›› Editorial
Notes de Contexte.
1. Chine-URSS. Rivalités idéologiques et compétition de puissance.
En 1945, Staline qui n’avait soutenu la révolution communiste qu’avec réserve, avait même signé un traité d’amitié avec Tchang Kai-chek. En même temps, il avait pillé les installations industrielles du nord-est, avant de déverser une aide soviétique massive après 1949 et l’avènement de Mao.
Après le 20e Congrès du PCUS (1956) les deux s’éloignèrent, séparés à la fois par des rivalités stratégiques et un conflit idéologique où Mao accusait la Russie de « révisionnisme » en acceptant un compromis avec le capitalisme. La rupture a eu lieu en 1961, les Chinois dénonçant la « trahison » idéologique de l’URSS.
En 1969, la Chine et la Russie se sont affrontées militairement sur l’Oussouri pour le contrôle de l’île de Zhenbao au nord de Vladivostok dans un conflit soldé par la victoire militaire de l’URSS. Trois ans plus tard, Pékin opérait le contrepied stratégique d’un compromis avec Washington qui isola Moscou.
La normalisation historique de la relation sino-russe interviendra en 1989, suivie par la création, en 1996, du Groupe de Shanghai (devenu en 2001 l’Organisation de Coopération de Shanghai - OCS -), dont la zone d’application, cible du prosélytisme de « regime change » de Washington, est la région riche en hydrocarbures d’Asie-Centrale, également traversée par des tensions politiques récurrentes, des courants islamistes radicaux et de vastes trafics de drogue.
En arrière-plan cependant le chaos des prémisses de l’effondrement de l’URSS avait créé en Chine une alerte politique à l’origine d’un durcissement qui s’exprima brutalement le 4 juin 1989 sur la place Tian AnMen.
Le rapprochement Moscou – Pékin s’est poursuivi en 2001 par la signature du très médiatisé « traité d’amitié et de coopération » (V. Poutine-Jiang Zemin) et, enfin, en 2005, par l’établissement du « partenariat stratégique. »
A partir de 2014, la proximité qui s’appuyait déjà depuis 1996, lors de la création du « Groupe de Shanghai », sur la contestation de Washington, a été renforcée par la signature d’un contrat 400 Mds de $ pour livraison annuelle par la Russie à la Chine de 38 Mds de m3 de gaz pendant 30 ans.
Depuis, de nouveaux projets sont en cours : Chine – Russie. Contrats de gaz, matérialisant une complémentarité économique exemplaire, dans une relation cependant de plus en plus déséquilibrée dans laquelle Moscou apparait désormais stratégiquement dominé par Pékin.
2. La Chine des Qing et l’Empire russe.
Lire l’article du Monde Diplomatique d’Hélène Carrère d’Encausse paru en 1963 qui conclut : « Ainsi, en peu d’années, sans qu’une seule vie russe y ait été sacrifiée, la Russie avait réussi à effacer de ses rapports avec la Chine les stipulations du traité de Nertchinsk [7 septembre 1689] et à gagner un territoire de 1 858 400 kilomètres carrés, qui s’étendit le long de la côte jusqu’aux possessions coréennes et eut pour effet d’écarter la Chine de la mer du Japon. »
3. Le chaos.
Alors pour l’actuel régime chinois, les émeutes françaises de la fin juin 2023 expriment l’image répulsive d’une perte de contrôle, pour comprendre la peur du chaos, il faut se souvenir à quel point la Chine des Qing fut secouée vers 1850-1870 par une succession de révoltes qui n’épargnèrent aucune des dix-huit provinces et auxquelles participèrent des dizaines de millions de paysans.
Les secousses, distinctes les unes des autres (Taiping, Nian, Musulmans des « Panthay », sociétés secrètes) dont l’une des points communs est qu’elles rassemblaient des paysans révoltés contre les féodaux, furent l’arrière-plan d’innommables atrocités et, selon les estimations, la cause directe de 40 à 50 millions de morts.
Parmi ces vastes soulèvements, les « Taiping - Taiping Tian Guo 太平天国- Le Royaume céleste de la Grande paix » emmenés par le Hakka Hong XiuQuan (1814-1864) qui se disait le deuxième fils du Dieu de la religion chrétienne et portés par une mystique égalitariste radicale méritent une mention particulière.
Avec une brutalité fanatique exaltée, ils prônèrent l’égalité hommes-femmes, interdirent les mariages arrangés, les jeux d’argent, l’esclavage, la torture et la prostitution. Surtout, six décennies avant la révolution russe, ils abolirent la propriété foncière privée et mirent en commun les terres, la nourriture, les vêtements stockés dans des entrepôts publics et distribués à la population selon ses besoins.
On notera que l’utopie de communisme intégral fut aussi cent-dix ans plus tard à la racine des rivalités idéologiques entre Mao et Khrouchtchev. Quand le premier prônait une distribution égalitariste totale « à chacun selon ses besoins », le second privilégiait « à chacun selon son travail » dont Mao, adepte de « la révolution permanente » - idéologie qui porta aussi les catastrophes du « Grand Bond en avant » et les férocités meurtrières de la révolution culturelle (au moins 35 millions de morts)-, estimait qu’elle semait déjà les ferments du capitalisme.
4. Relève de Lu Shaye.
Selon une information du quotidien hongkongais Xing Tao Daily, 星岛 日报 du 12 juin, un mois-et-demi après ses commentaires controversés niant la légitimité des États européens post-soviétiques, Lu Shaye a été rappelé à Pékin et affecté à un poste de la mouvance du « Front Uni » à la tête de l’Association du Peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger.
La sanction pourrait bien être une indication qu’au milieu des ébranlements stratégiques en cours, l’appareil, préoccupé par la stabilité de ses relations avec l’UE, cherchant aussi à freiner le rapprochement anti-chinois entre l’Europe et les États-Unis a décidé de clore le chapitre des Ambassadeurs militants « Loups guerriers » dont Lu Shaye, aujourd’hui en disgrâce, était un acteur emblématique.
La nomination en décembre 2022 à Bruxelles de Fu Cong diplomate chevronné et mesuré, capable de promouvoir les intérêts chinois sans polémique avec la mission de réparer les liens Chine – Europe gravement abîmés pourrait être un des signes de ce changement de trajectoire et de ton.
