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›› Politique intérieure

Covid-19. Nouvelles de Wuhan, regards sur les isolés de la Chine profonde. Confiance et légitimité politique

Réflexe d’occultation et agacement de la population.

Mais le tableau qui présente une image de cohésion confucéenne ne serait pas complet s’il passait sous silence les incidents qui émaillèrent la visite, le 5 mars dernier, dans une de ces résidences fermées et surveillées où loge la classe moyenne, de madame Sun Chunlan, vice-premier ministre, n°12 du Bureau politique et seule femme de l’exécutif du Parti.

Envoyée à Wuhan à la fin janvier pour y représenter à demeure le pouvoir central pendant la crise, elle écoutait un responsable local lui expliquer que toute la logistique locale des livraisons fonctionnait parfaitement, quand, venant d’un immeuble voisin, de violentes protestations interrompirent l’échange. « Tout est faux » criaient quelques résidents depuis leurs fenêtres. Filmée par des résidents et des membres de la délégation de Sun Chunlan, la scène fit en quelques minutes le tour des réseaux sociaux.

Appelés à s’expliquer, les protestataires racontèrent que, pour compenser ses insuffisances et les ratés des livraisons d’épicerie destinées aux résidents, le responsable avait recruté la veille des volontaires afin de simuler devant la ministre un arrivage et une distribution.

Le Parti, précisément préoccupé à éliminer les pratiques de mensonge ou de dissimulation, non seulement ne censura pas les vidéos, mais en plus commenta l’incident dans les très officielles colonnes du Quotidien du peuple.

C’est que le souvenir est encore vif des dysfonctionnements graves provoqués par l’ADN réflexe de dissimulation hésitant à faire remonter vers le haut les problèmes par crainte de sanctions.

Courant décembre, l’instinct d’occultation bureaucratique fut probablement la cause des réactions tardives de l’appareil au début de l’épidémie et, courant janvier, du harcèlement de camouflage de la police contre le Dr Li Wanliang décédé dans la nuit du 6 au 7 février. Le drame provoqua une avalanche de violents reproches adressés au fonctionnaires locaux qui n’épargnèrent pas les strates supérieures de la hiérarchie.

*

Après les apostrophes publiques dont Sun Chunlan a été le témoin, la visite de Xi Jinping à Wuhan, 5 jours plus tard, avait pour but de colmater les brèches ouvertes dans le tissu de confiance entre le pouvoir et l’opinion depuis le décès dans la nuit du 6 au 7 février du Dr Li Wenliang, lanceur d’alerte harcelé par la police quelques semaine avant sa mort.

Sans se départir de son style de combat et de sa rhétorique guerrière, le n°1 a, à Wuhan, proclamé la « victoire contre le covid-19 », preuve de l’excellente capacité de gouvernance du parti. Ce dernier a des arguments.

Depuis début mars, le nombre de nouveaux cas et de décès est en forte régression. Le 9 mars, la veille de la visite du n°1, il était tombé à +26. Et les nouveaux décès à +17. Les cas critiques - qui sont des décès potentiels -, sont également en baisse continue. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Le 28 février, ils étaient de 8346, le 8 mars, seulement de 5264, soit une baisse de 36,9%. Le 11 mars nouvelle baisse à 4492, soit une chute de 14,6% en 48 h.

L’autre objectif du discours du 23 février, qui était d’empêcher que les contagions s’étendent jusqu’au centre du pouvoir politique à Pékin est également pratiquement atteint. Le 10 mars, la capitale n’avait enregistré que 8 décès depuis le début de la crise. Hors du Hubei, la moyenne des décès dans les provinces est de 5,5.

Enfin dernière inconnue, l’effet sur l’économie de la crise sanitaire et des mises à l’arrêt. Pour l’instant la propagande est reprise à Paris par l’Ambassadeur Lu Shaye : « L’impact sera de court terme et contrôlable. Les fondamentaux économiques du long terme, basés sur une croissance solide restent inchangés. » Rien n’est moins sûr.

Le défi est considérable, mais mesurant les enjeux, le pouvoir y mettra les moyens. Lire : « Risque Chine » ou « menace des autocrates » ? Du danger économique au péril stratégique.

*

Le sujet des rapports frelatés destinés à plaire à la hiérarchie n’est pas nouveau. Il y a 40 ans, Hu Yaobang, depuis son poste de n°1, fustigeait déjà les inspections préparées à l’avance permettant aux cadres de locaux de cacher aux responsables la réalité des situations.

