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›› Editorial

Les affres de la stratégie de « zéro-covid ». Résilience de l’appareil et tolérance de l’opinion

A Shanghai des policiers en combinaison de protection interviennent contre des protestataires rebelles au confinement. Image via WhatsApp sur Weibo.


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Les informations qui parviennent de plus de quarante grandes villes chinoises confinées pour tenir coûte que coûte l’objectif du « zéro covid » sont alarmantes.

La mystique autoritaire, responsable, patriote et normalisatrice qui tire profit de l’esprit de cohésion et des inquiétudes de la population, a rarement été aussi prépondérante pour imposer un mode de réaction collectif à ce point rigoureux et en même temps aussi crispé contre le danger socio-politique et sanitaire que représenterait pour le Parti une reprise de grande ampleur de l’épidémie.

Deux années après les ratés politiques de la réaction initiale à l’épidémie à Wuhan, avec en arrière-plan idéologique le souci de s’afficher comme un meilleur modèle politique que les démocraties occidentales, le choix inflexible du « risque zéro » induit des confinements de masse dont l’absence de nuance commence à produire à la fois des échauffourées avec les équipes de tests en scaphandres blancs et des symptômes de souffrance mentale d’une partie de la population.

Pour autant, malgré les protestations et les disputes, parfois spectaculaires, il est peu probable que l’épisode altère la sérénité de l’appareil en amont du 20e congrès.

Ruptures d’approvisionnement et organisation implacable du confinement.

Prise le 1er avril par Xinhua, la photo montre le plus vaste centre de quarantaine de Shanghai installé dans le Nouveau centre des expositions à Pudong, capable d’accueillir 10 000 personnes testées positives, asymptomatiques ou avec des symptômes légers.


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Sur les réseaux sociaux circulent des vidéos où l’on entend les résidents des grands ensembles d’immeubles de Shanghai se lamenter à leurs fenêtres qu’ils « meurent de faim », faute d’approvisionnement depuis plus d’une semaine. Alors que les livraisons organisées sur WeChat par les responsables de quartier étaient planifiées trois fois par semaine, les ruptures de stocks et la paralysie des transports perturbent sérieusement le ravitaillement en nourriture des familles.

On voit également les vastes centres de confinement collectif aux installations sanitaires précaires et au confort spartiate, tandis que des expatriés décrivent l’arbitraire des règles d’isolement aggravées par l’absence d’information. Enfermées manu-militari au moindre test positif, les « confinés » sont agités de sentiments divers hésitant entre le fatalisme, la révolte et le désespoir.

Cité par « Courrier international », le 12 avril, le site singapourien Lianhe Zaobao décrit une organisation implacable où les quartiers sont classés en trois catégories de confinement. La rigueur de l’isolement dépend du temps officiellement répertorié sans cas positif détecté par les équipes en scaphandre opérant de porte à porte, parfois très mal reçues par les résidents.

A Shanghai, « 7 624 résidences où des cas ont été détectés aux cours des sept jours précédents ont été déclarées “fermées“, les habitants ne pouvant sortir de chez eux. Dans 2 460 autres, aucun cas n’étant apparu pendant la même période, les résidents peuvent se promener dans l’enceinte de leur résidence. »

Pour qu’un quartier laisse les résidents libres de circuler hors de chez eux, - mais uniquement aux abords - il faut qu’aucun cas n’ait été détecté pendant deux semaines. Avec cependant, toujours l’angoisse de rebasculer dans la catégorie de « quartier fermé » au moindre cas positif.

Pour les habitants des dits quartiers « fermés », justement, le désespoir est grand, note le journal. « Un voisin a compté qu’avec un nouveau contaminé par semaine, notre résidence pourrait rester en confinement pendant cinquante-sept ans ».

Faible nombre de contaminés, vastes contrecoups économiques.

