›› Politique intérieure
Zhu Rongji le 8 avril 1999, alors Premier Ministre lors d’une célèbre conférence de presse avec Bill Clinton à Washington DC. Les questions qui ne l’avaient pas ménagé avaient porté sur l’entrée de la Chine dans l’OMC, les droits de l’homme et les libertés politiques, les accusations d’espionnage et d’ingérence politique.
Zhu qui avait confié avec humour avoir hésité à venir aux États-Unis compte-tenu de l’hostilité du Congrès, avait répondu en soulignant les immenses efforts de Pékin pour :1) Ajuster son système économique, 2) Améliorer le niveau de vie d’une part importante de la population - premier des droits de l’homme dans un contexte où les différences culturelles ne devaient pas être niées -. En même temps il avait fermement rejeté les accusations d’espionnage qu’il qualifia de « rumeurs infondées ». Photo Joyce NALTCHAYAN/AFP/Getty Images
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L’ancien premier ministre Zhu Rongji 朱镕基 est décédé le 11 août à Pékin à l’âge de 97 ans. Son parcours qui marqua une étape décisive de la modernisation du pays, mais ne fut pas exempt de critiques, mérite attention.
Premier ministre de 1998 à 2003, ancien nº1 du parti à Shanghai (1989-1991), gouverneur de la banque de Chine (1993-1995) et membre du Comité Permanent (2002-2003), ce réformateur déterminité et pragmatique au franc parler, impitoyable pourfendeur de la corruption fut à l’origine d’une bascule radicale de l’économie chinoise vers la libéralisation du marché qui paracheva l’abandon de la planification étatique.
A cet effet, il s’était placé dans le sillage de Deng Xiaoping, son mentor décédé en février 1997, alors que lui-même avait 69 ans et que, comme vice-premier ministre, il avait activement participé aux négociations pour la rétrocession de Hong Kong devenue effective le 1er juillet 1997.
Son bilan est impressionnant.
A l’extérieur son principal succès fut l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001, alors qu’il était Premier Ministre, à la suite de longues négociations qui duraient depuis 1986 lancées sous l’impulsion de Deng Xiaoping.
L’admission de la Chine en dépit des fortes oppositions non seulement des Occidentaux et du Japon, mais également des conservateurs chinois eux-mêmes, a accéléré l’intégration du pays dans le commerce mondial, fait exploser ses exportations, provoqué un afflux massif d’investissements extérieurs et déclenché un cercle vertueux de transferts de technologies et de modernisation du système productif chinois.
A l’intérieur, son héritage marqué par l’allègement de la bureaucratie, exprimait sans faiblir un sens aigu des priorités, « Traiter [d’abord] l’essentiel 抓大, négliger l’accessoire 放小, ». Ainsi s’est-il attaqué avec verve à la corruption endémique de l’appareil, laissant dans les mémoires la formule imagée à l’emporte-pièce « J’ai préparé 100 cercueils 我这里准备了100口棺材 ; 99 pour les cadres corrompus 留给贪官 et un pour moi 一口留给我自己 ».
En 1998, lors d’une conférence de presse donnée au moment de sa nomination au poste de Premier ministre, il s’était exclamé « Même si je suis face à un champ de mines 地雷阵 ou un abime insondable 万丈深渊 j’avancerai sans hésiter 我都将义无反顾 pour faire de mon mieux jusqu’à ma mort 鞠躬尽瘁, 死而后已 »
En dépit d’une avalanche de critiques qui lui reprochèrent les licenciements massifs, il a également entrepris une vaste remise en ordre des entreprises d’État inefficaces et surendettées dont beaucoup furent fermées quand d’autres furent privatisées ou contraintes de fusionner.
Ses réformes douloureuses qui ne furent pas sans effets collatéraux à la fois sociaux et éthiques - la privatisation ayant mécaniquement fait le lit de la corruption qu’il combattait [1] -, établirent néanmoins les bases de la compétitivité industrielle de la Chine.
Après avoir jugulé l’inflation - +18% entre 1988 et 1989 - Zhu fut également à l’origine de la professionnalisation rigoureuse du système bancaire et de la réforme du logement qui tourna le dos au système étatique des logements gratuits attribués par les « unités de travail ».
