›› Editorial
La rupture de la guerre en Ukraine.
Le 26 mai 2022, trois mois après l’agression russe contre l’Ukraine, Pékin et Moscou opposèrent leur veto à un projet de résolution de nouvelles sanctions contre Pyongyang incluant un embargo sur les importations de tabac et de pétrole [2]. La date signale un préoccupant hiatus du consensus anti-prolifération nucléaire au sein du Conseil de sécurité.
En même temps, la longue connivence stratégique entre Moscou et Pyongyang évoquée plus haut et jamais vraiment démentie en dépit des sanctions, se manifesta avec éclat.
Le 2 mars, 2022, une semaine après l’attaque russe, la Corée du nord était l’un des quatre pays avec la Biélorussie, la Syrie et le Nicaragua à voter contre la résolution des NU condamnant l’invasion russe et le seul avec la Syrie à reconnaître les annexions des Républiques du Donetsk et de Luhansk, ce qui provoqua aussitôt la rupture de ses relations diplomatiques avec Kiev.
Plus tard en septembre 2022, citant des sources du renseignement américain, le New York Times, cependant démenti par Moscou et Pyongyang, révélait qu’en soutien de son invasion, la Russie en guerre en Ukraine avait acheté des millions d’obus et de missiles à la Corée du Nord.
En décembre 2022, une autre source américaine laissait entendre que le « Groupe Wagner » avait reçu une importante livraison d’armes venant de Corée du nord pour appuyer son engagement en Ukraine.
Au même moment, pour attester de l’excellence des relations, le vice-Premier ministre russe Marat Khusnullin confirmait qu’il étudiait avec Pyongyang la possibilité d’employer 20 000 à 50 000 Nord-coréens pour développer les infrastructures dans l’Extrême-Orient russe.
Alors que jusqu’en 2022 les projets nucléaires militaires de Pyongyang avaient été frappés d’une longue suite de sanctions onusiennes et de nombreuses autres unilatérales américaines et de l’Union européennes qui tentèrent en vain d’empêcher le programme nucléaire militaire nord-coréen, la présence, le 27 juillet à Pyongyang, de Serguei Shoïgu et de Li Hongzhang dans les tribunes d’un « défilé de la victoire » contre, selon la rhétorique nord-coréenne « l’impérialisme américain et ses marionnettes » pourrait être le symbole d’une page qui se tourne.
Même si de nombreuses analyses expliquent la présence de Shoïgu à la très impressionnante et très belliqueuse parade des forces armées nord-coréennes par son intention d’acheter des équipements militaires dernier cri et des munitions pour la guerre en Ukraine, il est impossible d’ignorer le fait que le consensus anti-prolifération nucléaire des cinq permanents a volé en éclat.
Le 27 juillet dernier à Pyongyang deux membres permanents du Conseil de sécurité ont en effet applaudi à l’étalage public des missiles stratégiques longue portée Hwasong-17 et Hwasong-18 [3], dont la capacité d’emporter une charge nucléaire est désormais plausible sinon certaine, objet de la réprobation et de la défiance d’une partie des membres du Conseil de sécurité, exprimée par une longue liste de résolutions des NU depuis 2006.
Un Conseil de sécurité profondément désuni.
La rupture de la solidarité anti-prolifération s’est clairement manifestée après le tir du missile Hwasong-18, le 13 juillet à l’ONU, lors de la réunion du Conseil de Sécurité à laquelle participait – très rare occurrence – Kim Song, le représentant nord-coréen, à l’évidence encouragé par le soutien sino-russe.
Alors qu’à deux semaines du soixante-dixième anniversaire de l’armistice, le Tunisien Khaled Khiari, Assistant du Secrétaire Général pour le Moyen Orient et l’Asie-Pacifique déplorait « la tragique réalité de la persistance des tensions » et espérait le « rétablissement des canaux de négociation », les positions des quinze membres ont clairement marqué un fractionnement en plusieurs camps en apparence irréconciliables.
D’un côté, les États-Unis et leurs alliés.
Quand le représentant du Japon, fustigeant le tir du missile « qui mettait en danger les navires, exposait le trafic aérien international à de grands risques et terrifiait les citoyens japonais », a averti que désormais « toute l’Asie, l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Afrique, et même une partie de l’Amérique du Sud seraient à portée de tir de la Corée du Nord, porteur d’ogives nucléaires condamnées par l’ONU, l’émissaire de Séoul, a renchéri.
Soulignant que « Pyongyang avait tiré plus de 90 missiles depuis le début 2022, violant les résolutions des Nations Unies au rythme de plus d’une fois par semaine. », il a déploré l’inefficacité et le silence du Conseil et rappelé que « chaque tir rapprochait la Corée du Nord de la capacité nucléaire stratégique. »
Dans la foulée de ses deux alliés, le représentant de Washington, a accusé Moscou et Pékin de « bloquer l’action du Conseil dont l’inertie a, dit-il, encouragé Pyongyang à poursuivre ses dangereuses transgressions. »
De l’autre côté, Pyongyang, Pékin et Moscou.