En avril 2010, Wen Jiabao alors 1er ministre qui fut secrétaire général adjoint du Comité Central quand Hu était n°1, signa dans le Quotidien du Peuple un éloge de la méfiance que son mentor exprimait contre les faux-semblants et les mensonges. Lire : 再回兴义忆耀邦 (Zai Hui Xingyi Yi Yaobang) (2010)

Lors de ses tournées, il refusait de donner des préavis aux « inspectés » et envoyait ses équipes enquêter anonymement dans les rues pour recueillir la vérité des situations, au-delà des rapports convenus des cadres locaux.

40 ans plus tard, commentant l’incident avec Su Chunlan, Zhu Lijia chercheur à l’Académie des Sciences Sociales de Pékin répète « qu’il existe un large consensus pour éliminer les mises en scène qui déforment la réalité ». Mais elle ajoute qu’inscrites dans la longue culture de la bureaucratie, elles seront difficiles à éradiquer.

Plongée dans l’arrière-pays. Réflexions sur la confiance.

Récemment, arrivé à Yinchuan dans la province autonome Hui du Ningxia, à 1500 km au nord-ouest de Wuhan et aux confins arides de la Mongolie intérieure, à l’entrée de la majestueuse boucle du fleuve jaune, Thibaut Mougin, journaliste, photographe et enseignant, donne une autre version des travers de la bureaucratie dont la Chine n’a au demeurant pas le monopole.

Épidémie covid-19, principe de précaution et réflexe mimétique se sont conjugués pour « isoler encore plus une région déjà marginalisée ». Lire : Asialyst.

Avec deux fois la taille de la Belgique, mais seulement 6 millions d’habitants, presque deux fois moi peuplé, le Ningxia est aussi une des provinces les moins touchées par l’épidémie avec seulement 74 cas et 0 décès.

Mais, le 25 janvier, le parti local a strictement suivi l’exemple du Hubei, déclenchant, le jour du Chunjie, l’état d’alerte maximale. Il s’en est suivi la paralysie d’une région déjà pauvre. « Impossible de quitter la province par voie terrestre. Impossible aussi d’y entrer ou d’y revenir. »

Le blocage a figé les populations à l’endroit où elles se trouvaient. Thibaud Mougin, cite l’exemple d’une jeune femme de la minorité Hui, bloquée dans sa famille qu’elle était allée visiter en Mongolie. Ce cas a été multiplié par plus de 150 millions de migrants intérieurs, incapables de rejoindre leur lieu de travail sur la côte est, paralysant des centaines d’entreprises.

Autre symptôme de la paralysie mimétique à Yinchuan, imitant Wuhan, les universités sont fermées et huit quartiers ont été barricadés, avec un contrôle strict de entrées et des sorties, assorti d’une vérification d’identité, d’une prise de température et d’une obligation d’isolement de 2 semaines pour les personnes de retour de voyage en Chine ou hors de Chine.

La conclusion de l’article explore avec justesse, l’angoisse d’une génération née après 1995, qui par coïncidence fut l’année de l’ouverture de la Chine, 6 années avant l’entrée du pays à l’OMC, redoutable tremplin de la croissance rapide de l’économie du pays qui dura jusqu’à 2011.

Aujourd’hui pourtant cette jeunesse âgée de 25 ans, a, en dépit de la propagande, toutes les raisons d’être inquiète. Désabusée, constatant à la fois les fragilités du pouvoir contesté sur WeChat, le ralentissement brutal de la croissance et le sentiment diffus d’une rupture de la confiance, la jeune génération est saisie par le doute.

La confiance entre le régime et ses administrés, c’était précisément le commentaire d’Aï WeiWei (62 ans), artiste dissident protéiforme, critique des abus contre les droits non seulement en Chine, mais également en Europe où il a récemment mis en scène de manière très spectaculaire ses protestations contre la manière dont sont accueillis les réfugiés.

« La Chine est malade. Mais le mal est plus profond que le covid-19. Le pouvoir du régime repose sur l’intimidation et la censure. Aujourd’hui, le parti se bat pour contenir une contagion plus profonde qui se répand : la défiance. » Et ces interrogations lancinantes exprimées dans les colonnes du Guardian le 8 mars dernier : « Une civilisation et un gouvernement sans légitimité peuvent-ils survivre indéfiniment sans un sentiment de confiance ?


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