Le droit d’accès à la propriété des occupants de la classe moyenne déclencha une explosion du secteur immobilier qui devint un des principaux moteurs de croissance de l’économie entre 2000 et 2010.
Il reste que dopé par l’enrichissement des ménages qui découvrirent les attraits de la propriété privée et de la spéculation, la reforme fut aussi à l’origine d’une explosion des prix de l’immobilier souvent hors de portée de la classe moyenne dans les grands centres urbains et de la financiarisation excessive du secteur, ayant généré l’endettement compulsif des promoteurs à l’origine des « crash » de « Garden Country » et « d’Evergrande ».
L’avis de décès officiel publié par l’appareil a salué le rôle essentiel de Zhu durant une « étape cruciale alors que le pays opérait sa transition d’une économie planifiée vers une économie socialiste de marché ».
Ayant rappelé son parcours dans le sillage de la « tournée dans le sud de Deng Xiaoping en 1992 » la nécrologie qui le crédite « d’avoir œuvré sans relâche pour promouvoir la réforme, l’ouverture et la modernisation de la Chine 推动中国的改革开放和现代化建设 », conclut sur le ton et la forme immuables réservés aux plus hautes personnalités du Parti que « sa vie fut une vie de révolution, de combat et de gloire 他的一生是革命, 奋斗与光荣的一生 et que sa disparition est une grande perte pour le Parti et l’État. 他的逝世是党和国家的重大损失 »
Une jeunesse communiste tourmentée par Mao.
Après avoir critiqué les dérapages hystérisés de la Révolution Culturelle (ici humiliation publique de professeurs), Zhu Rongji fut sanctionné une deuxième fois par Mao en 1970 et envoyé en camp de rééducation au Hubei. Il avait alors 42 ans. Photo publiée par Radio France le 12 mai 2026.
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Originaire comme Mao de Changsha dans le Hunan, Zhu est né en 1928 dans une famille de grands propriétaires terriens qui se réclamait de la descendance lointaine de Zhu Yuanzhang, premier empereur des MING, plus de cinq siècles et-demi avant sa naissance.
Très vite orphelin, - son père est décédé avant sa naissance et sa mère en 1937 quand il avait neuf ans -, il a été éduqué par un de ses oncles paternels. Voyant ses bons résultats scolaires, il l’aida financièrement à poursuivre ses études à Qinghua où il adhéra au Parti dès 1949 au sein d’un groupe de militants de l’Université. En 1951, à 23 ans, il obtint un diplôme en génie électrique.
D’abord affecté comme nº2 du bureau de la planification industrielle au ministère des industries de la Chine du Nord, à Pékin, il intégra dès l’année suivante la Commission de planification d’État, sous la direction de Gao Gang qui, accusé déloyauté par Mao, se suicida l’année suivante.
Zhu qui, trompé par l’ouverture des « Cent Fleurs » s’était déjà risqué à critiquer Mao en 1957 récidiva en 1958, lors du lancement du « Grand bond en avant ».
Là commence une partie politiquement sensible de de la vie de Zhu que la nécrologie officielle ne mentionne pas.
Il avait 30 ans et jugeait en effet les choix économiques du pays irrationnels et dangereux. Qualifié de « droitier », il fut exclu du Parti et envoyé en rééducation à la campagne pour enseigner dans une école de cadres.
Douze ans plus tard, après une période où ses responsabilités politiques avaient été drastiquement réduites, il subit une nouvelle purge qui sanctionnait ses critiques de la « révolution culturelle ». En 1970, il fut envoyé pour cinq ans à Xiangfan, devenue Xianyang dans le Hubei, 250 km au Nord-Ouest de Wuhan et à 1000 km au sud de Pékin, dans une des « Écoles de cadres du 7 mai », en réalité des fermes de rééducation par le travail forcé créées par Mao dans les campagnes pour redresser les cadres récalcitrants.
La réhabilitation vint par Deng Xiaoping.
Après la disparition de Mao en 1976, Zhu fut autorisé à réintégrer le Parti.