Rejetant les allégations contre son pays, le représentant nord-coréen Kim Song a déclaré qu’en testant le Hwasong-18, Pyongyang « exerçait son droit à la légitime défense face aux dangereuses manœuvres militaires des forces hostiles [de l’alliance conjointe]. Il considérait par conséquent que « la convocation du Conseil niait les principes fondamentaux d’égalité souveraine des États et de non-ingérence dans leurs affaires intérieures ».
Il a ensuite accusé Washington qui déployait des sous-marins à propulsion nucléaire dans la zone et patronnait dans la péninsule cette année encore [pour la première fois depuis cinq ans], des exercices conjoints de grande ampleur avec Séoul, d’être un fauteur de guerre que le Conseil devrait condamner.
De son côté Geng Shuang, le représentant chinois, assistant de l’Ambassadeur Zhang Jun qui appelait à un règlement politique, regrettait – usant de la même rhétorique mettant en perspective l’agression russe en Ukraine -, que « les États-Unis et leurs alliés soient obsédés par les sanctions. » (…) « Considérant depuis longtemps Pyongyang uniquement comme une menace pour leur sécurité, ils n’envisagent jamais de prendre en compte ses légitimes préoccupations de sécurité ».
Quant à l’envoyé de la Russie qui, après l’agression contre l’Ukraine de 24 février 2022, s’était elle-même, à l’instar de Pyongyang, livrée au chantage nucléaire tactique [4], n’était pas le mieux placé pour prodiguer des conseils de retenue, il a, lui aussi, regretté les démonstrations de forces de l’Alliance conjointe tout en soulignant l’urgence d’une désescalade.
Nicolas de Rivière, le représentant français, s’est à l’instar de son collègue britannique, clairement positionné du côté des alliés occidentaux. Insistant sur les violations répétées par Pyongyang des résolutions des NU, il a réaffirmé la détermination anti-prolifération de Paris et la nécessité d’exprimer une fermeté stratégique : « La France ne se résignera pas à ce que ce pays devienne un État nucléaire. Ne rien faire ou être complaisant avec la Corée du Nord reviendrait à banaliser la prolifération ».
Plusieurs membres du Conseil se sont préoccupés de la désastreuse situation humanitaire et des droits de l’homme en RPDC. Le représentant de Malte a notamment déclaré que le régime de Pyongyang, ignorant la situation catastrophique de semi-famine de sa population, continuait à allouer une part importante des ressources du pays au développement d’un arsenal balistique et nucléaire condamné par la communauté internationale.
(Rappelons au passage qu’avec un service militaire de dix ans et un budget de la défense estimé à 25% des dépenses publiques, le pays est l’un des États les plus militarisés du monde.)
Quant au représentant des Émirats, il a ramené la question à l’objet de cette note. Soulignant les actuelles fractures au sein du Conseil sur la question essentielle de la prolifération nucléaire, il a rappelé la solidarité qui prévalait jusqu’en 2022 et le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Note(s) :
[2] Ce n’est pas la première fois que Moscou et Pékin font cause commune au Conseil de sécurité pour bloquer les stratégies de l’Amérique et de ses alliés. Certes, la tendance née au milieu des années 90 se durcit jusqu’à évoquer la rupture d’une nouvelle guerre froide.
Mais elle se lisait déjà dans la succession des vétos posés conjointement à l’ONU par Moscou et Pékin contre les propositions occidentales (mais pas seulement) sur les situations politiques au Myanmar (janvier 2007) et au Zimbabwe (2008), qui furent suivis d’une rafale de quatre vétos chinois et russes sur la question syrienne entre 2011 et 2014. Chaque fois le refus sino-russe s’opposait à une initiative de Washington ou/et de ses partisans.
[3] Le missile intercontinental Hwasong-18, révélé pour la première le 8 février 2023 lors du défilé du 75e anniversaire de la fondation l’armée nord-coréenne et testé au printemps 2023 et à nouveau les 12 et 23 juillet 2023, est le premier engin balistique nord-coréen à carburant solide.
Plus facile et plus discret à mettre en œuvre, sa portée potentielle maximum, de 15 000 km le rend capable d’atteindre n’importe quel point des États-Unis. Pour Kim Song, le représentant de Pyongyang qui s’exprimait lors de la réunion du Conseil de sécurité du 13 juillet, confirmant que le Hwason-18 pourrait être équipé d’une tête nucléaire, les tests balistiques « sont un processus essentiel visant à développer la force nucléaire stratégique de la RPDC et à dissuader ses ennemis »
[4] Dans l’histoire, aucun pays n’a jamais utilisé l’arme nucléaire tactique, mais il est éclairant de rappeler l’époque où son engagement a été sérieusement envisagé, notamment par Washington.
Selon Gary Samore lui-même, Docteur en Sciences politiques de l’Université de Harvard, qui, sous Clinton et Obama, fut le coordinateur de la Maison Blanche pour le Contrôle des armements et la lutte contre la prolifération, « Les États-Unis avaient [du temps de la guerre froide] inventé et déployé une incroyable gamme d’armes nucléaires destinées à être utilisées sur le champ de bataille ».
Les cibles étaient les divisions blindées soviétiques, mais si les armes avaient été mises en œuvre après une invasion de l’Europe par l’armée rouge, leurs impacts auraient tous été en Europe occidentale.