Congestion du port de Shanghai. La plupart des ports du pays ont mis en place des règles de quarantaine de 14 à 28 jours et exigent un test d’acide nucléique (NAT) négatif pour tous les membres d’équipage qui ne sont pas autorisés à débarquer sans test négatif.


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Pourtant, le 13 avril à Shanghai on n’avait enregistré que 26 330 cas sur 25 millions d’habitants. Cumulés depuis le 31 mars pour les 31 provinces, le bilan était de 320 000 cas. Le surgissement souligne la vanité du « zéro covid » face à une contagiosité élevée du virus qui semble se jouer des règles de confinement même les plus strictes.

En même temps, la comparaison avec d’autres pays où les mesures ont pourtant été relâchées en dépit de la persistance de cas déclarés, comme la Thaïlande, la Corée du sud, la Nouvelle Zélande, ou même la France (190 000 cas et 150 décès le 13 avril contre 7 décès à Shanghai le même jour), met en lumière la brutalité de la réaction du régime.

Le 12 avril, le Financial Times qui analysait les conséquences du confinement pour le réacteur économique et financier que représente Shanghai, y compris pour le reste du monde, identifiait des effets directs sur l’équilibre financier de la planète, sur les chaînes d’approvisionnement globales et sur la croissance chinoise elle-même (lire : Les chiffres contrastés de l’économie à l’aune de la guerre en Ukraine).

Depuis quelques semaines le retard des livraisons tire les prix vers le haut. Premier port du Monde, quatre fois plus important que Rotterdam, Shanghai fonctionne au ralenti et les queues de cargos en attente s’allongent au large des quais. Partout en Asie, les usines devront attendre les composants venant de Chine où la secousse ralentit sérieusement la reprise économique amorcée en 2021.

Les marchés européen et américain en ressentiront les effets dans quelques mois. Le premier sera un choc inflationniste à un moment où les économies occidentales et notamment européennes, dont le marché du travail est déjà sous tension par les effets mal résorbés de l’épidémie, doivent déjà faire face à la flambée des prix des matières premières causée par la guerre en Ukraine.

En Chine même, la secousse aura un effet sur l’élan général des réformes économiques, principale préoccupation du premier ministre Li Keqiang. Alors que les économistes calculent que, durant un mois de confinement à Shanghai, le revenu national chute de 4%, tandis que le trafic de camions baisse de 60%, le n°2 qui a multiplié les mises en garde, craint que les perturbations générées par les confinements retarderont encore les nécessaires réformes de l’immobilier et celles du secteur énergétique.

Mais pour Xi Jinping, la principale menace est politique. Déjà les tensions provoquées par la mise sous cloche plus ou moins stricte des grandes villes chinoises dont la responsabilité lui incombe directement [1] provoquent des craquements dans l’harmonie politique de l’avant-congrès. Alors que, contre la jurisprudence de l’appareil, il sollicitera un troisième mandat à la tête du Parti, il est nécessaire de s’assurer de la fidélité de la troupe.

Quels risques politiques ?

Au moment du confinement de Shanghai, une impatience est apparue sur les réseaux sociaux amplement relayée par les internautes. Le sentiment d’agacement n’est pas nouveau. Déjà en 2021 la question « La Chine ne peut-elle pas lever les mesures de sécurité comme les pays étrangers ? » avait été vue plus de 5,4 millions de fois. Elle avait suscité un débat sur les opinions avancées par l’épidémiologiste Liang Wannian, qui soutient la stratégie zéro-Covid de Xi Jinping, contre les commentaires du Dr Jiang Rongmeng, directeur de l’hôpital de Pékin, selon lesquels Omicron « ressemblait plus à un rhume ».


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Au moment où certaines villes étaient déjà verrouillées depuis des semaines alors qu’un haut responsable national de la santé expliquait le 12 avril que l’épidémie de Shanghai n’était toujours pas efficacement contenue, surgissait le risque que monte un désaveu populaire aux multiples racines.

