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C.C.Eyes only. Pour les Conseillers du Commerce Extérieur confinés à Shanghai. Chapitre II

Rémie Gedoie (pseudonyme), contributeur régulier de QC, sous plusieurs identités (une autre est Louis Montalte) est aussi Conseiller du Commerce Extérieur (CCE) dont l’expérience en Chine en fait depuis trente ans un commentateur critique écouté de l’action économique de la France en Chine.

QC publie sous sa plume iconoclaste souvent râpeuse et crue, un feuilleton - fiction dédié à ses amis CCE sévèrement confinés à Shanghai par les effets de la politique de zéro-Covid mise en œuvre par le gouvernement chinois.

Les péripéties aventureuses des héros Français et Chinois confrontés à la puissante bureaucratie de l’appareil de sécurité sont aussi l’occasion de commentaires éclairés sur le système politique et la société, par ce fin connaisseur de la Chine.

En décembre 2019, après la visite officielle du Président Macron à Pékin du 3 au 6 novembre 2019 (Visite d’État en Chine), il avait signé un article sur QC stigmatisant la survivance anachronique des aides françaises à la Chine dans la cadre des actions de l’AFD (lire : Mais que fait donc l’AFD en chine ?)

La Rédaction.


Ce petit polar est dédié à mes amis CCE de Chine pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls face au COVID et dans les temps difficiles qu’ils traversent.

La FIPEP, Fédération Internationale Pour l’Extermination des Pandas, est et sera toujours, de tout coeur avec eux dans cette épreuve...

Un merci à Michel LABIE et à François SASTOURNÉ qui ont accepté d’émender et de corriger mon texte, avant sa parution et à Bruno Gensburger pour la photo de couverture.

AVERTISSEMENT

Toute ressemblance avec des CCE existants ne peut être qu’amicalement fortuite. Seuls les esprits bistournés et cauteleux verront dans les noms donnés aux personnages de cette nouvelle, des homologies douteuses ou des rapprochements inconsidérés avec des personnes de leur connaissance...

Chapitre 2

Karamay au bord des paysages lunaires du Xinjiang.


*

Suivant les dernières consignes envoyées par Weng, 0e jet de Grodègue venait de se poser sur l’aéroport de Karamay. Un oasis de cailloux au milieu d’une plaine désertique…

Par le hublot, Grodègue aperçu une jeep décapotée qui s’approchait suivi d’une ambulance. La jeep était occupée par quatre scaphandriers emmitouflés dans des combinaisons blanches rembourrées, surmontées de capuches vertes équipées de visières en plastique d’où émergeaient des tuyaux élastiques qui reliaient les visières aux combinaisons.

Une de leurs hôtesses ouvrit précautionneusement la porte et verrouilla l’escalier en alu qui s’était déployé. Elle respecta ensuite le protocole indiqué par les autorités sanitaires locales, en se réfugiant avec le reste de l’équipage au fond de l’appareil.

Grodègue, qui, suivant le même protocole, avait enfilé un blouson et un pantalon en film plastique ainsi qu’une charlotte sur la tête, descendit prudemment les marches de l’appareil et se retrouva immédiatement aspergé d’une fine pluie de désinfectant qui le fit éternuer…

On lui intima ensuite l’ordre de grimper dans l’ambulance ; elle était vide sans même une infirmière pour lui tenir la main… Mais également sans un gros infirmier adipeux pour lui piquer les fesses, lui aurait fait remarquer Danjou qui lui répétait sans cesse qu’il fallait toujours mieux regarder le bon côté des choses…

Ils arrivèrent dans un petit hangar vide qui devaient servir de maintenance aux 747 ou aux A 380. On y avait installé quelques tables, quelques chaises, et un petit espace douche, protégé des regards par une petite plaque de verre dépoli couvrant les ablutions à hauteur de la taille, mais dévoilant le bas des jambes et le torse… Deux gros ventilateurs à air chaud soufflaient sur le dispositif, insuffisants pour réchauffer le hangar glacial mais suffisants pour diffuser une atmosphère douillette, autour de ce poste de contrôle sanitaire…

Deux nouveaux scaphandriers l’attendaient et lui demandèrent de bien vouloir se déshabiller complètement et, lui tendant une bouteille de savon liquide, lui notifièrent de bien vouloir passer à la douche…

Weng avait vraiment bien fait les choses ; il avait droit à un traitement privilégié… Tenter de rentrer semi-clandestinement en Chine, en plein COVID, avait un prix non-négligeable…

