Les tensions de la relation sino-américaine sont un phénomène récurrent et inévitable, inscrit dans la somme des rivalités culturelles, commerciales, politiques et stratégiques entre les deux pays. Cette fois pourtant, nombre d’observateurs estiment que la brouille qui enfle, dont les motifs sont cependant toujours les mêmes, a franchi un cap.
Récemment, les querelles entre Washington et Pékin ont monté d’un ton. Les contentieux et les craintes, déjà stimulés par les disputes commerciales jamais apaisées - droits de propriété, déséquilibre de la balance commerciale, règlementation chinoise sur les brevets, dumping, taux de change du Yuan - et par le poids financier de la Chine, partout à l’affût des opportunités d’investissement surgies de la crise économique, ont encore été attisés par la présence accrue de la marine chinoise en Mer de Chine du Sud et dans les parages du Japon.
L’activité nouvelle des bâtiments de guerre de l’APL marque de près les allées et venues des bateaux de guerre américains en mission de « surveillance » - qui, pour l’état-major chinois ne sont rien d’autre que de l’espionnage - et réaffirme avec plus de force les anciennes prétentions de Pékin sur les îles Paracels et les Spratleys.
Elle exerce aussi une pression directe sur les recherches d’hydrocarbures dans la zone, par les sociétés américaines. Selon le South China Morning Post du 7 juin, la société Exon Mobil aurait reçu des menaces de représailles sur ses affaires en Chine, si elle ne mettait pas fin à ses accords d’exploration avec le Vietnam.
Enfin, enflammées par un raidissement des militaires chinois excédés par les ventes d’armes à Taiwan, les dissensions se sont cristallisées en mai dernier, à l’occasion du dernier dialogue stratégique sino-américain, tenu à Pékin, et, début juin, lors de la conférence annuelle pour la sécurité en Asie, organisée à Singapour par l’IISS de Londres.
Tous les spécialistes s’accordent à dire que les résultats du deuxième dialogue sino-américain sur les questions économiques et stratégiques furent minces. Washington n’est pas parvenu à convaincre Pékin de se joindre aux pressions contre la Corée du Nord après le torpillage en Mer Jaune de la corvette sud-coréenne Cheonan.
La délégation américaine n’a pas non plus réussi à relancer la coopération militaire, interrompue par les Chinois après les ventes d’armes à Taiwan en janvier dernier. Elle a même essuyé un refus à sa proposition de visite en Chine du ministre de la Défense Robert Gates.
Et, dans un genre plus spectaculaire, il y eut la déclaration très peu diplomatique, dont les Chinois sont peu coutumiers dans ce type de rencontre, du Général Guan Youfei, Directeur adjoint du Bureau des Relation extérieures du ministère de la défense.
Le 24 mai, s’adressant aux 65 membres de la délégation américaine, Guan Youfei, jusque là peu connu des observateurs, a accusé les Etats-Unis de se comporter en « ennemis de la Chine » et de vouloir « l’encercler », l’essentiel de sa diatribe étant réservé aux ventes d’armes américaines à Taiwan (Washington Post - John Pomfret, 8 juin 2010). Le 6 juin, Général Zhu Chenghu, de l’Université de la Défense Nationale, apportait son soutien au Général Guan, en répétant que le comportement de Washington était systématiquement hostile.
Lors de la rencontre de Singapour, le général Ma Xiaotian, vice-chef d’état-major de l’APL, enfonçait le clou en présence de Robert Gates : « la menace de la force dans les relations internationales et l’interférence dans les affaires intérieures des Etats perpétuent une mentalité de guerre froide (...). Nous ne considérons pas que les ventes d’armes américaines à Taiwan sont une chose normale (...). En mer de Chine du Sud, les navires de surveillance américains, dont la présence n’est pas anodine, ne sont pas les bienvenus ». Le général Ma a même indiqué que l’arrêt de la surveillance aérienne et maritime de la Chine par les avions et navires espion américains était la condition d’un retour à la normale des échanges militaires.
La succession d’attaques venant des officiers généraux chinois est interprétée par certains chercheurs aux Etats-Unis et une bonne partie de la presse anglo-saxonne comme un virage majeur de la politique chinoise. Mais l’administration américaine veut garder la tête froide. S’il est vrai que les militaires américains ont exprimé leurs inquiétudes après les attaques répétées de leurs collègues chinois, le Département d’état, pour qui la coopération avec Pékin est essentielle, minimise la querelle.
Il indique par exemple que la position chinoise sur la question iranienne est aujourd’hui bien plus proche de Washington. Au point que, le 10 juin dernier, au moment même où le Président iranien Ahmadinejad arrivait en Chine, le Dr Ali Akbar Salehi, directeur du programme nucléaire iranien critiquait durement la décision de Pékin de soutenir les sanctions onusiennes contre Téhéran : « La Chine est en train de perdre sa respectabilité dans le monde islamique, et quand elle se réveillera, il sera trop tard ».