Celles du ralentissement des performances économiques, principal argument de la légitimité de l’appareil ; celles de la déception face à l’échec du « zéro-covid » et celles enfin de la grande lassitude déjà largement perceptible, due à l’excès de confinement ;

Le défi n’est pas mince. D’autant que se télescopent plusieurs impératifs contradictoires. L’urgence est de mieux maîtriser le ralentissement économique. Elle suppose de relâcher sérieusement les contraintes de l’isolement dont la rigueur inflexible est cependant devenue la marque de la gouvernance de Xi Jinping érigée en modèle par l’appareil.

Au-dessus de ce qui ressemble à une quadrature du cercle, flottent des sentiments populaires dissonants entre l’inquiétude de ceux qui, convaincus des risques entretenus par l’appareil d’une résurgence massive de l’épidémie approuvent la rigueur pesante des confinements ; et ceux lassés de l’extinction de la vie normale menaçant à la fois l’économie et leur santé mentale, prêchent, parfois avec véhémence, pour le relâchement de la politique de « zéro-covid ».

Concrètement les échauffourées les plus violentes se produisent parfois avec les équipes de tests en scaphandres. Surtout, elles ont lieu entre les adeptes de la rigueur extrême qui poussent les cas positifs à l’hôpital aux premiers symptômes et ceux qui, au nom des malades chroniques, réclament qu’on n’encombre pas les hôpitaux.

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Pour autant, l’appareil est à ce point calibré à la botte de Xi Jinping depuis le Bureau Politique, jusqu’aux cellules provinciales les plus reculées, tandis que, depuis 2012, la moindre opposition politique est sévèrement mise sous le boisseau, qu’une remise en cause du n°1 et de la verticalité de son pouvoir est improbable.

Après la résurgence du « variant Delta » suivi de l’explosion des cas « d’Omicron » au premier trimestre 2022, la plupart des cadres locaux courtisans et ambitieux, espérant une place au Bureau Politique à l’automne prochain, lors du 29e Congrès, se sont empressés d’appliquer à la lettre avec plus ou moins de retard comme à Shenzhen, les mesures implacables d’isolement. Certaines villes avaient même déclenché des campagnes massives de tests en l’absence de cas symptomatiques.

En revanche, les boucs émissaires, responsables tout désignés des erreurs seront les autorités de Shanghai. Préoccupées par les risques économiques, elles avaient hésité à mettre en œuvre les confinements stricts. En même temps la capacité de l’appareil à résister aux crises brutales et à se rétablir par le moyen d’un discours vertueux reste impressionnante.

Après le décès le 8 février 2020 de l’ophtalmologue Li Wenliang, lanceur d’alerte réprimandé par l’appareil pour avoir soulevé un coin du mensonge d’État, révélant au monde que la machine politique dissimulait l’épidémie depuis décembre 2019, le Parti passant par pertes et profits ses ratés, avait élaboré une impressionnante « stratégie de la victoire ». Moins de deux mois plus tard, Xi Jinping dont on pensait qu’il pourrait être contesté, était venu à Wuhan pour clamer le triomphe sur le virus et présenter l’action du Parti comme exemplaire.

Dès que l’épidémie s’estompera, le parti mettra en œuvre la même stratégie de victoire et d’exemplarité.

Pour citer Huang Yanzhong, formé à Fudan et à l’Université de Chicago, expert de santé publique globale au « Conseil on Foreign Relations » de New York, centre de recherches réputé politiquement neutre : « En Chine, il ne faut jamais sous-estimer la capacité du pouvoir à corriger son narratif pour se ménager le soutien du public ; ni sous-estimer la capacité de tolérance de l’opinion pour les politiques publiques, y compris celles qui heurtent ses intérêts. »

Note(s) :

[1En réaction aux cafouillages initiaux après 2020, Xi Jinping avait fait de la « victoire sur l’épidémie » son cheval de bataille. Lire : Les embarras du mensonge et la recherche d’une rédemption et Fin du confinement. Optimisme économique, vulnérabilités et risques


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