Il était difficile de discerner s’il y avait des femmes derrière ces capuchons à visières opaque. La scène avait des relents un peu glauques et des tas d’images assez sordides lui montaient au cerveau… finalement, il préféra se rappeler James Bond passant à la désinfection dans Dr No… Ursula Andress en moins… Hélas…
C’était quand même plus réjouissant comme souvenir…

Le lavage terminé, il se demanda qu’elle serait la prochaine étape… Au point où ils en étaient, Grodègue se disait qu’is n’hésiteraient pas à continuer avec un contrôle nasal où pourquoi pas rectal… Il paraît qu’ils réservaient souvent ce genre de plaisanterie sanitaire aux visiteurs étrangers… Mais les petits soldats-robots blancs se contentèrent de lui enfoncer un coton-tige dans les deux narines puis ils lui tendirent une serviette, un pyjama marron-gris en coton et, récompense finale, une combinaison style Starwar…

Une fois la capuche à visière bien ajustée, on le fit patienter sur un tabouret encore une bonne dizaine de minutes. Il eut le temps d’apercevoir son jet qui roulait sut le taxiway en direction du bout de la piste en vue d’un décollage. C’était plutôt bon signe. Son test devait être négatif puisqu’on ne le remettait pas de force dans son avion…

On le ramena ensuite jusqu’à son ambulance qui l’attendait à quelques pas de là… Une main secourable et dument gantée l’aida à grimper à l’arrière du véhicule… Sa tenue de Stormtrooper ne lui facilitait pas les mouvements.

Il eut la surprise de découvrir, cette fois-ci un accompagnateur… On l’avait désinfecté, on pouvait se payer le luxe de lui coller une sécurité plus rapprochée…Encore une fois, la visière sombre ne lui permettait toujours pas de voir les traits du visage et le rembourrage des équipements de protection encore moins de deviner si il s’agissait d’une infirmière gironde ou d’un gorille poilu et baraqué… Il s’assit donc sagement, face à son garde-malade, en agitant amicalement sa main gantée en guise de bonjour.

 C’est comme ça qu’on salue un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis une éternité ? Questionna une voix caverneuse assourdie par la visière et le tuyau de respiration.

 Lao Weng… ! Comme ça, tu étais aussi un des voyeurs de la troupe ? C’était quoi cette mascarade ? C’est pour amuser la galerie ?

 Détrompe toi… Cette histoire de COVID, même nous, nous ne pouvons pas jouer avec, comme si cela n’existait pas… Il faut que l’on respecte les apparences et que l’on joue le jeu… Ceci dit, on peut se débarrasser de nos casques durant quelques instants… Nous serons quand même plus à l’aise pour parler… Bon, je te la fais courte : officiellement, tu es arrivé en Chine il y a un mois et tu as fait ta quarantaine à Urumqi… Pas de chance, tu es cas contact… On est donc obligé de te faire 3 tests consécutifs afin de s’assurer que tu n’es pas porteur du virus… Toutes tes affaires vont être décontaminées…

Tu auras un deuxième test demain et le lendemain à l’aube. Si tu es toujours négatif, tu pourras repartir sur Pékin… Avec moi…Là, pour le moment, on t’emmène à l’hôtel Yitel Trend, autrement nommé, Karamay Gouvernement hôtel… Officiellement, l’hôtel n’est pas habilité à recevoir des confinés. Nous t’avons logé là, dans une aile de bâtiment fermée pour cause de baisse de la fréquentation, surtout parce que c’est là que ton ami Guy Yaume descend habituellement quand il vient à Karamay… Soit dit en passant, tu ne pourras pas le constater de visu mais que tu me fais confiance, il n’est pas là… Cela fait même un an qu’il ne s’est pas arrêté à Heiyou…

 Heiyou ?

 C’est la traduction de Karamay en chinois… Karamay en ouïgour, cela signifie huile noire… Heiyou en Chinois…
 C’est comme ça que les chinois locaux l’appelle ?

