›› Editorial
Huawei et Pékin se braquent.
Le 16 mai, un article du Global Times au ton très agressif reflétait la colère de l’appareil. « La Chine prendra des mesures radicales pour protéger ses intérêts légitimes ».
Sur WeChat on lit qu’à Huawei on se prépare à une guerre de tranchées « Abandonnez les fantasmes, préparez-vous pour la véritable bataille ». « Nous n’avons pas d’autres voies que celle de la victoire ». Déjà le groupe a commencé à se libérer des composants américains.
S’il est vrai que les téléphones portables P40 Pro de Huawei continuent à utiliser le système d’exploitation Android – « open source » -, mais sans la suite des applications Google, privés d’accès à Play Store, Youtube et Gmail, avec cependant des puces radio venant de Qualcomm, Qorvo et Skywork, le Mate 30 Pro s’est sérieusement libéré de la technologie américaine.
Débarrassé de la mémoire NAND Flash fabriqué par Micron et remplacé par la même produite par Samsung, il est doté du microprocesseur Kirin 990, dont le constructeur dit qu’il est plus rapide que ses concurrents américains notamment pour les tâches de l’intelligence artificielle et qu’en plus il intègre un modem 5G.
Quant à la 5G, Huawei a, en septembre dernier, annoncé qu’il avait commencé à construire des relais sans la technologie américaine à un rythme de 5000 par an, en baisse par rapport aux plans initiaux du groupe.
Commentant la guerre sino-américaine Ren Zhengfei dont la première salve a été tirée le 19 mai 2019, le fondateur a admis que l’embargo avait durement touché la division des portables du groupe dont les revenus ont baissé de 10 Mds de $ en 2019. Il y a un an, dramatisant l’embargo, il avait même affirmé que l’agressivité américaine menaçait la survie de son groupe.
Conscient que l’Amérique entend faire obstacle à sa vision d’une 5G mondiale largement contrôlée par son groupe et fidèle à sa stratégie selon laquelle la meilleure défense est l’attaque [3], il avait aussitôt proposé de vendre des licences de sa technologie 5G aux compagnies américaines, ajoutant qu’il était prêt à s’associer aux États-Unis avec un partenaire américain et même à partager avec lui sa technologie des microprocesseurs.
Mais cette fois, la charge menée par Trump frappe le groupe de plein fouet.
Résilience de Huawei et sombres perspectives.
A la date de la rédaction de cette note, la nervosité des acteurs des nouvelles technologies n’avait pas baissé. Dans le Financial Times Kathrin Hille écrivait que la guerre de tranchées touchait toute la chaîne mondiale des approvisionnements.
HiSilicon, le fabricant chinois de puces affilié à Huawei qui vient de prendre rang dans les 10 premiers vendeurs mondiaux et de doubler Qualcomm sur le marché chinois, pourrait être un des premiers affectés. Sa production à grande échelle de puces chinoises dépend encore du Shanghaïen SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation- 中芯国际集成电路制造有限公司 中芯国际), et du Taïwanais TSMC, dont nombre de produits et de procédés de fabrication dépendent encore de technologies nées et développées aux États-Unis.
L’heure n’est plus aux faux semblants.
Le 18 mai, dans une conférence de presse, le PDG de Huawei, Guo Ping accusait les États-Unis de violer les principes élémentaires d’équité « 美国政府的行为, 违背了最基本的公正原则 », « infligeant non seulement des dommages à tout le secteur 不仅会给芯片行业带来巨大的冲击 », mais « détruisant les bases mêmes de la confiance globale de l’industrie des microprocesseurs 也将破坏全球产业合作的信任基础 . »
Aussitôt après la décision de Trump, Pékin a injecté 2,5 Mds de $ dans SMIC, le n°1 chinois dont la technologie est cependant encore loin d’avoir atteint le niveau de son concurrent Taïwanais.
Alors qu’il est difficile de prévoir jusqu’où iront les représailles chinoises dans un contexte où le secteur se fracture, tandis que les attaques américaines accélèrent les progrès de l’industrie des microprocesseurs chinois, Huawei dont l’expansion globale pourrait souffrir, a cependant la solution d’attente de son très vaste marché intérieur.
Objectivement deux hypothèses peuvent être envisagées.
Soit Ren Zhengfei le fondateur pas tout à fait rassuré par les progrès de ses microprocesseurs et mesurant les risques pour Huawei et HiSilicon d’une guerre de tranchée sans merci, abandonne la stratégie de la « riposte offensive » qu’il affectionne et tente une forme de compromis. Aidé par les géants américains installés en Chine que la bataille ébranle à un niveau jamais observé auparavant, l’armistice ainsi conclu stabiliserait le secteur pour un temps.
Soit, il choisit d’accélérer la rupture en augmentant encore ses capacités de R&D, déjà grandes pour rattraper la technologie américaine. Comme le souligne Zak Doffman dans un article de Forbes du 19 mai, « il y faudra encore un peu de temps, mais la Chine n’hésite jamais à investir sur le long terme. »
Après tout, quand on interroge Ren Zhengfei sur sa vision du succès il répond « Voyez les groupes japonais qui survivent après avoir trépassé 9 fois. Voilà le vrai succès. Huawei, n’a pas gagné, mais il progresse ». Ce qui rejoint Confucius : « La plus grande qualité, n’est pas de ne jamais tomber, mais de toujours se relever ».
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Ren Zhengfei le sait. Huawei est trop puissant et trop emblématique de la modernisation du pays pour que Pékin ne lui apporte pas un soutien maximum, y compris à l’étranger, comme le font déjà tous les ambassadeurs de Chine confrontés à l’ostracisme décrété contre Huawei par la Maison Blanche.
Si un compromis n’était pas possible, les répercussions seraient immenses. D’abord contre les groupes américains installés en Chine. Simultanément, le développement global de la 5G serait freiné, tandis que Huawei continuera de se libérer de l’emprise américaine, ce qui modifiera complètement le paysage des télécoms globales.
Enfin, au-dessus de ces incertitudes plane la carte sauvage des élections américaines en novembre prochain. D’ici là Trump tentera d’actionner le levier des accusations largement partagées au Congrès par les démocrates, d’une grave absence de transparence de Pékin sur la nature réelle de l’épidémie en janvier dernier.
Ajoutées au découplage technologique en cours qui éloigne radicalement la situation de la vision de Kissinger datant d’un demi-siècle d’une connivence stratégique entre Pékin et Washington pour le contrôle de l’Eurasie, la chute brutale de la confiance réciproque, encore aggravée par le nationalisme anti-occidental de Xi Jinping, pèse désormais lourdement sur la relation sino-américaine.
Alors que les deux chefs de l’État ne se parlent plus, les plus pessimistes affirment qu’elle influencera la relation pendant une génération.
Note(s) :
[3] Lire notre article écrit en 2011 décrivant la stratégie circulaire de Huawei.
Objectivement et quelles que soient les convictions des adeptes d’Adam Smith et du « libre marché », le fait qu’un groupe sous la coupe d’un régime autocrate exprimant à ce point un refus des valeurs démocratiques, contrôle sans concurrent occidental un système global à haut débit de transmission d’informations toutes interconnectées commandées à distance ayant de tels impacts sur l’organisation de la planète, pose un problème de sécurité.
