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Pacifique occidental. Souveraineté et guerre des nerfs

Le 28 mai, à Tokyo le première ministre japonaise Sanae Taikaichi et le Président philippin Marcos Jr avant la réunion, où Tokyo et Manille sont tombés d’accords pour des négociations sur le partage des renseignements sensibles et les limites de leurs frontières maritimes. L’évènement jugé « Illégal » par les Chinois, a provoqué la colère de Pékin dont Taiwan, située à l’ouest d’une zone revendiquée par la Chine, a fait les frais. Pékin a saisi l’occasion pour intensifier ses patrouilles de navires de combat et de garde-côtes à l’est de Taïwan et dans le Détroit.


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Depuis la fin mai, la vaste région du Pacifique occidental qui, à l’Est de la Chine, s’étend en latitude entre le Japon et l’Indonésie en passant par Taiwan et les Philippines et en longitude depuis les côtes du Fujian jusqu’aux positions américaines de Guam et des Îles Mariannes - au bas mot 14 millions de km2, soit 25 fois la France hexagonale -, est l’objet d’une guerre des nerfs dont le cœur est la rivalité stratégique entre Washington et Pékin régulièrement enflammée par la question hautement explosive de Taïwan.

Les actuels échauffements ont commencé après la tenue le 28 mai, à Tokyo, par le Japon et les Philippines de négociations sur leurs frontières maritimes, très sensible chiffon rouge pour Pékin.

L’objectif était d’abord de délimiter officiellement, conformément au droit de la mer de la Convention de Montego Bay, leurs zones économiques exclusives (ZEE) et leurs plateaux continentaux qui se chevauchent dans les eaux situées à l’est de Taïwan en raison de la proximité entre le sud de l’archipel japonais des Îles Ryukyu - Okinawa et le Nord-est des Philippines.

Il était aussi de renforcer leurs liens sécuritaires et stratégiques en améliorant la coordination de leurs garde-côtes pour faire respecter le droit de la mer et mieux surveiller la zone stratégique clé aux abords de la « première chaîne d’îles » qui court du sud du Japon aux côtes occidentales de l’Indonésie.

Avec en arrière-plan affiché, l’exigence de renforcer le Droit et la libre circulation maritime, contre la force du fait accompli chinois, les pourparlers ont aussi touché à l’organisation de la pèche, ainsi qu’à l’exploration des profondeurs marines et de leurs ressources. (1)

Visant le symbole taiwanais où sa souveraineté est contestée, la réaction chinoise, fut brutale.

Garde-côtes chinois aux abords de Taiwan en décembre 2025 (Photo : Taiwan Coast Guard/AFP)


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Dans la foulée des vastes opérations de harcèlement baptisées « Justice-Mission 2025 - 正义使命-2025 » déployées le 29 décembre 2025, qui elles-mêmes faisaient suite à « Joint-Sword 2024 - “联合利剑-2024” » - (Lire https://www.questionchine.net/nouveau-durcissement-de-la-chine-malgre-une-inflexion-strategique-a-pekin-l ), la Chine, inflexible sur sa souveraineté dans l’Île a accentué ses pressions contre elle, considérant qu’elle ne pouvait être l’objet ou partie d’aucun arrangement extérieur de souveraineté conclu par d’autres.

Vus par les Taiwanais, les harcèlements ont marqué une recrudescence et une évolution dans leur nature.

Alors que la densité des navires de combat et des garde-côtes chinois aux abords de Taiwan atteignait des niveaux records pour le troisième mois consécutif, avec, à l’Est de l’Île, la présence accrue de frégates et de destroyers de premier rang, dans le Détroit et autour de l’Île aux Orchidées, Pékin, pour affirmer ses droits souverains dans la zone, a ostensiblement exercé des contrôles sur le trafic maritime à destination et en provenance de l’Île.

A cet effet les garde-côtes de la classe Hai Xun 海讯, dont les plus puissants comme le « Haixun 9 (2) » jaugeant 13 000 tonnes ont, par radio, procédé à plusieurs centaines d’interpellations sur la nature des cargaisons, l’identité des équipages et l’itinéraire des navires de commerce ou harcelé les pécheurs opérant dans les zones revendiquées par Pékin.