 Franchement, je n’en sais fichetrement rien… Je ne me suis même pas posé la question… Non, tout compte fait, je pense qu’ils l’appellent Karamay comme tout le monde mais c’est en tout cas le nom code que l’on a donné à cette petite opération… Je te disais donc que ton ami Guy Yaume n’est pas là… Et franchement, je ne sais pas où il est… C’est une des choses qui me chagrinent… Comme tu en es réduit à me faire confiance, oublie toutes les conneries de tes amis parisiens… Sa disparition n’a rien à voir avec le P4… On a suffisamment de problèmes comme ça pour qu’il soit utile que l’on remette une nouvelle couche de P4… Et puis franchement, ce n’est pas du côté français que l’on s’attend à avoir des problèmes avec le P4… Vous avez suffisamment le cul sale avec l’Institut Mérieux pour que vous veniez nous chercher des poux avec ce labo… Oublie…

 Le seul truc qui m’ennuie c’est que tu as employé deux fois de suite le mot franchement… C’est un mot qui appartient plutôt à la panoplie verbale des menteurs patentés… Mais tu as raison sur un point, je suis bien obligé de te faire confiance… Pourquoi m’as-tu fait venir ?
L’ambulance venait de s’arrêter et on entendait les portières s’ouvrir et claquer…- Nous sommes déjà arrivés ? demanda Grodègue

 Non… Mais l’hôtel est à moins de quinze bornes de l’aéroport. J’ai demandé au chauffeur de simuler une petite panne, histoire de nous donner un peu de temps pour bavarder…

 Pas bête…Bon Weng, Yaume n’est pas à Karamay et sa disparition n’a rien à voir avec le laboratoire P4… Mais alors, pourquoi as-tu besoin de moi ?

 J’en sais trop rien…

 Tu déconnes ?

 Non… Si je savais ce qui se trame, je n’aurais vraisemblablement pas eu besoin de te réquisitionner. En général, comme tu le sais, on préfère plutôt gérer nos affaires nous-mêmes. Mais là, on nage un peu dans le brouillard, alors je me suis dis qu’en envoyant un pavé dans la marre, toi, en l’occurrence, avec tes gros sabots, cela nous permettrait peut-être de comprendre ce qui se passe… Ton atterrissage à Karamay ne va pas passer inaperçu et ton arrivée à Pékin non plus…

 Bon… Sympa pour les gros sabots… Si tu m’en disais un peu plus sur ce que tu ne sais pas ?
-Disons que c’est un peu comme l’affaire Peng Shuai, la tenniswoman…
-Quoi ? Tu es en train de dire que Guy Yaume est l’amant d’un membre du secrétariat permanent !

 Mais non, banane ! Je suis en train de ne pas te dire que, comme dans l’affaire Peng Shuai, il semblerait que la disparition de ton compatriote ait des ramifications au plus haut niveau de l’État… A ce niveau-là, la moindre éclaboussure prend des allures d’inondation. Alors, si on pouvait éviter un nouveau scandale, on ne s’en porterait pas plus mal…

 Tu ne veux pas d’éclaboussures mais tu tu veux te servir de moi comme d’un pavé dans la marre… _ Tu es sûr de ton coup ? Qu’est-ce que tu ne sais pas d’autre ?

 Ton Guy Yaume a bien disparu. Sa femme le sait mais continue à le nier et on ne sait pas pourquoi. On a reçu l’ordre de ne pas l’interroger ni même de l’approcher… Même moi, j’ai les mains liées…
Elle est de nationalité française, vois ce que tu pourras faire… On a aussi un peu creusé dans l’entourage de Yaume… Tu le feras sûrement mieux que nous… Ses copains sont principalement des Conseillers du Commerce Extérieurs de la France… Nous n’avons rien trouvé de bien enthousiasmant ; nos informateurs dans ce petit groupe de CCE ne nous ont rien signalé de notable… Le seul qui ait attiré notre attention, c’est un copain à lui, un franc-mac qui est également CCE… un certain Raoul Belon mais ses amis l’appellent souvent par ses initiales RB… Il semble que cela soit avec lui que Guy Yaume ait eu le plus de contacts avant de disparaître des radars…Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est quand j’ai voulu m’intéresser à lui, on a immédiatement reçu l’ordre de suspendre toutes nos investigations… De nouveau, consignes strictes ; pas d’enquête sur lui ni sur ses fréquentations… Il a l’air de bénéficier de très hautes protections… C’est une des raisons pour lesquelles je t’ai demandé de venir… Si moi je ne peux rien faire, toi tu le pourras peut-être… Il lui tendit un sac en toile jaune qui traînait à ses pieds ; je n’ai presque rien sur lui mais je t’ai glissé quelques photos dans les affaires personnelles que l’on te permet de conserver avec toi. Sois tranquille, tout a été passé à la décontamination… Ce sont des photos que l’on m’a faites passer anonymement… Je les ai regardées sous toutes les coutures mais je n’ai rien vu de compromettant ni même d’intéressant…

 J’espère que vous n’avez pas passer toutes mes affaires à la javel… Qu’est-ce que tu ne peux pas encore me dire ?

