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›› Editorial

Au Cambodge, une base navale et un canal chinois. Les Khmers victimes de la rivalité sino-vietnamienne

Phnom-Penh et Hanoi l’illusion d’un apaisement.

Le 11 décembre 2023, Hun Manet à gauche rencontrait à Hanoi son homologue vietnamien Phạm Minh Chính. Les deux ont promis de renforcer les échanges et la coopération dans tous les domaines, notamment à propos de la question sensible du tracé de la frontière et de porter la valeur de leur commerce bilatéral annuel à 20 Mds de $.
En référence au passé tragique de la période khmère rouge soutenus par Pékin ayant conduit à l’invasion du Cambodge par le Vietnam, en janvier 1978-1979, ils décidèrent de coordonner leurs cérémonies de commémoration du 45e anniversaire de la victoire vietnamienne sur les KR, le 7 janvier 2024.

Pour autant, l’opposition cambodgienne en exil critique sévèrement les accords indochinois entre Vientiane, Hanoi et Phnom-Penh ouvrant au Cambodge des zones économiques spéciales sans contrainte de visa dont le premier effet sera d’installer dans le Royaume des dizaines de millions de Vietnamiens à l’étroit dans leur pays et en recherche d’espace vital.


*

A Phnom-Penh, les dissensions territoriales historiques datant du VIIIe au XIIe siècle, quand Saïgon qui s’appelait Prey Nokor était partie de l’empire khmer, ont sans contrepartie été mises sous le boisseau.

La rancœur avait été ravivée quand, du temps de l’Indochine française, Paris attribua à Hanoi le sud du Royaume Khmer avec Saïgon, le delta du Mékong jusqu’à Vung Tao et, à l’ouest, l’embouchure de la rivière Cuà Lon [5].

Dans la mémoire khmère, la blessure nationaliste de l’épisode reste vivace.

Aujourd’hui, alors que Phnom-Penh propose aux investisseurs étrangers de s’installer sans contrainte de visas dans des nouvelles Zones économiques spéciales, l’opposition en exil craint que l’afflux de Vietnamiens quittant leur pays surpeuplé à la recherche d’une espace vital dans le Royaume, renouvelle le schéma de la cession aux N’Guyen de la basse vallée du Mékong au milieu du XVIIe siècle.

De même, contre le sentiments populaire férocement anti-vietnamien, la tête du Royaume inféodée à Hanoi, affiche un pragmatisme de façade faisant mine d’oublier les onze années d’occupation du Cambodge par le Vietnam (1978–1989).

L’insistante présence vietnamienne avait suivi la victoire militaire en 1978 des successeurs de Giap sur le régime sanguinaire des Khmers rouges soutenu, non seulement par Pékin et la Corée du Nord, mais également – guerre froide oblige – par les États-Unis et leurs alliés, depuis Londres à la Thaïlande en passant par Paris, Singapour, la Malaisie et l’Indonésie.

A partir 1989, la dislocation du sponsor soviétique et du bloc communiste modifia radicalement la situation de la péninsule indochinoise. Mettant fin aux onze années d’occupation vietnamienne du Royaume, elle ouvrit la porte aux accords de Paris du 23 octobre 1991 fondement de la nouvelle constitution du Royaume aujourd’hui bafouée par Hun Sen et son fils qui accueillent à Ream une base militaire chinoise.

Faire mine de desserrer l’emprise chinoise pour séduire l’Occident.

A Phnom-Penh, confronté aux critiques occidentales, le nouveau PM Hun Manet, intronisé en août 2023 par son père l’ancien khmer rouge Hun Sen, dont la trajectoire avait, sans esprit de recul complètement inféodé le Royaume à la Chine, met en scène une prise de distance laissant entendre que lui-même chercherait à desserrer l’emprise chinoise.

L’opération de séduction de Hun Manet tire crédit de son cursus d’études à l’académie militaire de West Point où il obtint une licence d’économie complétée en 1999 par une maîtrise à l’université de New-York, puis par un doctorat d’économie au Royaume Uni en 2008, à l’Université de Bristol.