Plusieurs de ces intrusions eurent lieu à l’intérieur de la ZEE taiwanaise, parfois à moins de 50 nautiques des côtes de l’Île au point qu’à Taipei les responsables de la sécurité et nombre d’observateurs extérieurs y ont vu une nouvelle répétition générale d’une tentative de blocus de l’Île.

( A ce sujet lire notre CR des analyses de Hal Brands, professeur à l’Université d’études internationales John Hopkins, qui en novembre 2023 présentait 5 options possibles de l’évolution de la situation dans le Detroit https://www.questionchine.net/subjuguer-taiwan-les-cinq-options-de-coercition-du-parti-communiste )

Cette fois, les déclencheurs de la frénésie intrusive des moyens navals chinois civils et militaires furent les pourparlers entre Tokyo et Manille.

La recrudescence depuis juin, des activités de la marine, des milices et des garde-côtes d’une intensité sans précédent, est attestée par les conclusions d’un rapport du 19 août de l’Asia Maritime Transparency Initiative (AMTI), qui constatait aussi une présence plus soutenue et affirmée des navires de police et de recherche chinois dans les eaux situées à l’est de Taïwan.

Plus encore, à partir des données des systèmes d’identification automatique (AIS) commerciaux, l’AMTI – un programme du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) basé à Washington – attestant qu’il s’agit bien d’une riposte à la réunion Tokyo-Manille -, le suivi au jour le jour de la situation montre que l’activité autour de Taïwan entre juin et août s’est précisément concentrée dans les zones de chevauchement des revendications maritimes chinoises, japonaises et philippines.

Chine - Indonésie. Un exercice naval anodin à forte valeur stratégique.

Le 14 aout la frégate lance-missiles chinoise Honghe a participé a un exercice PASSEX avec la frégate indonésienne KRI I Gusti Ngurah Rai à 75 nautiques à l’Est de Taiwan. Le président taiwanais Lai Qing De a publiquement jugé qu’il s’agissait d’une provocation de Pékin qui, au contraire, insistait sur le caractère anodin et routinier de l’exercice. En interne l’appareil a jugé que la surréaction de Lai montrait que Taipei se sentait isolé.


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Le dernier épisode récent de la guerre des nerfs dans la région eut lieu le 14 août quand, cédant à la surenchère sur la menace chinoise, Taïwan a vivement protesté pour dénoncer un très anodin exercice de routine ayant eu lieu le 12 août entre la frégate chinoise lance-missiles Honghe 红河舰 de classe 054 A - 4000 tonnes, aux capacités polyvalentes spécialisée dans la lutte anti-sous-marine et anti-aérienne (3) et la frégate indonésienne furtive également multi missions - combat naval, lutte anti sous-marine et anti-aérienne.- KRI I Gusti Ngurah Rai - 2300 tonnes, de

Pour la direction politique de l’Île, l’exercice de type PASSEX (4) qui s’est déroulé à 75 nautiques à l’Est de Taïwan dans les eaux du Pacifique, dont le renseignement taïwanais a lui-même reconnu qu’il n’avait pas d’impact stratégique majeur, était une provocation de plus au milieu de l’avalanche de pressions exercée sur l’Île depuis le mois de juin.

Il reste que la fermeté de la réaction de Taipei n’était pas vaine.

Elle renvoyait aussi aux ambiguïtés de Jakarta dont récemment la stratégie de non-alignement dite « libre et active  » (bebas aktif), a semblé incliner vers une coopération de plus en plus étroite avec Pékin.

L’ajustement pragmatique de Jakarta qui mesure l’incontournable puissance chinoise s’est traduit par le renforcement de la coopération économique autour des investissements chinois d’infrastructure, dont le TGV Jakarta - Bandung, des échanges stratégiques et militaires accrus avec la mise en place de mécanismes de dialogue de haut niveau, incluant des réunions ministérielles au format « 2+2 » (affaires étrangères et défense) et des exercices navals conjoints.

Une guerre psychologique à large spectre. Résilience taïwanaise.