 Rien d’autre ! Je t’en ai déjà trop dit ! Je ne tiens pas à me retrouver condamné pour haute trahison…Dans le contexte actuel, même les silences sont suspects…Adoncques tu me fais un gros plat dans l’eau et tu me laisses analyser les vagues…
-C’est quoi ce « adoncques » ? tu sors ça d’ou ?

 J’ai lu un article d’un professeur de français qui disait que c’était un adverbe obsolète qui méritait de revivre… Adoncques tu as quelque chose contre les adoncques ? Il y a quelques années, quand je faisais une faute de français, tu m’accusais d’assassiner la langue. Maintenant que j’essaie de la faire revivre, tu m’en chies une pendule !
-Mais c’est quoi encore ce « tu m’en chies une pendule » ?

 Je te rappelle simplement que c’est une expression que tu m’as toi-même apprise ! Un soir où tu m’avais troué mon blouson, en tirant sur un mec qui cherchait à me planter, à l’aide d’un couteau, dans le dos …

 C’est toi qui gueulait parce j’avais bousillé ton cuir tout neuf… Puteborgne ! Je venais de te sauver la vie… ! Et l’autre t’aurait bousillé ton blouson, d’une toute autre manière !

 Bon allez… Je t’ai pardonné… Mais tu m’avais bien dit de ne pas en chier une pendule… Bon… Ce n’est pas tout, fais-moi des vagues !

 « Chier une pendule… ! » Moi qui pensais que tu étais le chinois qui parlait le français le plus châtié d’Asie !

 Châtié, moi ? Châtié toi-même ! Tu me prends pour un eunuque ! s’écria Weng avec une voix sévère et un large sourire qui lui traversait le visage d’une oreille à l’autre… Dans le même temps, il frappa sur la carrosserie, pour avertir le chauffeur que la panne était réparée… Bon, je te laisse un peu moins de deux jours à l’isolement… Ce n’est pas la mer à boire…Tu pourras ruminer tranquillement… Je repasserai te chercher après-demain matin, à l’aube, vers 7 heures, heure de Pékin. Sauf que Pékin est à environ 3000 km à l’Est ce qui, compte tenu de la latitude, équivaut à deux bonnes heures de décalage par rapport au soleil… A cette heure-là, il fera encore nuit noire. Tu verras, ou plutôt tu ne verras pas, mais ici, même si l’heure officielle est l’heure de Pékin, les horaires, eux, sont plutôt fixés par le soleil ; on déjeune à 14 heures et on dîne après 21 heures… Si tu cherchais un endroit où on peut trouver midi à 14 heures, ne cherche plus ! tu l’as sous tes pieds !

Enfin je ne dis pas ça pour toi, parce que toi, tu dîneras quand on frappera à ta porte. On a backchiché le cuistot pour qu’il soit gentil avec toi… Tu ne devrais pas trop souffrir de la bouffe. Il vient du Sichuan… Toi qui aimes la cuisine un peu pimentée tu vas être servi… J’ai testé sa cuisine ; il fait des trucs pas mal. Cela t’aidera à ne pas trouver le temps trop long… On t’a déjà ramené ta quarantaine à un peu moins de 48 heures, alors évite de râler…

-Mais je ne râle pas !

 Mais je te connais… Tu ne vas pas tarder à le faire… Alors, à après-demain ; sois prêt à 7 heures pétantes. Tu seras réveillé car ils seront passés vers 6 heures pour ton dernier test. On aura un vol à 8 heures 30 pour Pékin. D’ici là, tâche d’être sage et de ne pas prendre froid… Et remets ton casque ! Nous ne sommes plus très loin…

L’ambulance se garait, dans une ruelle déserte, devant une porte latérale de l’hôtel Yitel Trend. Weng s’éclipsa sans attendre…
L’hôtel avait quelque chose d’à la fois stalinien et de résolument moderne. Deux scaphandriers le poussèrent gentiment à l’intérieur par une porte dérobée… Il avait la chambre 116/118. Une suite… Weng l’avait gâté… La suite avait une superbe vue imprenable sur une cour intérieure grise et crasseuse.

