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Avantages et risques politiques du syndicalisme
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(18 juin 2010)   •  François Danjou

Alors que la crise sociale dans le sud chinois n’est pas résorbée, la Fédération Nationale des Syndicats, proche du pouvoir, vient de déclarer qu’elle « accentuerait son action pour protéger les droits des ouvriers et faciliter des relations de travail harmonieuses, afin que les travailleurs puissent vivre plus dignement, condition de la stabilité de la main d’œuvre et de la société ».

Compte tenu des liens directs entre le Parti et la Fédération syndicale, la prise de position peut être considérée comme une déclaration officielle du pouvoir chinois et une mise en garde adressée aux entreprises. Désormais, le pouvoir lie officiellement la sacro-sainte stabilité sociale, priorité cardinale du régime depuis la prise de pouvoir par Deng Xiaoping, à la dignité des conditions ouvrières.

Dans un article mis en ligne le 15 juin, sur le site China Media Project, le professeur YU Jianrong, Directeur du Centre de recherches sur les conflits sociaux à l’Académie des Sciences Sociales (voir l’article de QC du 5 septembre 2009), établit un lien direct entre la fermeté de cette déclaration, qui tranche avec l’habituelle prudence du syndicat officiel, et le recadrage du 17e Congrès, appelant à plus de justice sociale, et où le Président Hu Jintao mettait l’accent sur la nécessité de promouvoir les droits des travailleurs.

Le professeur YU s’attarde aussi sur les responsabilités politiques des troubles actuels. La mise en garde aux entreprises est en effet étendue aux cadres locaux, longuement et vertement pris à partie : « pour augmenter les profits, certains responsables ont sacrifié les droits des travailleurs (...). Lors de la réforme des entreprises publiques, ils se sont approprié les biens de l’Etat, créant leurs entreprises privées, où la main d’œuvre était cruellement exploitée... Il y a des usines où les travailleurs ne sont rien d’autre que des esclaves ».

Plus loin il dénonce les méthodes répressives : « Au prétexte de garantir la stabilité sociale, les cadres locaux ont durement réprimé les manifestations légitimes des travailleurs pour protéger leurs droits ».

Enfin, abordant le vif du sujet, il ajoute : « Dans l’Europe du XIXe Siècle, la radicalisation des conflits prenait toujours racine dans le refus des pouvoir publics de reconnaître les syndicats ». Alors que jusqu’ici les manifestations ouvrières étaient étroitement surveillées, et si nécessaires réprimées (mise à pied et arrestation des meneurs, utilisation de la force publique, parfois avec le concours du syndicat lui-même), un intellectuel, membre d’un des plus puissants « Think Tank » du régime, les réhabilite avec une étonnante force de conviction.

Au point que le texte, qui présente l’organisation des travailleurs comme une nécessité, n’est ni plus ni moins qu’une apologie du syndicalisme moderne, jusque là tenu à longueur de gaffe par le régime. « Il existe dans tous les pays développés des grands syndicats bien organisés. Les pays en développement devraient les imiter, et accepter qu’ils deviennent des éléments à part entière de la dignité nationale, aussi indispensable qu’une armée, une compagnie aérienne nationale, ou un ministère des Affaires étrangères ».

YU Jianrong envisage même l’indépendance des représentants syndicaux, dont les salaires ne dépendraient plus du patronat, et dont la liberté de parole et d’action serait mieux protégée par les tribunaux. Il n’élude cependant pas les tensions qui pourraient surgir de réformes aussi radicales, dans un paysage industriel encore secoué par les revendications de salaires, et où nombre de chefs d’entreprises et leurs soutiens politiques intéressés aux profits espèrent encore prolonger les anciens schémas d’une main d’œuvre docile.

« La question de savoir comment il serait possible de laisser systématiquement les ouvriers exprimer leurs doléances est aujourd’hui très sensible (...) Les responsables politiques ont, en effet, toujours considéré qu’il était crucial de contrôler les ressources humaines (...) Et il est vrai que l’organisation des intérêts catégoriels est un arme à double tranchant : elle peut à la fois être la pierre angulaire de la stabilité sociale et le ferment de la mobilisation politique des contre pouvoirs. »

Mais YU Jianrong, convaincu de la justesse de ses vues, exhorte le pouvoir à faire preuve d’audace et à saisir l’occasion des conflits en cours pour aller de l’avant. « Nous devrions regarder en face la situation nouvelle et relever le défi de la mise sur pied de syndicats indépendants, qui prendraient vraiment à cœur les intérêts des travailleurs. C’est le seul moyen de montrer notre solidarité quand leurs droits sont violés. C’est aussi la condition du rééquilibrage entre les intérêts des entreprises et ceux des travailleurs, seule voie possible pour que ces derniers retrouvent leur dignité ».

Vingt ans après le lancement des réformes économiques par Deng Xiaoping, les tumultes sociaux du sud de la Chine posent à nouveau la question éminemment politique de l’expression libre du droit des travailleurs et des droits syndicaux, sur fond de graves disparités de revenus. Cette fois le mouvement, que le pouvoir a laissé se développer, ne vient pas des intellectuels ni de la jeunesse, mais de la base ouvrière, laissée pour compte de la modernisation rapide de la Chine.

Dans son testament politique rédigé en 1992, Deng Xiaoping n’avait pas éludé la question : « Si les riches s’enrichissent alors que les pauvres s’appauvrissent, nous serions confrontés à une polarisation de la société que le système doit éviter ». Mais sa réflexion, accrochée au dogme du rôle dirigeant du Parti n’était pas allée plus loin, refusant le dialogue et l’assouplissement politiques proposés par Hu Yaobang et Zhao Ziyang, tous deux limogés.

Le professeur YU est convaincu que les contestations ne visent pas le pouvoir lui-même, mais réclament seulement plus d’équité et de justice. Aujourd’hui, pourtant, il n’est pas sûr que Hu Jintao, Wen Jiabao et quelques autres du Bureau Politique, qui, depuis 2002, identifient les ferments de crises sociales dans les déséquilibres du développement, osent suivre ses conseils. Au sein du Parti, nombreux sont en effet ceux qui craignent que la libération de la parole syndicale ne déclenche un enchaînement incontrôlable de litiges et d’incidents, dont la contagion serait difficile à contrôler.

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