Patriotisme taiwanais n’est pas un vain mot. Sur cette photo diffusée par le bureau de la présidence de Taïwan, le président taïwanais Lai Ching-te (au centre) accompagné de sa vice-présidente Bi-Khim Hsiao (deuxième en partant de la droite) et de responsables agitent des drapeaux nationaux lors de la cérémonie de lever des couleurs du Nouvel An au bureau de la présidence, à Taipei (Taïwan), le jeudi 1er janvier 2026.
Bureau de la présidence de Taïwan/AP


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Au total, le dernier incident à l’Est des côtes taïwanaises et la réaction de Taipei illustrent la stratégie chinoise de pressions psychologiques. Vue de Pékin, la virulence de Lai Qing De valide son succès. Pour l’appareil qui, exagérant beaucoup, décrit la réaction du Président comme une fébrilité, elle est la preuve de l’isolement de l’Île.

En réalité, articulée d’abord à une guerre psychologique tous azimuts, la stratégie de Pekin, se nourrit d’incessantes menaces de guerre, d’une féroce quarantaine diplomatique qui isole l’Île, de fausses informations défaitistes sur ses capacités militaires et la probable défection américaine, de sanctions sur ses exportations agricoles ou industrielles.

Avec. l’objectif de maintenir une pression constante sans jamais franchir le seuil d’un conflit ouvert, elle vise à épuiser les forces armées taïwanaises et à susciter un sentiment de résignation dans la population.

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Face à ce vaste éventail de contraintes allant de la recherche d’influence a l’intimidation et la menace, en passant par de fortes surenchères psychologiques, Taïwan et sa société campent tant bien que mal à l’ombre du Dragon.

L’histoire récente de la relation entre les deux rives date de la fin de la guerre civile en 1949 et de la fuite vers Taïwan de Tchang Kai-chek. Dans l’Île, l’arrivée en désordre des troupes nationalistes vaincues fut suivie de quarante ans d’une féroce dictature, commencée par l’impitoyable massacre des Taïwanais, le 28 février 1947 - 二二八都殺 - que, dans l’Île, personne n’a oublié.

Pour autant, à partir de 1986, 11 années après le décès de Tchang Kai-Chek, la très rigide trajectoire politique de l’Île commençait à s’écarter de celle du Continent.

Aujourd’hui, 30 années après la première élection au suffrage universel direct du Président en 1996, facilitée par Jiang Jing Guo, le propre fils de Tchang Kai-chek, la société politique taïwanaise, devenue démocratique porte, au milieu de farouches empoignades au parlement, les deux idées contraires, de la rupture radicale avec le passé de l’Ile, affirmant sa singularité, et, à l’inverse, celle de l’attachement à son héritage chinois.

La singularité démocratique, angle mort de la politique de Pékin, mais à laquelle tous les Taïwanais sont désormais attachés, quel que soit leur bord politique, constitue l’inflexible pilier de la résilience de l’Île face aux tentatives de Pékin pour l’affaiblir.

Surtout, l’existence à Taïwan d’une florissante industrie fabriquant les semi-conducteurs les plus avancés au monde indispensables chaînons de l’approvisionnement global des équipements les plus sophistiqués, de la médecine, de l’espace, de l’aéronautique, de la défense et de la recherche avancée, crée un « bouclier de silicium  », cuirasse virtuelle qui protège l’Île du chaos d’un conflit auquel personne, y compris la Chine n’a intérêt.

Enfin, dernier élément de la résilience, l’insistance de la menace chinoise a fini par créer une cohésion de la société civile,, soutenue par la vigilance de Washington qui, malgré les condamnations de Pékin continue à vendre des armes aux militaires taïwanais.

Signe que la page de l’individualisme a été tournée, au-delà des querelles partisanes, les Taïwanais ont, sans broncher, accepté l’allongement du service militaire et le renforcement de l’entraînement des réservistes.

Notes.

1.- Au passage, on notera que les pourparlers ont touché un nerf sensible à Taïwan qui n’a pas été consultée alors même que la rencontre portait en partie sur la navigation dans le canal de Bashi.