 Le déjeuner sera servi dans une heure, l’avertit l’un de ses accompagnateurs. Voici une petite trappe à guillotine à la base de la porte ; il vous suffira de glisser votre plateau dehors lorsque vous aurez terminé votre repas. Merci de bien vouloir également ranger votre combinaison, dans une de ces deux armoires, que lorsque nous aurons quitté cette pièce. Si vous avez le moindre problème vous trouverez deux boutons rouges d’urgence ; l’un ici, près de la télévision et l’autre dans la chambre, au-dessus de votre lit. Nous résidons dans cet hôtel et vous pouvez nous appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Vous pouvez , bien évidemment, appeler également l’opérateur, en composant le 0 sur le téléphone fixe. Nous repasserons demain matin à 9 heures, pour vous tester une nouvelle fois, ainsi qu’après-demain matin, avant votre départ.
Vos autres affaires vous seront rendues à ce moment-là. Nous vous souhaitons un bon séjour…

Grodègue souriait… Vos affaires vous seront rendues lors de votre départ… Les farceurs… C’était, pour le coup, un bon moyen de s’assurer que leur prisonnier-sanitaire n’allait pas se promener en ville… Sortir en pyjama, en plein hiver dans le Xinjiang, ce n’était pas ce qui était le

plus recommandé…Mais il était satisfait… Son chinois de base n’était pas trop rouillé ; il avait suivi toutes les instructions sans trop de difficulté.

Ses mentors une fois partis, il retira ses surchaussures et ses gants rembourrés puis dévissa le tuyau d’air de son embout. Le tuyau était relié à une sorte de filtre à air caché sous la combinaison. Il se débarrassa ensuite de sa capuche à visière puis de son costume d’apprenti cosmonaute qu’il accrocha soigneusement dans la penderie, en s’admirant un instant dans le miroir de la porte de l’armoire… Il avait l’air fin, pieds nus sur la moquette, en pyjama aseptisé, dans un hôtel perdu du Xinjiang… Ce qu’il ne fallait pas faire pour la République… Il se surpris à chantonner ; un français doit vivre pour elle… Pour elle un français doit mourir…

Il fit un tour de son nouvel espace. Le mobilier était d’un goût curieux, style Louis XVI - IKEA. Un énorme lustre en cristal pendait milieu du salon. Deux fauteuils, un sofa, une chaise et une table de travail… L’écran plat de la télé était de taille assez impressionnante ; à vue de nez, au moins du 65 pouces… Celui de la chambre avait la même taille ; le lit était plutôt dur mais ce n’était pas pour lui déplaire. De lourds rideaux en velours vert aveuglaient la fenêtre. L’armoire, en face, était également recouverte de portes-miroirs coulissantes. Un autre grand miroir, ovale, était accroché au plafond, cachant des lumières tamisées… On n’était pas tout à fait dans un lupanar mais cela ne demandait pas grand chose pour le devenir… Il en rêva un instant mais chassa vite ces idées érotiques pour revenir à la réalité du terrain… La salle de bain était propre et fonctionnelle ; pas de baignoire mais une douche spacieuse et une bonne pression d’eau… Rien à redire, Weng ne s’était pas trop moqué de lui…

Il ouvrit le petit sac en toile que Weng lui avait laissé qui contenait, bien enveloppés dans des sachets transparents, son téléphone portable et son chargeur, sa petite sacoche de toilette, les deux livres qu’il avait emportés. Il y piocha, en prime, un slip kangourou et un marcel bien pliés ; ça et son pyjama de bagnard, on le gâtait côté vestimentaire… !

Il se souvint tout à coup, que Weng lui avait parlé de photographies d’un certain Raoul pinedhuitre… Raoul Belon… C’était ça, Belon…Grodègue ne comprenait pas vraiment pour quoi le fait de rajouter pinedhuitre lui permettait de mieux se rappeler Belon ; cela faisait trois fois plus de lettres et trois fois plus de syllabes à se souvenir mais, in fine, ça marchait pas mal…

Sa trousse de toilette ne semblait pas contenir d’objets nouveaux mais sentait le produit chimique à plein nez… On avait dû la passer sous un spray de désinfectant… Bonjour, la brosse à dents… Par acquis de conscience, il ouvrit ses livres ; quitte à jouer les James Bond, il se prit à espérer que Weng les avais peut-être creusés pour y camoufler une montre capable de découper les blindages ou un stylo qui tue… Rien que d’y penser, il se surprit à se gondoler intérieurement ; cela devrait pouvoir faire une très bonne scène, dans le prochain OSS 117… Il fut vite déçu ; Ils n’étaient pas creusés et ne contenaient pas non plus de photos cachées dans les pages… Il passa en revue le slip kangourou blanc ; il était des plus seyant… Taille XL … Grodègue contempla sa bedaine et pesta en jurant qu’une taille L aurait été largement suffisante… le sachet ne semblait pas, lui non plus contenir d’autre trésor…