Sur la question nord-coréenne, les rumeurs courent aussi d’un infléchissement de l’attitude du Parti, qui aurait stoppé l’aide logistique à Pyongyang, après la mort de quatre chinois, abattus le 4 juin dernier par des gardes nord-coréens sur la frontière du Yalu.
Enfin, dans l’entourage de H. Clinton, on rappelle qu’aucun des généraux chinois impliqués dans la succession d’attaques verbales anti-américaines n’est un opérationnel. Tous sont en revanche des spécialistes de stratégie, également en charge des relations extérieures, dans un cénacle d’experts où les déclarations agressives anti-américaines ne sont pas une nouveauté. En 1996 et 2003, le Général Xiong Guang Kai, un des prédécesseurs de Ma Xiaotian, avait laissé planer la menace de représailles nucléaires contre les Etats-Unis.
En 2005, c’est Zhu Chenghu qui expliquait que Pékin ne craignait pas une confrontation nucléaire avec Washington et pourrait survivre à des frappes nucléaires sur les villes « à l’est de Xian ». Dans les deux cas, les menaces avaient été proférées à propos du différend sur la question de Taiwan. Les sujets de controverses et les tensions ne sont donc pas nouveaux, tandis que, depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1979, les périodes de tension, souvent plus graves, n’ont pas manqué.
Pour n’en citer que quelques unes, rappelons qu’en 1996, Washington avait dépêché deux porte-avions dans les eaux taïwanaises en réaction aux tirs de missiles chinois au large de Taipei, déclenchés en représailles de l’élection du Président Lee Teng Hui au suffrage universel direct ; en 1999, le tir d’un missile de croisière américain sur l’ambassade chinoise à Belgrade avait provoqué une furieuse vague de manifestations anti-américaines en Chine ; en avril 2001, l’équipage d’un avion de reconnaissance EP 3, posé en catastrophe sur l’île de Hainan après une collision avec un avion de chasse chinois, avait été retenu en otage pendant 11 jours.
Il reste qu’aux Etats-Unis, nombreux sont ceux qui refusent de relativiser la crise. Pour eux les déclarations des militaires chinois, loin d’être des dérapages, expriment, au contraire, le profond ressentiment de l’élite du régime à l’égard des Etats-Unis. David Shambaugh, spécialiste reconnu de l’APL, qui analyse la situation comme un tournant majeur, prône un réexamen des objectifs et du style de la relation avec Pékin. Il estime, en effet, que « lors des huit derniers mois, Pékin avait modifié de manière drastique son attitude à l’égard des Etats-Unis », et que « ces changements devraient inciter Washington à opérer une révision radicale de sa politique chinoise ».
Les « pragmatiques » ou « réalistes », proches de la Chine, placent la question de Taiwan et des ventes d’armes américaines au premier plan des sujets à réévaluer. Une perspective qui ne manquera pas d’inquiéter la classe politique comme l’opinion publique à Taïwan et d’agiter le lobby pro-taïwanais au Congrès.
Mais dans ce bras de fer, où l’armée chinoise fait peser son influence sur le régime, les chances de chacun sont d’autant plus difficiles à évaluer que les économies chinoise et américaine sont inextricablement liées par les transferts de technologie, la densité des échanges commerciaux et le financement massif de la dette américaine par la Chine.
La situation, que le Conseiller économique du Président Obama Larry Summers appelle « l’équilibre financier de la terreur », est aussi inconfortable pour Pékin que pour Washington. Rien n’indique qu’elle se résorbera rapidement. Depuis janvier dernier, et en dépit de la crise, Pékin a en effet encore acheté 17,7 milliards de bons du trésor américains, ce qui porte la valeur des bons du trésor américains détenus par la Banque de Chine à près de 900 milliards de dollars.
Cette réalité bien concrète, ajoutée à la somme des coopérations engagées par les deux pays dans de nombreux domaines, entre décideurs politiques, spécialistes de l’économie, parlementaires, scientifiques, acteurs de la société civile, et même militaires, obligera les deux parties à composer.
Du côté américain, l’apaisement pourrait être facilité par la décision de la Chine de laisser flotter sa monnaie, annoncée le 19 juin. On peut cependant douter que le jeu réciproque des pressions et concessions tactiques viennent à bout de la profonde méfiance qui plombe la relation depuis vingt ans. (Voir à ce sujet "Le rocher de Sisyphe du dialogue sino-américain" du 10 août 2009)
Pour Pékin, la défiance à l’égard de Washington, qui vire parfois à l’hostilité, s’alimente aussi des contentieux sur les questions de Taiwan et du Tibet. Auxquels s’ajoute la présence des bâtiments de guerre et des avions de reconnaissance américains aux abords des côtes chinoises et en Mer de Chine du sud. |