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›› Editorial

A Samarkand, les hiatus de la réunion de l’OCS

Quand la réunion de l’OCS à Samarkand devait affirmer la solidarité avec la Russie et sa guerre en Ukraine, elle a montré quelques dissonances chinoises et indiennes, mal à l’aise avec un conflit de haute intensité déclenché par un membre permanent du Conseil de Sécurité sur le sol européen, tandis qu’au moins deux des États d’Asie Centrale expriment quelques nuances avec le féroce ressentiment anti-américain de la Chine, de la Russie et de l’Iran. Lire : La Chine peut-elle contourner l’Amérique par l’Iran ? et L’Iran, enjeu historique du défi chinois à Washington.


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Quand les 15 et 16 septembre le Président Xi Jinping s’est rendu à Samarkand pour assister en qualité de membre fondateur avec la Russie et quatre pays d’Asie Centrale au sommet de l’Organisation de Coopération Shanghai créée en 2001, c’était la première fois qu’il quittait la Chine depuis trois ans.

Préoccupé par son interminable lutte contre l’épidémie menée par la stratégie illusoire de « zéro-covid », le n°1 chinois s’est rendu dans la ville mythique des anciennes routes de la soie abritant le mausolée de Tamerlan au moment même du revers abondamment commenté dans les médias occidentaux des troupes russes localement bousculées à Kharkiv par une contre-offensive ukrainienne.

Alors que parvenaient les rapports sur l’affaiblissement de la discipline des unités russes, au milieu de l’abandon en rase campagne de grandes quantités d’équipements militaires dans un mouvement de retraite désordonné attestant de problèmes chroniques de commandement, l’affichage d’une solidarité sino-russe par le Président chinois n’a pas été à la hauteur des attentes de Vladimir Poutine.

Retour sur l’histoire d’une crispation anti-américaine.

Sous la pression des gouvernements de l’Ouzbékistan et du Kirghizistan, Washington a été contraint de fermer ses bases aériennes de Karshi-Khanabad en Ouzbékistan en 2005 et de Manas au Kirghizistan (à droite) en 2011.


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Héritier du Groupe de Shanghai et du « Groupe des Cinq » créé en avril 1996 à l’initiative de la Chine avec Moscou, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan auxquels s’est joint l’Ouzbékistan en 2001, l’Organisation de Coopération de Shanghai a, dans le nouveau contexte post-soviétique, d’abord été un forum régional informel de sécurité et de coopération économique, notamment à propos de la gestion commune des ressources hydriques.

Avec aussi l’objectif crucial de stabiliser les frontières, il visait également à lutter contre l’immigration illégale, les trafics de drogue et d’armes. A la fin des années quatre-vingt-dix, à ces finalités s’est ajoutée celle de protéger les pouvoirs, tous autocrates, contre les risques d’une déstabilisation propagée par les groupes islamistes ayant fait souche dans la région historiquement éclatée et instable de la vallée de la Ferghana (lire Menaces sécuritaires et recomposition géopolitique en Asie centrale : centralité ouzbèke).

Déjà, le forum du « Groupe de Shanghai » réuni en 1999 avait, sous l’influence de Pékin, inquiet des menaces ethnico-religieuses pesant sur la province voisine du Xinjiang, mis l’accent sur la lutte contre « l’extrémisme religieux », le « séparatisme ethnique » et le « terrorisme ».

Par la suite, dépassant les anciennes rivalités, la solidarité sino-russe en Asie-Centrale, s’est encore renforcée attisée par les craintes de l’interventionnisme politique de Washington motivé par les intentions de « regime change ».

Développé parallèlement à l’engagement de l’armée américaine en Afghanistan dont les bases opérationnelles avaient été implantées à Karchi-Khanabad en Ouzbékistan et à Manas au Kirghizistan, respectivement fermées en 2005 et 2011, le prosélytisme de Washington s’est heurté à la réaction conjointe de Moscou et Pékin.

Depuis cette période, l’OCS s’est, avec l’entrée de l’Inde et du Pakistan, élargie en 2016 à huit membres à part entière puis à neuf avec l’entrée de l’Iran en septembre 2021, augmentant encore la marque anti-américaine et anti-occidentale de son positionnement stratégique (lire : Les États-Unis et l’Occident face à la Chine et la Russie. Quels risques de montée aux extrêmes ?.

L’affichage était impressionnant. Plus grande organisation régionale du monde, dont le territoire total dépasse 34 millions de km2 (dont 50% sont russes) - soit plus de 60% de l’Eurasie -, sa population de plus de 3 milliards représente près de la moitié de la population mondiale. L’enjeu est donc de taille. Au total, « la famille élargie » de l’OCS mise en scène à Samarkand qui compte 21 pays, couvre trois continents - l’Asie, l’Europe et l’Afrique, avec un PIB global des neuf membres permanents réunis de 19 800 Mds de $ dont 75% sont chinois.