Restait le Marcel qui, lui, crissait sous les caresses… Grodègue ouvrit le sac plastique et sortit délicatement le maillot de corps…
Une photo de Lei Feng, le soldat modèle de la propagande officielle, lui revint en mémoire ; Lei Feng se tenait fièrement debout, bravant on ne sait quelle menace, un poing levé, l’autre main tenant une masse sur un tas de cailloux, tout en sueur et le Marcel trempé, avec un regard de tueur fier de son dernier massacre… Grodègue n’avait jamais rencontré un seul chinois intelligent qui n’ait pas eu de sourire un peu gêné à l’évocation de Lei Feng… Comment un peuple de gens intelligents et normaux, qui revendiquaient cinq mille ans de civilisation, pouvaient faire semblant d’adhérer à une propagande aussi débile, le laissait sans voix… Cela consistait pour lui un des nombreux mystères de la nature humaine chinoise… Une enveloppe glissa du sac de lingerie…

Elle contenait les fameuses photos de ce qui semblait donc être ce Raoul Belon… Les photos avaient dû être prises de très loin, à l’aide d’un téléphone portable… Les agrandissements les rendaient à la limite du flou.

Belon semblait avoir dans les soixante ans passés ; il était déguisé avec une sorte de robe chinoise bleue, fermée au cou par un col Mao et des boutons en tissus qui partaient du col, pour rejoindre l’épaule et redescendre ensuite sur le côté… Pour parfaire la panoplie du gentleman

chinois du début du siècle dernier, il avait également enfilé un pantalon de soie noir et des chaussons de toile… Belon égrenait un chapelet bouddhiste à la main droite… Il était entouré de quelques chinois hilares et de très jolies chinoises revêtues de robes qipao tellement décolletées et tellement fendues, qu’elles les déshabillaient plus qu’elles ne les recouvraient… L’une d’elles laissait même entrevoir un petit tatouage sur le haut de l’intérieur de sa cuisse… Woouff… Grodègue eut du mal à dégurgiter mais, soucieux des détails, il s’attarda longuement pour essayer d’en deviner le motif ; cela ressemblait vaguement au symbole du Ying et du Yang, avec peut-être une petite inscription dessous… Il faudrait pouvoir le toucher pour en être sûr…

Il se demanda si, comme pour les aveugles lisant du braille, il ne serait pas possible en le caressant du bout du doigt, d’en découvrir le dessin… Des seins, il y en avait aussi ; pas trop volumineux mais fermes, décréta Grodègue en fin connaisseur… Il se ressaisit et continua l !inventaire ; L’alcool ne faisait pas défaut non plus si l’on compatit les bouteilles et les verres qui tapissaient la table devant eux…
Le chapelet paraissait légèrement incongru au milieu de cette assistance égrillarde mais Belon ne semblait pas être trop dévergondé…

Grodègue se dépêcha de ranger les photos dans leur enveloppe qu’il remit proprement dans le débardeur et dans le sac plastique… Il entendait au bout du couloir le bruit d’un charriot que l’on poussait. Il devait vraisemblablement s’agir de son déjeuner. Grodègue savait que le plateau allait être déposé devant sa porte afin d’éviter tout contact mais il ne voulait pas prendre de risques inutiles, en laissant trainer des photos qu’il n’était pas censé avoir en sa possession…

Là encore, Weng ne lui avait pas menti ! Le cuisinier aurait pu participer à Top Chef et il était bien du Sichuan…Le festin comprenait quatre morceaux d’un fabuleux canard au camphre, en sandwich au sein de guabao fondants, des petits pains cuits à la vapeur… Une assiette de mapo tofu, le plat de tofu emblématique du Sichuan… Un huiguo rou, des morceau de porc cuits en deux fois… Une soupe et un légume vert accompagnés d’un bol de riz, pour équilibrer le tout…

Son repas fini, Grodègue frôlait l’apoplexie, presqu’autant qu‘en regardant les photos des copines de Belon… Ce n’était pas peu dire…Il se serait bien allongé pour une petite sieste mais, avec le décalage, l’heure correspondait au matin en France ce qui n’était guère propice à un profond sommeil…

Il décida plutôt de se replonger dans la lecture d’un des livres qu’il avait amené avec lui… Il choisit « L’Empire des Steppes » de René Grousset…

