›› Editorial
Dilemme américain et pragmatisme chinois.
Tiraillée entre son alliance avec Ryad et sa lourde présence militaire au Qatar, plus riche pays au monde, accusé par l’Arabie saoudite et les monarchies sunnites du Golfe d’être un sponsor du terrorisme islamique, en même temps puissamment aidé durant le blocus de 2017 par l’aide logistique de Téhéran et d’Ankara, membre de l’Otan, la rigidité punitive de la stratégie américaine ayant depuis le « Pacte de Quincy » en février 1945 et pour des raisons purement « pétrolières », toujours penché en faveur des Sunnites majoritaires, touche peut-être à ses limites.
Et dans cette région bourrée de pétrole et de gaz, il se pourrait bien que l’appétit de la Chine pour les hydrocarbures croisant sa montée en puissance, trace les frontières des stratégies américaines.
Alors qu’une riposte militaire directe étudiée par le Pentagone, mais improbable, serait un saut dans l’inconnu, - D. Trump, lui-même, fidèle à sa promesse électorale de mettre fin aux expéditions militaires américaines a exprimé sa préférence pour une riposte non militaire - les sanctions contre Téhéran semblent renforcer la résilience du régime théocratique appuyé par l’orgueil national.
« L’administration a fait valoir qu’une pression maximale amènerait l’Iran à la table des négociations » explique Dassa Kaye, Directrice Moyen Orient à la RAND. « Au lieu de cela, elles ont conduit à plus de provocations iraniennes ». Elle ajoute « qu’il est peu probable qu’elles cessent si Téhéran n’obtient rien en échange ».
Évidemment, puisqu’il est question d’indépendance et de résilience, la puissante logistique financière de Pékin – elle-même expression de l’appétit chinois pour les hydrocarbures – peut aider.
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En contraste, en effet, se rapprochant de l’Iran tout en ménageant la monarchie saoudienne, les stratégies de Pékin, uniquement articulées à la coopération financière et pétrolière, ouvrent de vastes marges de manœuvre.
Selon la presse de Téhéran, en contrepartie de la manne de 400 Mds de $ sur 25 ans, les compagnies chinoises protégées par une force de sécurité de 5000 personnels venus de Chine, - ce qui ressemble à l’installation d’une base - bénéficieront d’un droit de préemption sur l’exploitation des gisements de gaz et de pétrole. Elles auront aussi le monopole de la vente d’équipements d’exploration et d’exploitation des gisements sur le marché iranien.
Plus encore, elles bénéficieront d’une remise d’au moins 12% sur le prix des hydrocarbures à quoi s’ajouteraient des réductions de 6 à 8% pour compenser les risques et, contournant les sanctions de Washington, le droit de payer Téhéran en monnaie autre que le Dollar.
La tentation chinoise du point d’appui et la « guerre des gazoducs ».
La Chine y voit aussi l’occasion d’installer en Iran un point d’appui de ses projets des « Nouvelles routes de la soie ». Tirant profit du bas coût de la main d’œuvre, elle édifierait des usines supervisées par des groupes chinois dont la production serait expédiée vers l’Europe le long des infrastructures de transport elles aussi construites par les groupes chinois.
Mais dans la région, la cible de Pékin reste l’exploitation du gisement de South Pars au potentiel annuel estimé à 300 Mds de m3 de gaz, dont l’exploitation a pris du retard du fait des sanctions.
En même temps, la rivalité Téhéran - Ryad dont Pékin s’efforce de se tenir à distance, mais à laquelle se superposent les querelles opposant Washington à Pékin et Moscou, s’exprime aussi par le truchement de « la concurrence des gazoducs. »
Nommé « gazoduc de l’amitié » par les participants au projet et « gazoduc islamiste » par ses détracteurs, historiquement gêné par les sanctions et l’État Islamique qui avant la riposte occidentale contrôlait le nord de l’Irak, considéré comme le concurrent de Nabucco (Azerbaïdjan – Europe) et du gazoduc Qatar-Turquie, le projet d’oléoduc Iran-Irak-Syrie, long de 5600 km qui devrait aussi approvisionner l’Europe, vient d’être ravivé par Téhéran, pour contourner les sanctions américaines.
Alors que le projet iranien sera soutenu par les Européens cherchant à sauver l’accord sur le nucléaire iranien, Washington et ses alliés des pays arabes s’efforceront de le bloquer, tandis que Bagdad, sur la route des « pipes » et dont la stabilité politique est fragile, pourrait quant à lui avoir du mal à échapper à la rivalité entre l’Iran et l’Amérique, dont les conséquences tueraient le projet de gazoduc dans l’œuf.
Sans compter que – preuve que les alliances peuvent être fragiles et volatiles quand elles sont confrontées aux intérêts matériels directs – pour Moscou qui exporte son gaz à la fois vers l’Europe et vers la Chine, le gazoduc iranien serait une sévère concurrence.
Pour l’instant et en dépit des sanctions de Washington, la Chine reste le premier acheteur de gaz liquéfié iranien. Acheminées par des tankers qui parviennent à cacher leur identité aux satellites américains, les ventes de gaz liquéfié à la Chine ont en moyenne atteint 350 000 tonnes par mois entre mai 2018 et juin 2019. Dans ce contournement des sanctions, Pékin n’est pas isolé. La Syrie, la Turquie sont d’autres acheteurs probables, tandis que les tankers iraniens à l’identification camouflée entrent en Méditerranée par le canal de Suez ou franchissent le détroit de Malacca vers l’est.
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Contrairement au théâtre asiatique où les positions chinoises sont plus rigides à la fois articulées à la quête de ressources et aux revendications de souveraineté, au Moyen Orient, en revanche, Pékin fait preuve d’une souplesse bien plus dans sa nature, dont la principale qualité est qu’elle contourne la raideur américaine.
Alors qu’en Asie du Sud-est et à Taïwan, sa stratégie reste figée dans une réclamation territoriale culturelle et historique , éventuellement appuyée par la puissance de ses pressions militaires, sur le théâtre iranien, avec Damas, Bagdad ou Ryad, Pékin occulte soigneusement toutes considérations géopolitiques et fait prévaloir ses intérêts pragmatiques soutenus par la force de ses finances et ses promesses de coopération.
Téhéran qui en tire profit pour tenter de tenir à distance les harcèlements stratégiques américains, devient ainsi un des enjeux les plus sensibles de la rivalité globale entre Washington et Pékin.
Objectivement, l’Europe soucieuse de remettre en selle l’accord nucléaire avec l’Iran et intéressé par le gaz de « South Pars » appuie les initiatives chinoises.
En revanche, Moscou pour qui les hydrocarbures iraniens menacent ses ventes vers l’Europe et vers la Chine s’en inquiète. Au passage notons que cette angoisse russe est parmi d’autres un des ferments empoisonnés qui, de l’intérieur minent l’alliance entre Pékin et Moscou.
Enfin, s’il est vrai que l’opportunisme des actuelles stratégies de la Chine répond à ses besoins immédiats de ressources, en même temps qu’à l’intention présente de défier l’Amérique pour lui signifier qu’elle ne peut exercer sur elle les mêmes coercitions que sur ses alliés européens et arabes, les relations entre Pékin et Téhéran, n’en sont pas moins enracinées dans la très longue histoire de la Perse et de l’Empire chinois.
En prenant de l’altitude on constate qu’au-delà des chocs de l’histoire, ce qui domine c’est la constance de leur connivence, parfois au prix de coopérations dont la nature toxique est une des racines de la crise actuelle.