En réalité, comme dans les BRICS, c’est la puissance de la Chine dix fois plus peuplée que la Russie et dix fois plus riche, dont le PIB est aussi six fois celui de l’Inde et trois fois supérieur à celui des huit autres membres réunis qui donne le ton à un groupe très hétéroclite dont la solidarité avec l’agression de Moscou est hésitante. A ces déséquilibres de puissance s’ajoutent les frictions internes entre pays d’Asie Centrale dont les racines plongent dans le tracé des frontières, héritage de l’héritage soviétique.

Les 15 et 16 septembre, en pleine conférence de l’OCS, près d’une centaine de personnes ont été tuées dans un violent incident de frontière comportant usage de blindés et tirs d’artillerie, entre le Tadjikistan et le Kirghizistan tous deux alliés de Moscou. Limitrophes du Xinjiang chinois et abritant des bases militaires russes sur leurs territoires, les deux partagent une frontière commune de plus de 900 km souvent contestée - au cours des vingt dernières années, il y eut 230 incidents armés -, les deux s’accusent mutuellement d’incursions pour des portions de territoires rarement plus vastes que 3000 km2.

A elle seule, l’année 2021 avait vu un nombre d’affrontements sans précédent opposer les deux parties, faisant plus de 50 morts et laissant craindre l’élargissement du conflit. Enfin, dans la région, les deux exemples d’un positionnement moins aligné sur Moscou sont Tachkent et Astana dont le nom vient d’être rétabli par le Président Tokayev.

A Tachkent et Astana, les hésitations de la solidarité pro-russe.

V. Poutine à gauche et Shavkat Mirziyoyev, président ouzbek en 2018 lors du forum interrégional de coopération à Tachkent en 2018. Pour Mirziyoyev la coopération entre l’Ouzbékistan et la Russie doit se caractériser par un constant renforcement bilatéral et, principale marque de sa politique étrangère, le refus de rejoindre des structures russo-centrées pilotées par Moscou.


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Moins dépendant de la Russie et de la Chine que ses voisins, resté à l’écart de « l’Organisation du traité de sécurité collective – OTSC - » piloté par Moscou, l’Ouzbékistan ne possède aucune base militaire étrangère sur son territoire depuis le départ des Américains de Karchi-Khanabad en 2005. Depuis qu’en 2012 le président Karimov, disparu en 2016, avait décidé de faire évoluer le statut du pays vers la neutralité, il n’est pas non plus question d’une base militaire russe.

La stratégie du nouveau président Shavkat Mirziyoyev, ingénieur agronome et ancien premier ministre, orientée vers le pragmatisme économique et commercial d’une relation plus soutenue avec la Chine, paraît cependant vouloir équilibrer les relations extérieures entre Moscou, Pékin et Washington.

Depuis qu’en 2018, Mirziyoyev, s’est, tout en ménageant Moscou, rendu à Washington, où il a signé le tout premier plan de coopération militaire avec les États-Unis, les relations avec Washington se sont réchauffées. S’il est vrai que le retour dans le pays d’une base militaire américaine est aujourd’hui très improbable, il est un fait que le nombre d’exercices militaires conjoints avec des forces américaines a augmenté, tandis que les officiers ouzbeks ont désormais la possibilité de s’entraîner aux États-Unis et dans les pays de l’OTAN.

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La stratégie du Kazakhstan est encore plus marquée par un désir d’échapper à l’empreinte russe. En dépit de sa participation à l’OTSC à vocation politique et militaire patronnée par Moscou, créée en 2002 et malgré l’intervention des troupes russes sur son sol en janvier 2022 (lire : Pékin et le Kazakhstan. Prudences et succès de la « realpolitik » chinoise), la trajectoire stratégique d’Astana donne des signes clairs d’une volonté d’émancipation par rapport à Moscou.

Dans un article de Foreign Policy du 16 septembre, Temur Umarov, chercheur à la « Fondation Carnegie pour la paix internationale » notait que « pas un seul responsable au Kazakhstan n’avait exprimé son soutien à Moscou depuis l’invasion de l’Ukraine en février, pas même pour comprendre (comme la Chine) les “préoccupations raisonnables de la Russie en matière de sécurité“ ».

Le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev lui-même qui n’aide pas la Russie à contourner les sanctions économiques, a ouvertement refusé de soutenir Moscou. En cela, il s’inscrit dans la trajectoire « rebelle » de son prédécesseur Nazarbaïev qui, par le passé, n’avait pas non plus reconnu les républiques autoproclamées de la région ukrainienne du Donbass.

Plus encore, le pouvoir kazakh, calculant les risques pour lui-même de l’élargissement de l’emprise russe, s’est aussi abstenu de cautionner les « États-tampons » russes de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Il n’a pas non plus avalisé l’annexion de la Crimée en 2014.

A l’intérieur, Tokayev craignant que le précédent de janvier dernier donne le ton d’une stratégie interventionniste a même interdit tout signe de soutien à Vladimir Poutine pour sa guerre contre l’Ukraine en prohibant les symboles de propagande militaire russe et en annulant le défilé du jour de la victoire du 9 mai.


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