L’épaisseur du roman lui assurait, sans problème, de longs jours de quarantaine… Attila, Genghis Khan, Tamerlan… Grodègue était fasciné par ces fléaux de Dieu, sorti des steppes, qui ont détruit, chacun à leur tour, le monde sédentaire qui les entourait… Il avait fini l’épopée de Genghis Khan et s’attaquait maintenant à celle de Tamerlan… Un tyran oublié des manuels d’histoire français et occidentaux en général… Pourtant, peu d’hommes avaient autant contribué à modifier et à infléchir le cours de l’histoire de leur siècle… La terrible défaite qu’il infligea à Bajazet en 1402, à Angora, l’actuelle ville d’Ankara, contribua à freiner l’invasion turque en direction de l’occident et tous les pays de l’Iran à l’Inde ont été profondément transformés par son passage… La steppe continue de trembler à l’évocation de son nom et on trouve encore, dans le voisinage de quelques villes, les fameuses pyramides de têtes, des populations entières qu’il a décapitées…

Grodègue reposa son livre sur sa poitrine et laissa son esprit vagabonder au travers des steppes… Au delà de l’admiration que Grousset portait pour ces guerriers hors du commun, on voyait bien néanmoins qu’il adoptait l’idée généralement admise que les Barbares ne pouvaient être que barbares, qu’ils n’avaient pas de civilisation et de culture propre puisque cela était avant tout un produit du monde sédentaire… Grodègue ne pouvait s’empêcher de penser que cela partait d’un mépris de la part des sédentaires, agriculteurs ou gens des villes, envers les éleveurs guerriers nomades… Ce mépris ne devait pas être pour rien dans ces terribles débordements qui les avaient submergés à intervalles réguliers… Mais pour autant, les nomades étaient-ils simplement des pilleurs destructeurs et des voleurs incultes ? Nous ne saurons jamais vraiment ce que la Civilisation chinoise d’aujourd’hui doit au monde des steppes qui la reliait aux autres civilisations… On peut penser que, dès le commencement, quelques millénaires avant la naissance de l’Empire, ce sont quand même ces nomades barbares qui avaient dû faire connaître

à l’Asie du Nord-Est, les écritures sumérienne et égyptienne qui ont tant influencé la naissance de l’écriture chinoise… Et ces barbares ont tout de même occupé le trône de l !Empire Céleste durant plus de la moitié de son histoire… Les derniers, les fameux mandchous, avaient tout de même régné sur la Chine près de trois siècles…Grodègue se souvenait très bien que, lorsqu’il avait
commencé à s’intéresser à la Chine, il y a de cela pas si longtemps, les Qing étaient encore présentés comme une dynastie étrangère qui obligeait les malheureux chinois à se raser la tête en ne gardant qu’une natte…

 L’Empire n’a souvent été qu’un agrégat de barbares puissants submergeant régulièrement une marée de chinois han serviles. Ce n’est qu’à la chute de l’empire, lors de la proclamation de la République, en 1912 et surtout à partir de 1949 que la Chine est devenue une nation Han agglomérant quelques minorités et que, par une ré-écriture de son histoire, que les chinois se sont accaparé l’Empire alors qu’ils n’en ont été que les dépositaires épisodiques… A tout dire, la fameuse civilisation chinoise plusieurs fois millénaire est tout aussi barbare que chinoise, se dit Grodègue, en tentant de reprendre une position moins avachie…

Tout à sa lecture et à ses divagations, Grodègue n’avait pas vu le temps passer et c’est le bruit du charriot qui le ramenait à la réalité… Et quelle réalité !

Le chef s’était encore surpassé avec un « Dongpo rou » à damner un moine bouddhiste végétarien… Le Dongpo rou est un plat « historique », censé remonter au grand poète SU Dongpo. C’est un morceau de ventrèche cuit pendant des heures dans son gras et des épices, au point d’en devenir fondant… Quand il est parfaitement exécuté, et celui-ci l’était, c’est l’équivalent des ortolans au niveau de l’extase culinaire sauf que, sur ce coup-là, les chinois se montraient pour une fois moins faux-cul et ne se cachaient pas la tête sous un torchon quand survenaient le tsunami du trop-plein de gras et l’explosion des saveurs en bouche…

Le chef avait accompagné de Dondpo rou d’un poulet aux piments grillés qui comportait plus de piments que de petits morceaux de poulet… plat succulent mais incendiaire… Le bol de riz n’était pas de trop pour éteindre le feu du poulet et pour éponger le surplus de gras du Dongpo rou…