Partie du détroit de Luçon qui relie la mer de Chine du sud à l’Ouest et, à l’Est , au-delà de la mer des Philippines, le Pacifique, le canal de Bashi sépare les Îles Batanes, territoire du Nord des Philippines et l’Île taiwanaise des Orchidées - Lanyu Dao 蘭嶼島 - située à 64 km au Sud-est de Taiwan.

Dans ce contexte, le MOFA taiwanais a rappelé que la zone visée par les pourparlers entre Tokyo et Manille chevauche en partie la ZEE taiwanaise à l’est de l’Île et, partant, ses intérêts directs.

L’intention de Taipei soucieux d’affirmer son autonomie internationale, est notamment de s’assurer que ses droits de pèche établis par un accord de l’Île avec Tokyo et que les mécanismes réglant la surveillance des pèches conclus avec Manille soient préservés.

Pour le reste, l’actuel gouvernement de l’Île présidé par Lai Qing De qui rappelle tout de même qu’un accord bilatéral ne peut léser les droits d’un tiers, est, sans surprise, favorable le renforcement des liens de sécurité entre Tokyo et Manille visant à faire contrepoids à l’expansionnisme chinois.

C’est dans cet esprit que Taipei a vivement rejeté la position de Pékin qui, prétendant parler au nom de l’Île, a qualifié « d’illégaux  » les pourparlers Tokyo-Manille. A cette occasion, le 28 mai, Lai Qing De avait rappelé que « ni Taïwan ni la Chine ne sont subordonnés l’un à l’autre 台灣與中國互不隸屬 et que Pékin n’a aucune légitimité 北京 無權 pour s’exprimer 發言 sur les intérêts maritimes taïwanais 台灣的海洋權益 »

2.- Notons que le Haixun 09 qui déplace 13 000 tonnes se classe dans la catégorie des navires géants les plus puissants au monde exerçant à la fois des missions de surveillance et de sécurité maritime et de contrôle des opérations.

Appartenant à l’Administration de la sécurité maritime, long de 165 m, il est équipé d’un pont d’envol et d’un hangar abritant des hélicoptères lourds de recherche et de sauvetage, de puissants canons à eau, d’une plateforme numérisée de gestion et de commandement d’opérations de sauvetage complexes, d’un système de navigation satellitaire standard et d’une série de capteurs lui permettant d’assurer sur ses écrans de bord la veille de la navigation en temps réel.

3.-La frégate lance-missiles multirôles Honghe qui embarque un hélicoptère chinois Z-9C ou russe de type Kamov Ka-28, est dotée d’un armement anti-aérien et anti-missiles composé d’un bloc de 32 silos à lancement vertical (type H/AKJ-16) situé à l’avant, ainsi que des missiles anti-sous-marins Yu-8 pouvant être tirés depuis les mêmes silos.

Elle porte également 2 lanceurs quadruples de 8 anti-missiles de type YJ-83 (C-803), conçus pour frapper des cibles de surface jusqu’à 250 km, un canon de 76 mm (polyvalent, utilisé contre des cibles navales, terrestres ou aériennes et de 2 systèmes de canon jumelés de 30 mm, conçus pour intercepter des missiles anti-navires ou des menaces proches.

En avril 2026, les médias d’État chinois (Global Times, CCTV) ont rapporté un vis-à-vis tendu à une centaine de mètres, en mer de Chine dans une zone non précisée, d’une durée de plus de 20 heures entre la frégate Honghe et un navire étranger non spécifié - Il est probable qu’il s’agissait d’un destroyer américain de type Arleigh Burke, opérant régulièrement dans cette zone sensible au nom de la liberté de navigation,

Pékin avait utilisé le film de l’incident diffusé sur CCTV assorti de commentaires nationalistes, comme un exemple d’efficacité de sa marine pour protéger sa souveraineté dans les zones qu’elle revendique. Le fait que ni l’endroit ni la nationalité du navire étranger n’aient été précisés montre que la diffusion était à usage politique interne.

4.- Un exercice PASSEX (abréviation de l’anglais Passing Exercise, ou exercice de passage) est un exercice naval mené entre deux marines nationales alliées lorsque leurs navires se croisent ou se trouvent dans la même zone lors d’un déplacement. L’objectif est de tester les communications, l’interopérabilité, le ravitaillement en carburant et la coordination tactique.


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