiang venu à Mailing 米林市 (Mi Lin Shi) dans la préfecture de Nyingchi, à 2900 m d’altitude, lancer les travaux d’un vaste ensemble de barrages échelonnés sur 50 km et une dénivelée de plus de 2000 m. https://www.questionchine.net/entre-la-chine-et-l-inde-sur-le-toit-du-monde-la-bataille-de-l-eau
Le coût de Mailing, actuellement en construction au prix d’exploits techniques du génie civil chinois est évalué à 1000 milliards de Yuan (168 milliards de $). Il est le premier maillon d’un ensemble titanesque de retenues d’eau qui tire profit de la forte dénivelée entre la région de Nyingchi (2900m) et celle de Medog.
Située 800 km à l’Est de Lhassa, à proximité de la frontière indienne, la région de Medog, au climat tropical humide et à la biodiversité exceptionnelle de forêts luxuriantes, est entourée des très hauts sommets comme le Namjagbarwa culminant à 7700 m, formant un paysage à couper le souffle. A l’endroit où le fleuve Yarlung Tsangbo quitte le Tibet, vers les plaines indiennes, son point le plus bas est de 155 m.
Simone Mac Cartney ajoute que « la Chine n’est pas la seule concernée. L’Inde, et dans une moindre mesure le Népal, se sont lancées ces dernières années dans une fièvre de construction d’infrastructures, investissant des centaines de millions de dollars dans des aménagements situés dans une région du monde extrêmement vulnérable aux séismes, aux catastrophes naturelles et au changement climatique. »
Ce que les responsables craignent le plus est la rupture des lacs glaciaires, ces plans d’eau créés par la fonte des glaciers, dont l’eau accumulée dans des dépressions elles-mêmes bloquées par la glace, déborde dans les vallées environnantes en puissantes vagues générées par la fonte.
« C’est un désastre inimaginable », a déclaré à l’AFP Dhruba Prasad Adhikari, le chef adjoint du district dévasté et toujours largement isolé de Rasuwa. « Il faut voir la réalité en face, cette inondation va au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer ».
En attendant, au Népal, la population enterre ses morts. Parfois même des funérailles et des prières sont organisées sans la présence de dépouilles, pour honorer la mémoire et apaiser l’âme des disparus.
« Cela fait une semaine que mon père n’a plus donné signe de vie », a confié à l’AFP Susmita Lo, 21 ans, en tenant dans les bras son neveu de 6 ans. « Il est là parce que son père est lui aussi manquant […] On ne lui a rien dit pour l’instant, il est trop jeune ».