Son festin une fois fini et son plateau repas glissé sous la porte, Grodègue, en pleine digestion et incapable de mouvements trop brusques, s’adonna à un zapping des 52 chaines de télévisions disponibles qui lui permis d’atteindre 23 heures sans trop forcer et, la fatigue du voyage aidant, il s’endormit sans difficulté. La première nuit était souvent la plus facile, dans ce sens-là du décalage…

Le jour se levait à peine quand il fut réveillé par ses deux scaphandriers préférés.
Grodègue avait déjà pris son petit-déjeuner ; un bol de lait de soja accompagné de crêpes et de baguettes de beignets frits : doujiang, shaobing, youtiao…Un petit oeuf de canard et des légumes salés, pour couronner le tout… Mais que demande le peuple ?! Comme se le demandait si bien Marie-Antoinette…

L’un des deux Dupont le mit en joue avec un thermomètre qui ressemblait étrangement à une arme de poing, tandis que le second lui introduisait, sans cérémonie, un coton tige dans les narines… Grodègue eut la désagréable impression qu’il cherchait à atteindre le lobe pariétal.. Il se retint de ne pas lui broyer les roupettes en guise de représailles… Plus que 24 heures à tenir, se dit-il, restons calme…

Il fit donc contre mauvaise fortune bon coeur et, histoire de se montrer aimable mais aussi parce qu’il le pensait vraiment, il les pria de bien vouloir féliciter le cuistot sichuanais pour sa succulente cuisine…

 Il n’est pas sichuanais, il est de Chongqing ! lui répondit simplement le sbire au coton-tige, en remballant ses éprouvettes puis, sans plus de cérémonie, lui et son compagnon le quittèrent illico presto pour s ‘éloigner au plus vite d’un possible foyer de contagion.

« Il n !est pas sichuanais, il est de Chongqing ! »… Les chinois l’étonneraient toujours… Bonjour l’unité de la Chine et de tous les chinois… Dans la Chine antique, le Sichuan et la région de Chongqing avaient bien appartenu à deux pays différents, le pays de Shu et le pays de Ba… La cuisine de Chongqing est quasiment la même que dans le reste du Sichuan, à un ou deux piments près, mais ses deux anges gardiens mettaient quand même un malin plaisir, à refuser

l’étiquette sichuanaise au cuisinier sous prétexte qu’il venait d’une ville certes indépendante administrativement depuis 1997 mais qui appartenait au Sichuan à la même sphère d’influence culturelle, depuis des siècles et des siècles… Si deux mille ans d’histoire n’avaient pas réussi à élimer des différences aussi minimes, on pouvait décemment se demander si la Chine ne pourrait pas se jouer un scénario Yougoslave en cas de bouleversement majeur…L’idée était suffisamment politiquement incorrecte pour qu’elle puisse vraiment complètement déplaire à Grodègue… Après tout les shanghaïens passaient bien leur temps à se moquer des cantonnais qu’ils leur rendaient bien et ils ne s’accordaient souvent que sur le fait que les pékinois étaient bien plus cons qu’eux… Ce n’étaient pas encore les prémices d’une guerre civile mais c’était quand même des micro-failles dans la carapace…

Hautement satisfait de ces pensées iconoclastes et idéologiquement malséantes, Grodègue se replongea dans la lecture de son Empire des Steppes et du cataclysme Tamerlan qui après avoir rasé l’Iran et l’Inde s’en allait gaiement foutre une branlée mémorable aux Mamelouks laissant derrière lui des marées de sang et de désespoir… Un joyeux luron que ce Tamerlan capable devant Delhi, de faire décapiter cent mille prisonniers de guerre indiens en moins d’une heure, avant d’affronter le terrible sultan Mahmoud et ses éléphants blindés, afin d’éviter d’éventuels troubles sur ces arrières durant la bataille qui s’annonçait…Cent mille captifs et quelques centaines de milliers de litres de sang, en moins d’une heure…Assurément, cet homme là savait s’amuser et abreuver les sillons…

Ces massacres et ces victoires successives ne furent entrecoupées que par quelques messages à Danjou et par un déjeuner et un dîner aussi somptueux que ceux de la veille…

Le dîner, en particulier, termina ce festival culinaire en apothéose avec une petite fondue sichuanaise qui rassemblait, autour d’un petit réchaud individuel sur lequel bouillonnait un délicieux bouillon de poulet pimenté, une vingtaine de petits plats de viandes, de champignons, de légumes, de vermicelle, de tofu, de boulettes de crevettes et de poissons…


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