13 ans plus tard, il était maire de Shanghai [2] et en 1991, sous l’influence de Deng, Jiang Zemin le nomma vice-premier ministre et deux ans plus tard lui confiait la charge de la Banque de Chine qu’il assuma jusqu’en 1995.
Trois ans plus tard, il était nommé Premier Ministre.
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Malgré les critiques qui fustigèrent les réductions drastiques de la main d’œuvre occasionnant une forte montée du chômage, l’aggravation des inégalités sociales entre nouveaux riches et laissés pour compte des réformes et les compromis qu’il accepta pour faire entrer le pays dans l’OMC [3], la figure de Zhu Rongji reste attachée à un épisode de transformation radicale de l’économie du pays.
Elle fut marquée par le recul de la pauvreté notamment dans les régions excentrées du pays, l’essor fulgurant d’une classe moyenne qui avant lui n’existait pas et la ruée vers le vaste marché du pays des entreprises étrangères et de leurs investissements.
Pour beaucoup d’observateurs, alors qu’aujourd’hui la croissance se contracte, que le marasme immobilier persiste et que la défiance freine toujours la consommation intérieure, la mort de Zhu Rongji marque la fin d’une période d’optimisme et d’une phase d’expansion rapide de l’économie où la croissance moyenne approchait les +8% avec des périodes - notamment en 1993 - où elle avait atteint +13,9%.
Pour autant s’il est exact que Zhu Rongji fut un grand réformateur qui imposa au pays une lutte sans pitié contre la corruption de l’appareil et des réformes audacieuses avec la conviction patriotique qu’elles étaient indispensables pour que le pays sorte du cul-de-sac de l’économie planifiée, qui laminait les initiatives individuelles d’un peuple doué pour le commerce, son action fut celle d’un apparatchik déterminé et énergique qui n’a jamais remis en cause sur le mode libéral et démocratique la prévalence absolue du Parti.
Note(s) :
[1] La question fait débat. Beaucoup qui défendent le bilan de Zhu estiment que la priorité était la réforme des entreprises d’État inefficaces, gaspilleuses et endettées, dont la mauvaise gestion menaçait le système bancaire tout entier. Leur privatisation, disent-ils, n’a pas créé la corruption. Elle n’a fait que mettre à jour une gangrène cachée qui existait déjà sous la surface des entreprises d’État de l’économie planifiée.
Il est cependant indéniable que la transition brutale d’une économie planifiée à une économie de marché conduite sous le flou idéologique d’un droit de propriété mal défini, a brouillé la frontière entre le capital public et le capital privé, permettant à des réseaux politico-financiers notamment ceux des administrations locales de détourner des flux massifs de capitaux.
La tendance corrompue des administration locales fut aggravée par la réforme des impôts de 1994. Destinée à renforcer le pouvoir central, elle privèrent d’une partie de leurs ressources fiscales les gouvernements des provinces qui firent feu de tout bois pour renflouer leurs finances, créant au passage des brèches où s’engouffrèrent des millions de « capitalistes » opportunistes dont l’excès des fortunes tapageuses a beaucoup énervé les Chinois.
[2] Il est important de noter qu’en 1989 alors qu’il était maire de Shanghai, Zhu Rongji avait géré pacifiquement les manifestations d’étudiants pro-démocratie. avec lesquels il s’était efforcé de maintenir le dialogue. Après le 4 juin, il n’avait pas relayé la position de l’appareil qui niait le massacre et avait au contraire déclaré que les événements de Pékin constituaient un fait historique indéniable.
[3] Alors qu’il voyait les contraintes imposées à la Chine par l’OMC comme des pressions salutaires pour forcer l’appareil à abandonner l’économie planifiée, Zhu a notamment accepté :
1) Un mécanisme OMC de surveillance de la transition ; 2) L’abandon des subventions à l’export ; 3) La réduction drastique des droits de douane réduits de 15 à 9% ; 4) l’élimination progressive des barrières non tarifaires (discrimination entre produits locaux et importés, quotas et licences d’importations, systèmes des doubles prix - planifiés et administrés destinés à l’État & prix du marché appliqués aux surplus hors planification -),
5) L’ouverture progressive du secteur financier et des banques, des télécoms, des assurances et de la grande distribution.