Dans ce contexte, alors que la marine chinoise s’installe pour durer à Ream et que Pékin lance la construction du Canal sur le mode « Built Operate and transfer (BOT) », qui ne restituerait au Cambodge sa souveraineté sur l’ouvrage qu’après plusieurs dizaines d’années d’exploitation à 88 millions de revenus annuels, l’héritier de Hun Sen semble se débattre dans une quadrature du cercle.

Alors que le Royaume est lourdement impacté par la longue inféodation à la Chine initiée par le Roi Sihanouk après sa destitution en 1970, y compris pendant les massacres khmers rouges cautionnés par Pékin, Hun Manet met en scène un improbable retour à l’ancienne stratégie d’équilibre et de neutralité du Royaume.

Compte-tenu des pesantes rémanences chinoises vérifiables par tous les observateurs, elle a peu de chances de les convaincre.

En inaugurant avec enthousiasme les travaux de creusement du canal, le 5 août, il a par exemple pris soin de préciser que son financement était assuré à 51% par des contributions cambodgiennes, supérieures à celles de la Chine.

Mais il omettait de préciser que les principaux contributeurs khmers étaient des banques officiellement privées mais qui, en pratique, n’eurent pas leur mot à dire.

Depuis qu’il a pris ses fonctions, Hun Manet fait aussi mine de diversifier la politique étrangère du Royaume à l’écart de la Chine, en s’adressant aux États-Unis, au Japon, à la Corée du Sud, à la France et à l’Australie.

Le 4 juin, au milieu des sévères critiques américaines d’une présence navale chinoise accrue à Ream, il a accueilli le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin. Officiellement l’échange aurait envisagé la reprise des programmes de formation militaire.

Pour que la perspective se réalise, il faudrait non seulement que les militaires cambodgiens l’approuvent, mais aussi qu’à l’étage au-dessus, les relations sino-américaines sortent de l’actuelle ornière d’hostilité et de défiance.

Encore plus sensible, et en tous cas beaucoup moins transparent, révélé par un article de Radio Free Asia du 14 juin, le 2 juin, Hun Sen devenu Président du Sénat a rencontré Bill Burns le Directeur de la CIA dans sa résidence de Takhmao au sud de Phnom-Penh.

Alors que peu de détails de cette rencontre imprévue ont été rendus publics - hormis la publicité que Hun Sen en a lui-même faite sur Facebook pour expliquer qu’il avait travaillé avec les renseignements américains et la CIA depuis 1997 en rencontrant en 2011, James Clapper, Directeur National des Renseignements et, en 2012, David Petraeus Directeur de la CIA -, les spéculations sur le sens réel des échanges vont bon train.

Certains y voient une manœuvre de Hun Sen pour désamorcer les critiques stigmatisant l’inféodation du Royaume à la Chine dont la montée en puissance à Ream est le dernier exemple.

Mais d’autres comme David Hutt, chercheur à l’Institut d’Europe centrale d’études asiatiques, suggèrent que la récente visite de Bill Burns avait pour but essentiel de mettre en garde Hun Sen contre la menace majeure analysée par un récent rapport du Congrès, ciblant l’escroquerie planétaire des jeux en ligne pilotée par des Chinois sans scrupules à partir du Laos, du Myanmar et du Cambodge. Lire : Au Cambodge, Pékin tente de nettoyer les écuries d’Augias.

Note(s) :

[5En réalité la perte d’influence du Royaume sur le delta du Mékong date du roi cambodgien Chey Chettha II (1573-1627). Ayant épousé une princesse Vietnamienne, et pour s’opposer aux incursions du Royaume du Siam au nord, il sollicita l’aide du Seigneur vietnamien Saï, gouverneur de Huê, dignitaire de la future dynastie impériale des Nguyên, rivale des Lê qui régnaient au Tonkin.

En échange, ce dernier exigea que le Royaume accueille des colons vietnamiens à Prey Kor, à l’époque petit village de pêcheurs khmers, qui devint Sài Gòn au bord de la rivière du même nom, au XVIIe siècle, puis Hô Chi Minh-Ville en 1976, une année après la victoire du nord-Viêtnam communiste sur la République du Vietnam, le 30 avril 1975.

A la mort de Chey Chettha en 1627, toute la région de l’actuelle Ho Chi Minh-ville était colonisée par les pêcheurs vietnamiens.


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