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›› Editorial

Dialogue de sourds à Singapour

Mer de Chine du sud comme symbole nationaliste.

Le différend de souveraineté où, conformément au nouvel axiome de sa politique internationale désormais articulée aux « caractéristiques chinoises », Pékin, ayant rejeté l’arbitrage de la Cour Internationale de La Haye de juillet 2016, adosse sa position à l’histoire et la culture, plutôt qu’au Droit international, est clairement celui où les tensions entre la Chine et les États-Unis ont été portées à leur niveau le plus aigu durant la conférence.

A une question très acerbe du Colonel Zhao Xiaohui, chercheur à l’Académie des Sciences Militaires, membre de la délégation chinoise, Mattis a répondu avec une fermeté inflexible, invariablement étayée par le Droit, donnant à l’échange le caractère très perturbant d’un dialogue de sourds en panne dans un cul-de-sac.

Retournant les griefs faits à la Chine d’installer des équipements militaires sur les îlots, Zhao reprocha aux États-Unis de faire transiter des navires de guerre de l’US Navy dans les eaux territoriales chinoises, violant « de manière provocante la souveraineté et l’intégrité territoriale chinoises ». En réalité, ajouta Zhao, la manœuvre « dissimulait une militarisation de l’espace maritime par les États-Unis au prétexte de protéger la liberté de navigation ».

Dans sa réponse, Mattis a non seulement rappelé le Droit de navigation dans des eaux internationales que Washington dit protéger au nom de tous, mais, surtout, répondant à un interlocuteur occidental, il a également fait allusion aux stratégies chinoises de pressions sur les « petits pays » de la région, évoquant l’accumulation de créances accordées à des insolvables ouvrant la porte à l’extension sans mesure de l’influence politique chinoise dans la zone.

Pour faire bonne mesure, il a dans sa présentation initiale accusé la Chine de développer une stratégie d’intimidation et de coercition à l’égard des riverains de la Mer de Chine du sud.

Susceptibilité et colère de Pékin.

La remarque provoqua la réponse courroucée du Général He Lei, vice-président de l’Académie des Sciences Militaires, chef de la délégation chinoise. Selon lui, les déploiements d’équipements militaires étaient effectués dans le cadre de la souveraineté chinoise en Mer de Chine du sud. Ils étaient autorisés par le Droit international, a t-il répété en haussant le ton devant une foule de journalistes, ajoutant, sans citer les États-Unis que les « remarques irresponsables de pays tiers étaient une interférence dans les affaires intérieures chinoises. »

En réalité les tensions portées au rouge à Singapour murissaient depuis longtemps, exacerbée en 2011 par la décision de l’administration Obama de déplacer le centre de gravité militaire américain vers l’Asie Pacifique. Récemment, la requalification de la Zone en « Indopacifique » et la création du dialogue de sécurité entre les 4 pays démocratiques de la zone, sous l’égide de Washington (« Quadrilateral security dialogue » - QSD ou QUAD) ont contribué à isoler Pékin.

Déjà à l’ordre du jour de la session de 2015 du « dialogue de Shangri La » (lire : Mer de Chine du sud : au jeu de « Tape la taupe », la tension monte.), elles se sont récemment exacerbées quand Pékin a commencé à installer des équipements militaires sur les îlots contestés. Le dernier épisode de crispations remonte au 23 mai quand Washington décida d’annuler la participation de la marine chinoise à l’exercice RIMPAC auquel elle avait été invitée en 2014 et 2016. Lire : Mer de Chine et ASEAN, enjeux de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis.

Inflexibilité américaine.

Signe qu’à Washington l’heure n’est plus aux compromis, Michael Swaine [2] rappelle qu’en décembre 2017 et janvier 2018 l’exécutif américain a publié deux documents sur la sécurité des États-Unis, respectivement intitulés « The National Security Strategy – NSS » et « Summary of the National Defense Strategy – NDS - ».

Définissant, pour le premier, l’environnement et les intérêts stratégiques de l’Amérique et, pour le deuxième, les priorités, les menaces et les moyens d’une action efficace, les deux ont adopté un style inhabituellement agressif à l’égard de la Chine, « mentionnée 23 fois - près de 2 fois plus souvent que dans les rapports précédents - ».

Contrairement aux éditions antérieures qui présentaient aussi la Chine comme un « contributeur potentiel à la stabilité régionale et à la paix » les 2 derniers rapports insistent sur la menace, pratiquement identifiée comme un risque « existentiel » pour les États-Unis. S’il est vrai que l’exercice est avant tout rhétorique, le moins qu’on puisse dire est qu’il donne le ton de la confrontation plutôt que du dialogue, condition d’éventuels compromis.

Les discours qui rallient les alliés français et anglais en même temps que le Japon, l’Australie et l’Inde dont les interventions à Singapour ont clairement penché du côté américain et de la défense du droit international, isolent la Chine.

De ce fait, écrit Swayne, ils créent une « rivalité stratégique à somme nulle » articulée non plus à la « coopération » sur laquelle repose la stabilité de la région, mais au contraire, à la compétition de plus en plus acerbe entre Washington et Pékin, que les Chinois interprètent comme la volonté occidentale de freiner la montée en puissance de la Chine. Ce constant reproche fonde l’intention à long terme de Pékin de repousser les déploiements américains et l’influence de Washington hors de la région.

Le 2 juin, en marge des débats sur la sécurité à Singapour, la télévision locale a diffusé une interview du professeur Lan Lianxing, universitaire à Pékin, historien et expert en relations internationales qui éleva la réflexion au niveau des impératifs de défense de la Chine, comparés à ceux des États-Unis.

Exprimant sans doute le fond de la pensée chinoise, il nota qu’il était « extrêmement hypocrite de la part du seul pays au monde entouré de deux vastes océans qui le protègent, même sans livrer bataille, de vouloir empêcher les autres de penser la dimension stratégique de leur défense, ou même de l’envisager par le biais de l’influence. »

Quant au porte parole du Ministère des Affaires étrangères, il accusa ni plus ni moins les États-Unis d’être un « voleur jouant au policier », dont les déploiements militaires dans la région étaient supérieurs à ceux de tous les autres pays réunis.

Note(s) :

[2Michael Dalzell Swaine, 67 ans est un expert reconnu des questions de sécurité en Asie. Ancien de la RAND corporation, il collabore aujourd’hui à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.


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