›› Editorial
Flegme chinois et risques de ripostes.
La parade militaire du 3 septembre dernier, commémorant la victoire contre le Japon boycottée par les États-Unis et leurs alliés, avait également exprimé un très fort sentiment nationaliste.
Dès lors on comprend mieux le flegme chinois exprimé par le ministère du commerce et quelques économistes. Dans un article publié le 8 octobre par le Global Times, habituellement plus vindicatif à l’égard de Washington, madame Huang Wei, directrice de l’institut d’économie globale à l’Académie des Sciences Sociales, minimisait l’impact à long terme du TPP sur l’économie chinoise qui joue, dit-elle, « un rôle irremplaçable dans l’économie régionale et mondiale. ». Ostraciser la Chine est déraisonnable, tandis que l’effet est surtout psychologique, résultat du sentiment d’avoir été exclu par les voisins et les habituels partenaires commerciaux d’un traité commercial aussi important.
Mais, ajoute Huang, il est inutile de « pâlir à la seule évocation du tigre – 谈虎 变色 ». Le premier effet du TPP sera de pousser la Chine à s’engager plus avant avec des économies régionales et globales par des traités de libre échange qui stimuleront sa croissance et sa compétitivité. A l’institut des relations internationales contemporaines, sous l’égide du ministère des Affaires étrangères, l’économiste Chen Fengyin était du même avis. « Si le TPP est économiquement bénéfique pour l’Asie il le sera également pour la Chine. »
Bon prince, Zhang Jianping expert en commerce international à la Commission Nationale pour la réforme et développement, reconnaissait les lacunes chinoises dans les domaines du droit du travail, de l’environnement, du droit de propriété et de l’ouverture du système financier au marché. Mais selon lui, les négociations commerciales en cours avec des pays de la région et au-delà contribueront à réduire ces faiblesses.
On peut en effet faire confiance au pragmatisme des Chinois et à leur sens du commerce pour aligner leurs affaires au moins en partie sur les critères drastiques fixés par les négociateurs américains, si tant est que le traité passe la rampe de la ratification et des élections présidentielles. Mais ça n’est pas tout. Exclus du traité, les Chinois dont chacun peut percevoir la sensibilité nationaliste de plus en plus exacerbée, continuent à penser la manœuvre américaine comme un obstacle dressé en travers du « rêve chinois » de modernisation et du retour de puissance de la Chine.
Imprudente arrogance américaine et stratégies de contre-attaques chinoises.
Le TPP américain est en compétition avec les projets Yi Lu Yi Dai, dont une des logiques est qu’ils permettent l’exportation et l’utilisation dans l’ASEAN des surplus des grands féodaux industriels hostiles aux réformes conduites par Xi Jinping. Les surproductions vont du secteur du charbon (10%) aux panneaux solaires (55%) en passant par le béton (50%), les constructions navales, l’acier et l’aluminium (21 et 24%), le ciment (20%) les voitures et les fibres synthétiques (20%).
Les responsables américains eux-mêmes ont nourri ce sentiment dont il est difficile de mesurer les conséquences et qui pèsera sans doute sur la situation géostratégique future. Récemment avant son voyage en Corée et au Japon, Ashton Carter, le secrétaire d’État américain à la défense avait déclaré : « l’adoption du TPP est aussi importante pour moi que la mise en chantier d’un porte avions. Elle nous aidera à maintenir un ordre international conforme à nos valeurs et à nos intérêts ».
On ne saurait mieux dire. Associer l’effet d’un traité commercial à celui d’un porte-avions pour défendre une vision morale du monde étroitement associée aux intérêts américains implique une dose inadmissible d’unilatéralisme assortie d’une intention coercitive insupportable pour Pékin.
Derrière la patience et le flegme chinois, il y a l’assurance d’une vaste capacité de riposte. Les moyens de la contre attaque sont d’abord la liste des traités de libre échange déjà signés et le flot commercial chinois qui se développe inexorablement en marge de la rigidité juridique et morale américaine qui prétend tenir la première puissance commerciale du monde (2) à distance d’un traité collectif dans sa zone d’intérêt stratégique direct de l’Asie Pacifique.
Mais il y a plus, l’Exim Bank et la Banque de Chine accordent désormais plus de prêts à l’Asie Pacifique que la Banque Mondiale et la Banque asiatique de développement réunies, à hauteur de 119 Mds de $ (valeur globale des prêts accordés atteinte en 2015). Si on y ajoute les nouvelles forces de frappes financières de la Banque de Shanghai ou Banque des BRICS et de la Banque pour les investissements d’infrastructure dont la puissance financière cumulée portée à bout de bras par la Chine est de 96 Mds de $, on est en présence d’une capacité d’action inégalable que l’expert des politiques de développement à l’Université de Boston Kevin P. Gallagher assimile à celle que les États-Unis avaient amassée au moment du Plan Marshall.
La réplique chinoise pourra encore s’appuyer sur quelques autres atouts dont il n’est pas certain que Washington ait bien mesuré les capacités d’ébranlement de l’édifice légal du TPP. En moyenne, les 12 états signataires de la machine à gaz juridico-commerciale américaine – dont 5, on l’a vu, ont aussi signé des traités de libre échange avec Pékin – effectuent déjà près de 17% de leur commerce avec la Chine. Avec en tête l’Australie (28%), le Vietnam (25%), la Malaisie (24%), le Chili (22%) et le Japon où l’opposition au TPP est très forte (20%) (source OMC).
Enfin, en dépit des barrières juridiques mises par le traité, Washington ne pourra pas renverser le cours des connivences affairistes asiatiques qui, dans l’ASEAN, mais pas seulement, alimentent les budgets de l’industrie, des infrastructures et des services sociaux, de plus en plus dépendants de financements par l’État chinois. Le schéma installe une dépendance dont la Chine tire profit puisqu’à long terme il crée un marché de petites classes moyennes inondé par les produits chinois moins chers, mais dont la qualité s’améliore sensiblement.
Dans la transition socio-économique en cours en Chine, ces relations de plus en plus enkystées renvoient aux risques existentiels qui pèsent sur les féodalités industrielles de l’ancien schéma de développement, réticentes aux réformes et pour qui les projets de Yi Lu Yi Dai et les contrats qu’ils génèrent, sont une bouffée d’oxygène.
Note
(2) Selon les statistiques 2013 de l’OMC (rapport 2014), la Chine est le premier exportateur mondial avec 11,7% du flux global d’exportations (2209 Mds de $ en hausse de 8% par rapport à 2012), devant les États-Unis (8,4% du flux, 1580 Mds de $ en hausse de 2%) et le 2e importateur avec 1950 Mds de $, 10,3% du flux mondial, en hausse de 10%) derrière les États-Unis (2329 Mds de $, 12,3% au même niveau qu’en 2012).
